Galerie royale, Ostende, une nouvelle d'Edmée de Xhavée

Publié le par christine brunet /aloys

 

Edmee-chapeau

 

-Galerie royale, Ostende – Edmée De Xhavée

 

1958 - Quand la porte de la galerie s’était ouverte, il avait levé les yeux de son journal. Dehors il pleuvait, et le froid s’était installé autour de ses os, raidissant ses gestes et sa pensée. La plage était grise et mitraillée de gouttes de pluie, et la mer et le ciel gris s’unissaient dans la brume. Oh, une exposition à Ostende la reine des plages lui avait semblé une splendide opportunité de découvrir le nord. Rien à voir avec Ostie et son sable noir, où il avait grandi dans de joyeuses courses avec ses amis d’enfance, rêvant déjà des secrets du monde.

C’était l’été pourtant, mais un été belge. Un mauvais été belge, lui avait-on affirmé en frissonnant.

Elle était là, en imperméable, et enlevait son foulard, libérant de courts cheveux bruns qui s’ébrouèrent lorsqu’elle secoua la tête. Les deux enfants qui l’accompagnaient semblaient indifférents à ses mains qui faisaient glisser les capuchons et essuyaient un peu leurs visages de ses mains nues. Elle avait l’air éteinte de l’intérieur, habitée par l’absence. Mue par des réflexes, de l’automatisme.

Il s’était avancé, content de cette occasion de dissiper son sentiment d’inutilité, et s’était présenté. Renato Baldassare, l’explorateur responsable de cette collection de sarbacanes,  têtes réduites,  flèches à l’élégance mortelle. Les enfants étaient fascinés par les bouches cousues de ces petites têtes à l’expression morne, et lui posaient des questions. Explorateur…  ils en avaient une idée de cinéma, et il pouvait voir qu’ils l’imaginaient pourfendant la jungle à la machette sous la menace des flèches trempées dans le curare et traversant l’air moite avec un bruit soyeux se terminant par le hurlement court d’un guide malchanceux.

Lui, il la regardait, elle. Elle souriait avec timidité, polie, amusée de son empressement. Il cherchait dans ce regard lointain et nimbé de solitude ce qui pourrait l’animer. Au bout d’un moment, il réalisa qu’elle s’apaisait, peut-être était-ce son timbre de voix – cette voix italienne, un peu étouffée, feutrée, douce comme le froissement du velours – qui chassait son agitation, il avait souvent constaté cet effet. Détendue elle invitait les enfants à toucher, comme il les y encourageait, les plumes rubis d’une flèche, ou à examiner la photo d’une femme aux cheveux noirs et lisses allaitant un cochon de lait. Leurs questions trouvaient leur écho chez elle, elle levait un regard animé vers lui, quémandant la réponse pour ses enfants, le visage fendu d’un sourire en demi-lune. Et lui, il se surprit à ne répondre que dans le lac de ses yeux verts, chuchotant, le cœur basculant vers bien autre chose que ce qu’il aurait voulu.

Elle avait fini par réagir. Une expression un peu perdue, soudain méfiante, les lèvres rigides, le corps se redressant comme dans un mouvement de fuite. Elle avait déplié son foulard et l’avait remis sur ses cheveux, incitant les enfants à se préparer pour s’en aller, l’heure de leurs crêpes au beurre sur la promenade Albert était là…

« Revenez ! » avait-il soufflé comme un homme déchiré. Et il l’était. Pourquoi, il ne le savait pas vraiment, mais il ne voulait pas la perdre…  Elle ne répondit pas, le remercia en chœur avec les enfants, avec  une insouciance feinte et, il le vit bien, en fuite. 

 

Edmée de Xhavée

edmee.de.xhavee.over-blog.com

 

9782874595196 1 75

Publié dans Nouvelle

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Philippe D 27/11/2011 07:07


C'est toujours avec plaisir que je lis les écrits d'Edmée. Avec elle, les mots semblent évidents, ils semblent couler tout seul.


Merci Edmée.

magerotte 26/11/2011 20:56


Une histoire d'amour avortée à Ostende sous la pluie. Romantique à souhait. Touchant. Joli.

Nadine Groenecke 26/11/2011 18:03


Un regard, un espoir et rien de plus. Pauvre homme, une rencontre qui lui laisse un goût amer, l'impression de n'avoir pas su saisir sa chance. La prochaine fois peut-être, hein Edmée ? Car tu
sais si bien décrire les sentiments.

Pâques 26/11/2011 14:36


Elle a pris peur devant cette lumière, ce moment de grâce, qui enchantait son quotidien et vite repris le manteau gris de l'habitude ...

Edmée De Xhavée 26/11/2011 11:37


C'est drôle, hein!!! Toutes mes histoires d'amour finissent mal - je parle de celles que j'écris . Il manque une partie
du texte, avec la vraie fin!!!!

Claude Colson 26/11/2011 11:15


Très beau, Edmée, très vrai. On y est. Un hasard improbabe. Mais pourquoi donc faut-il donc que "les histoires d'amour,ça finit mal, en général."


Au moins provisoirement, dans ton texte.

carine-Laure Desguin 26/11/2011 07:40


Une histoire douce et feutrée. Une histoire qui nous fait aimer la vie...