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Le blog Aloys

GAUTHIER HIERNAUX: extrait de son roman "LE TRIANGLE SOUS LE SABLE"

1 Septembre 2010 , Rédigé par aloys.over-blog.com Publié dans #Textes

gauthierhiernauxLe gémissement de Locustre avait quelque chose de rauque et d’animal qui avait un effet euphorisant sur sa compagne et l’encourageait à poursuivre, encore et encore, ses étreintes amoureuses. Elles pouvaient se mêler sans relâche, avec une telle fureur que, parfois, leurs corps ne faisaient plus qu’un. A présent encore, comme tous les soirs après la prière à Herma, elles faisaient l’amour.


Enfin, elles prirent enfin un peu de repos.


Eneïa s’amusait à regarder les rayons courir sous la peau nue de sa compagne et les gouttelettes de sueur lentement s’évaporer. Le spectacle la ravissait et la ramenait, en douceur, à la réalité. Elle avança son annulaire et suivit le tracé du corps, du menton au vagin. Locustre frissonna dans son sommeil quand l’ongle atteignit la limite du nombril. Elle battit des paupières et tourna la tête vers sa compagne. Son sourire faisait pâlir l’astre solaire.


L’horloge digitale indiquait la Septième Heure du soir. Locustre se leva et prit sa douche. Quand elle revint dans la chambre, elle portait sa tunique. Une lame courte battait sur son flanc gauche et elle agrippait de son autre main une lance d’un mètre quatre-vingts.


Eneïa soupira ; elle avait presque oublié son tour de garde. Locustre déposa un baiser sur ses lèvres et quitta la case sans un mot d’adieu.


La jeune femme se leva à son tour et inspecta, d’un œil morne, l’endroit qu’elle partageait avec Locustre. Les Grandes Sœurs leur avaient accordé une case à la fin de leur période probatoire de deux ans. Sans être qualifiées de « libres », les mœurs du l’île n’étaient pas si rigides que dans l’Empire. En l’absence totale d’homme, les Petites et les Grandes Sœurs n’étaient pas soumises au diktat masculin. Elles n’avaient pas l’obligation de se marier, d’enfanter et d’élever les descendants de leur époux. Elles n’avaient pas non plus le devoir de restreindre leur vie sexuelle à la loi d’un seul – ou d’une seule, en l’occurrence – partenaire. Certaines, comme Eneïa et Locustre, passaient une sorte de contrat avec la communauté pour ratifier leur vie de couple. Au terme d’un examen de huit saisons impériales, si les résultats étaient satisfaisants, le parterre des dirigeantes de l’île offrait une case privée au ménage méritant. La communauté avait été obligée de prendre des mesures suite aux abus constatés au fil des années. En effet, certaines filles avaient feint la stabilité conjugale dans l’unique but de bénéficier d’une chambre privative. Une telle attitude était évidemment réprouvée sur Séliandre où tout, du repas à la douche, était pris en commun. Même si Eneïa et sa compagne couchaient hors du dortoir comme plusieurs de leurs congénères, elles étaient tenues de participer aux nombreuses activités collectives de la journée.


Les novices ne pouvaient prétendre à l’examen qu’une fois leur apprentissage terminé. Celui-ci prenait dix ans. Eneïa se souvenait du jour où elle avait débarqué, avec une quinzaine d’autres, sur la plage de l’île. Pendant des années, elle avait subi l’entraînement militaire rigoureux des guerrières. Elle n’avait jamais eu le goût de l’exercice et avait fait le désespoir des sœurs-instructrices. A la fin de l’entraînement, les armes d’Eneïa lui avaient été refusées. Elle avait été préposée aux sacrements ; non seulement elle devait veiller à la bonne tenue des objets liturgiques mais également assister les Grandes Sœurs lors des rituels. Eneïa était une fille plutôt intelligente et les responsabilités qu’on lui avait confiées étaient exécutées avec célérité et sérieux. Sans la passionner, ce travail lui convenait car il lui permettait davantage de libertés que n’en avaient ses consœurs. Elle pouvait donc vaquer à son principal loisir : la rêverie.


Locustre était beaucoup moins fine mouche, mais la réflexion n’était guère une qualité qu’on demandait chez les guerrières. Elle s’enorgueillissait d’avoir été classée bien loin devant ses camarades de promotion à l’examen. Eneïa voulait bien la croire car sa maîtresse avait déjà fait montre de ses aptitudes physiques lors des rencontres amicales qui se déroulaient entre les guerrières une fois tous les deux ans. Elle avait battu la tenante du titre, Ilinea, à la lutte et avait fini deuxième à l’épreuve du tir à l’arc. Cette gloire lui était montée à la tête avant que les Grandes Sœurs ne se décident à intervenir car, à Séliandre, on veillait à ce que les femmes ne tombent pas dans les mêmes travers que leurs congénères mâles. On rappelait fréquemment aux guerrières que la gloire n’était rien et que l’humilité prévalait. La communauté des Grandes Sœurs avait appelé Locustre à faire amende honorable en public : pendant une saison, elle avait lavé les latrines de la cité.


