François crunelle nous propose une nouvelle tirée de "Comptoir de l'étrange"

Publié le par christine brunet /aloys

 

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TU VIENS MON PRINCE ?

 

Londres, novembre 1898…

 

 

Après avoir triomphé des derniers nuages, le vent, chargé de l’odeur des docks et des navires de haute mer, soufflait par toute la ville son haleine fétide et pestilentielle.

La lugubre complainte grondait sous les porches et n’hésitait pas à gifler les façades des masures endormies. Elle s’engouffrait dans les bas fonds de Spitafield en empruntant la trame de sordides ruelles.

 

S’apprêtant à plonger dans cette nuit de goudron, M. Atkinson courba sa tête aux favoris hirsutes et au nez aquilin. Il venait de quitter la relative sécurité d’une taverne et, d’un pas peu assuré, il s’enfonça sans bruit dans le crépuscule bourbeux…

 

- Pouah ! Quel temps ! murmura-t-il pour lui-même.

 

Fumeries d’opium, pubs, hangars et salles de jeux dressaient leurs sinistres façades parmi la multitude des taudis. 

Les pavés visqueux étaient parcourus par des filles de joie aux corps malades et peu attrayants.

 

 

- Tu viens mon prince ? lui lança Polly, une prostituée en haillons horriblement enivrée au gin. A quarante-deux ans, usée par la boisson et une maladie des poumons, Polly ressemblait à une très vieille femme. Ce spectre n’en continuait pas moins à battre les trottoirs au milieu des injures et de la violence.

 

- Tu paies un verre à la vieille Polly ? J’suis pas difficile, même une bière ça m’ira ! Alors qu’est-ce que t’en dis, mon Lord ?

 

Dans sa course vertigineuse, la tempête se moquait de la réponse. Elle enleva d’une chiquenaude le haut de forme de M. Atkinson et transperça perfidement de son souffle glacé les nippes rapiécées de la vieille Polly.

Celle-ci se mit à tousser comme un vieux phoque galeux.

 

M. Atkinson pressa le pas et de longues quintes de toux le poursuivirent pendant plusieurs centaines de mètres comme un écho à la détresse du monde.

 

Sous les yeux ahuris de M. Atkinson, les quartiers s’enfonçaient dans un marasme humain.

Un océan d’une sordide pauvreté engloutissait jour après jour des familles entières dans la bière, le vice et la déchéance.

Chaque rue laissait entrevoir une perspective de briques sales et de misère. M. Atkinson ne regardait plus que du coin de l’œil, horrifié, les lugubres façades lézardées par le poids du temps.

 

Sur le seuil des maisons, des gamins en guenilles se protégeaient d’un froid cinglant en se couvrant de vieilles loques informes et de vêtements en lambeaux. Trois, quatre, cinq couches de couvertures miteuses se superposaient parfois sur leurs corps malingres. Ces répugnants amas flasques de laine puante, de coton humide et de lin pourri gisaient là misérablement et définitivement échoués.

 

Durant la journée, une activité dévorante les avait animés : vol, mendicité, métiers de toutes sortes…

Mais ce soir, comme chaque nuit, cette population grouillante d’enfants décharnés s’était jetée sur des grabats sans nom dans un état proche de l’hébétement.

 

Toujours plongés dans leurs rêves, les marmots ne se réveillaient même pas au passage de M. Atkinson.

 

- Horreur ! Combien se réveilleront demain matin et surtout dans quel état ? se dit M. Atkinson tout bas, en pensant à l’état de survie précaire de ces enfants.

- Ils ne bougent même plus. On les dirait pétrifiés de froid.

 

La nuit était tombée depuis longtemps sur leurs sommeils agités mais toute activité n’avait pas cessé pour autant !

 

Tapis à l’entrée des plus sombres ruelles, un chapeau mou enfoncé sur la tête, des criminels à la mine patibulaire faisaient le guet à l’affût du moindre larcin. 

Un clin d’œil, quelques gestes précis, quelques sifflements rapides annonçaient à tous une proie facile et intéressante.