Cette punition – même si la sentence n’avait pas été présentée sous l’angle de la pénitence – avait été acceptée par la guerrière qui l’avait exécutée sans émettre une seule plainte. Au moins avait-elle appris à rester à sa place, en apparence du moins car, si elle n’en avait soufflé mot à personne, même pas à son amante, elle en avait tenu rigueur à ses supérieures. Ses projets de vengeance s’étaient taris au fil des saisons et elle avait fini par les oublier pour pouvoir couler une vie plus ou moins heureuse. Les longues heures passées à l’entraînement, aux gardes de jour et de nuit, à la prière et aux corvées quotidiennes laissaient peu de temps aux guerrières de l’île. Elles ne pouvaient se permettre la moindre relâche car les Dieux et les Hommes comptaient sur elles.


Eneïa se demandait souvent si les Grandes Sœurs n’entretenaient pas une vie dure aux filles de l’île pour qu’elles se posent moins de questions sur leur existence et leur rôle dans le monde. Dans l’Empire de la Nouvelle Ere, les matrones avaient une finalité étroitement liée à la gent masculine. Eneïa n’avait pas vécu longtemps dans une cité impériale (à peine cinq ans) mais sa mémoire des événements passés était restée intacte. Elle se souvenait d’une discussion entre sa mère et sa grande sœur, Oni, à propos du mariage prochain de cette dernière. Oni avait été promise à un garçon de bonne famille dont les parents fréquentaient les siens depuis leurs propres épousailles. Sa sœur concevait moult réticences à fréquenter son futur époux qu’elle trouvait totalement dépourvu d’intérêt et d’un physique fort discutable. Elle lui préférait un jeune garçon sans le sou qui s’essayait, sans beaucoup de succès, aux arts plastiques. Une histoire banale en somme. Deux saisons avant la cérémonie – Eneïa avait alors quatre ans – Oni avait provoqué une confrontation avec ses géniteurs. Longuement elle avait tenté de les convaincre d’annuler ce mariage qu’elle trouvait absurde et dont l’unique but était d’enrichir sa famille. Le père était entré dans une colère noire et, après avoir agoni sa fille d’injures, avait quitté la pièce avec pertes et fracas. Leur mère était restée, consciente que, pour parvenir à ses fins, elle devait davantage jouer la carte de la raison. Patiemment, elle avait expliqué à son enfant le rôle des femmes dans ce monde qu’il fallait repeupler. Peu à peu, Oni s’était calmée et ses remparts s’étaient effrités avant de tomber définitivement.


Malgré elle, Eneïa avait participé à la discussion. Elle jouait dans le salon quand le reste de la famille y avait fait irruption. Elle se souvenait d’une réflexion de sa mère concernant le rôle des femmes ; Oni n’épousait pas ce jeune homme pour enrichir le patrimoine familial, mais pour donner aux Dieux de nouveaux fidèles et, à l’Empire, de nouveaux bras pour ses jeunes rouages. Or donc, les femmes n’étaient sur Terre que pour enfanter, encore et encore, jusqu’à ce qu’elles soient dans l’incapacité physiologique de poursuivre leur tâche.


Même si cette version était aussi réductrice qu’erronée, elle avait fortement marqué la jeune Eneïa. A quatre ans, elle se souvenait avoir passé plusieurs nuits à évaluer puis à éliminer des candidats potentiels à sa future charge. Cette idée l’avait poursuivie jusqu’à sa première année sur l’île, quand elle avait constaté l’absence de tout être de sexe masculin à des kilomètres à la ronde. Elle avait interrogé son instructrice à ce propos, laquelle n’avait rien trouvé d’autre que de lui rire au nez avant de l’envoyer chez les Grandes Sœurs. Elle avait eu beaucoup de mal à comprendre que le rôle auquel elle s’était préparée durant une partie de sa prime enfance n’était pas celui auquel on la destinait à Séliandre. Jamais elle ne se lierait au moindre homme. Jamais elle ne porterait d’enfant. Elle ne participerait pas à la gloire de l’Empire.


Elle avait vécu ce destin comme un échec.