 

 

- La ferme, Harry ! Vise un peu ce qui nous arrive.

- Waouh mais c’est Noël ?! Préviens les autres qu’il y a du boulot qui se pointe…

 

- Quel calme tout à coup, dit en riant M. Atkinson. Mais son rire sonnait faux et suintait la peur.

La curée allait commencer…

 

Heureusement pour lui, M. Atkinson n’était pas seul ; des marins étrangers, peut-être des Allemands ou des Suédois, titubaient bras dessus, bras dessous à quelques encablures de là.

Ils chantaient à tue-tête tout en cherchant un asile de nuit pour y reposer leurs vieux os.

M. Atkinson était conscient du danger qui le menaçait et dans un mouvement incontrôlé il se signa dévotement.

Sa petite panse rebondie crispée par la peur, il accéléra son allure, jouant le tout pour le tout.

 

Les assassins postés en embuscade se concertaient. Il entendait déjà de faibles gloussements dans son dos quand soudain il vit devant lui une masse blanche informe sourdre des entrailles de la terre.

Le vent venait de s’arrêter comme bloqué par un mur.

Ce mur était constitué de gouttelettes de suie en suspension, de miasmes, de gaz de charbon, de vapeur d’eau croupie et de mille autres ingrédients nécessaires à la préparation du fog.

Le brouillard d’un gris sale rampait sur les pavés luisant d’humidité, longeait les murs et partait à l’assaut des rares réverbères intacts.

Leur halo de lumière n’éclairait guère plus qu’une luciole au fond d’une cave à charbon.

Les rues devinrent calmes, les cris s’étaient tus, un monde surnaturel prit possession du quartier.

Tout paraissait suspendu, même le temps. Le fog avait recouvert Spitafield et White Chapel d’une chape de brume. Il était tombé et tapissait sans bruit une nuit d’amertume. Les jurons des ivrognes, les bagarres, les chansons des matelots ; tout s’était arrêté comme au coup de sifflet d’un policier.

 

M. Atkinson se mouvait maintenant au hasard, un peu à tâtons comme dans une chambre capitonnée. Jusqu’au bruit de ses pas, il n’entendait rien.

De même, il passa inaperçu dans cet environnement ouaté, aux sons feutrés et étouffés par cet édredon de brume.

 

Et c’est ce qui le sauva d’une mort certaine !

 

Le fog, cet ange de la mort, ce nettoyeur de misère, ne l’avait pas choisi… ce soir.

 

Par contre, au petit matin, il laissa derrière lui une impressionnante foule de victimes. Son atmosphère saturée d’eau avait emporté Polly dans une dernière quinte de toux, forte comme une bordée de jurons.

Son froid implacable avait fauché plusieurs gamins des rues, gelés dans leurs couvertures de fortune.

Sa masse compacte avait laissé un des marins Suédois sur le carreau, trois pouces d’acier entre les côtes…

C’était en novembre 1898…

 

 

 

 

Londres, février 2003…

 

Le fog se fait beaucoup plus rare de nos jours.

 

Mais si vous parcourez l’est de Londres par temps de brouillard : tendez l’oreille !

Et surtout ne soyez pas étonné d’entendre dans votre dos une quinte de toux grasse et gutturale ou sur votre gauche un phénoménal blasphème craché dans l’air comme un jet de pus.

 

Vous pensiez être seul ?

Mais vous ne l’êtes plus !

 

- Tu viens mon prince ?

 

 

 

François Crunelle

Extrait de "Le Comptoir de l'Etrange"

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Publié dans Nouvelle

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christine 11/12/2011 08:08


Bravo !!!!! Voilà un autre livre à commander !!!!

claude danze 11/12/2011 08:01


Une lecture matinale qui secoue et réveille! Excellent!

Christian Eychloma 10/12/2011 09:39


Stupéfiante, la description du Londres de  Jacques l'Eventreur ! Proprement hallucinant... On peut dire que ça secoue... 

Micheline 10/12/2011 09:21


L'ambiance est parfaitement rendue. J'en frissonne.