Les questions s’étaient bousculées dans sa tête durant son adolescence et elle avait fini par arriver à la conclusion que ses parents l’avaient jugée incapable d’assurer sa mission terrestre, même si, au fond de son cœur, elle s’en sentait tout à fait les aptitudes.


A présent qu’elle avait vingt ans, Eneïa avait rangé son amertume et menait, vaille que vaille, une existence normale. Quand elle avait rencontré Locustre la grande, elle l’avait interrogée sur ce point et la jeune femme avait avoué que la question ne l’avait jamais torturée. Les Dieux avaient besoin de guerrières pour défendre leur secret. De quel secret s’agissait-il ? Nul ne le savait à part peut-être la Première Sœur de Séliandre. Le coffre était enfermé dans les fondations du temple de Maki, Déesse de la paix et de la concorde, et gardé nuit et jour par le Volko-Mirr. Aucune Sœur n’avait le droit de s’approcher de la porte d’airain qui fermait les soubassements et Locustre affirmait que, même si un étranger arrivait à passer la sécurité du temple, il se perdrait à jamais dans les couloirs ou serait foudroyé par le Volko-Mirr.


Les Sœurs craignaient le gardien des Dieux plus que tout.


En tant que préposée à l’approvisionnement du Volko-Mirr, Eneïa avait pu l’approcher. La Première Sœur lui avait fait jurer de garder le mystère, lui dressant les tourments qu’elle endurerait si jamais elle parjurait. Eneïa savait qu’elle n’avait aucun intérêt à se délier de son serment ; la Première Sœur de l’île de Séliandre l’avait justement choisie pour sa tempérance.


Elle n’aurait pu trouver mieux… d’un point de vue professionnel uniquement. Eneïa avait deux visages ; tant elle pouvait être minutieuse et perfectionniste quand il s’agissait de son travail tant elle pouvait être distraite et chaotique dans sa vie de tous les jours.


La jeune femme quitta enfin le lit où elle paressait depuis une demi-heure et gagna les latrines tout en évitant les tas de vêtements disséminés un peu partout. Dans moins d’une heure, elle devait dresser l’inventaire de la journée de demain. A demi nue, elle installa son corps menu devant le clavier de l’ordinateur et en parcourut soigneusement les données.Couv Livre Triangle2


Les provisions ne leur feraient pas défaut cette année, elle pouvait dormir sur ses deux oreilles.


Les objets de culte étaient impeccables et il semblait que la tenue des locaux ne l’était guère moins. Demain, vers six heures, elle se rendrait dans le temple de Maki pour apporter au gardien l’offrande des Sœurs de Séliandre. Si elle voulait être en forme, elle devait se coucher dès maintenant. Mais pour l’heure, elle avait encore une tâche importante à réaliser. Elle revêtit sa tunique, ébouriffa davantage sa crinière blonde et bouclée puis sortit de la case. Il faisait froid, mais elle avait été habituée à ne pas en craindre la morsure. Elle marcha jusqu’au temple et se heurta au couple de guerrières postées sur les marches. Elles échangèrent quelques banalités avant de livrer passage à Eneïa. Elle était la seule sur l’île, excepté naturellement la Première Sœur, à ne pas subir de contrôle d’identité à ce niveau.


La jeune femme posa ses grands yeux verts perpétuellement animés d’une lueur d’étonnement sur la statue de la Déesse qui ouvrait le lieu de culte. Eneïa ignorait qui avait bâti ce temple, mais le révérend-architecte qui avait choisi l’emplacement de la représentation de la Paix et de la Concorde voulait que, de la première à la dernière marche du temple, l’on devinât le regard de la Divine Maki.


Comme à son habitude et sans doute pour se rassurer, Eneïa posa la main sur le marbre quand elle passa à proximité avant de rentrer dans le massif Pronaos. Ce faisant, elle commença à réciter une prière qui l’accompagna jusqu’au Naos, une quinzaine de mètres plus loin. Avant de passer les deux colonnes qui délimitaient cette partie du temple, elle abaissa la capuche de sa tunique sur sa tignasse rebelle. Elle fit trente pas et fut devant les portes du Sanctuaire, le seul endroit en ces lieux qui était verrouillé jour et nuit malgré la présence des Petites Sœurs à l’entrée. Eneïa sortit de l’intérieur de son vêtement une clé qu’elle introduisit lentement dans la serrure, poussa la cloison et entra dans la pièce la plus petite des lieux. Une autre statue de Maki, bien plus imposante que celle qui ouvrait le temple, était posée contre le mur. Eneïa s’agenouilla face à elle et posa délicatement son front sur le sol. Elle resta prostrée un long moment.   


Le Volko-Mirr devait être libéré une nuit par mois. La raison de cette sortie programmée était inconnue à Eneïa mais qui était-elle pour oser poser la question ? Devait-il se nourrir ? Avait-il été investi de quelque mission par sa divine Mère ? Seule la Première Sœur connaissait la réponse.


Le rôle de la jeune femme se bornait à ouvrir et à fermer la porte quand le Gardien reviendrait avant l’aube.


Selon la légende, le mortel qui croisait le regard du Volko-Mirr était changé en flammes. Même si Eneïa concevait quelque doute sur la véracité de cette menace, elle préférait tout de même se cacher les yeux dans sa capuche quand le gardien sortait.


Quand sa prière s’acheva, la Petite Sœur Eneïa ressentit un sentiment de paix intense. Le cœur plus léger, elle se releva puis s’avança jusqu’aux pieds de l’idole. Elle passa sa main derrière elle et, à tâtons, chercha le bouton situé à l’arrière de la statue commandant l’ouverture d’une porte secrète. Elle souffla quand la pulpe de son index frôla le bouton. Elle poussa un second soupir quand elle entendit le bruit infime des rouages.


Elle roula contre la statue en tirant sa capuche à fond sur ses yeux puis se mit en boule. Elle récita une nouvelle prière dans sa tête et attendit qu’IL sorte.


Cinq minutes s’écoulèrent.


Un raclement.


Un souffle métallique.


Le Volko-Mirr sortait de sa tanière.


Elle l’entendit traverser le Sanctuaire puis passer les portes ouvertes. Les raclements et les grincements qui ponctuaient chaque pas s’évanouirent bientôt.


Eneïa aspira une goulée d’air pour se donner du courage et se releva.


Elle savait que le Gardien ne reviendrait pas avant plusieurs heures, elle avait le temps de faire ce qui devait être fait.

 

Gauthier Hiernaux

http://grandeuretdecadence.wordpress.com

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christine brunet 02/09/2010 19:04



Je confirme! L'interview de Gauthier passera le 5/09 sur http://recreaction.over-blog.org !



GauthierH 02/09/2010 08:43



Bonjour Josy,


Merci pour ton commentaire :-) Si elle n'y voit pas d'inconvénient, je demanderai à Christine la publication d'un autre extrait dans les semaines à venir... En attendant, tu peux trouver un autre
extrait sur mon propre blog www.grandeuretdecadence.wordpress.com


Je comprends que tu ne sois pas SF (je ne "cours pas après" non plus). Mes romans sont plutôt des ouvrages d'anticipation. Mais je parle de tout cela dans l'interview qui va paraître le
05 (je pense) sur PASSION CREATRICE.


Au plaisir de te lire!


Gauthier



LASCAVIA (Josy Malet-Praud) 01/09/2010 22:45



Je ne suis pas très "science fiction" (je le fus, jadis...). Et voilà que cet extrait me plonge dans un univers où j'ai bien envie d'aller me promener... Et puis, curieuse que je
suis..j'aimerai bien savoir qui sont ces personnages... Hein ?


Je ne sais pas vous, mais moi, je veux bien un autre extrait (la suite ? ).



Gauthier Hiernaux 01/09/2010 21:40



Comment ça n'est plus???? Il est mort????



christine brunet 01/09/2010 19:10



Gauthier, à ta disposition ! Quand tu veux...



carine-Laure Desguin 01/09/2010 18:19



" Le triangle sous le sable " m'accompagne ...Lecture prenante; un monde inattendu ; dommage que georges Lucas ne soit plus ...Ce
serait un beau film , je crois !



Gauthier Hiernaux 01/09/2010 18:05



Merci Christine et Edmée pour ces commentaires sympathiques! Je suis content que cela vous plaise. A votre disposition si vous souhaitez que je publie un autre extrait car je me suis rendu
compte que celui-ci figurait déjà sur mon propre blog. 



christine brunet 01/09/2010 15:06



Au fait, le 05/09, Gauthier présente sur mon autre blog, recreaction.over-blog.org, son monde et sa conception de l'écriture... Qu'on se le dise !



Edmée 01/09/2010 12:15



C'est écrit d'une façon si naturelle qu'on accepte sans peine ce monde que Gauthier a créé... D'une façon naturelle, mais aussi très agréable....



christine brunet 01/09/2010 08:20



L'ambiance est bien campée... Les questions affluent: qui est le Volko-Mirr? Que cache la première soeur? Pourquoi cette disparité entre la vie et les règle sur l'île et le reste de l'Empire ?
J'ai bien envie de savoir...