Est-ce que ce monde est sérieux ? de Philippe Leclercq... un extrait...

Publié le par christine brunet /aloys

 

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Extrait du livre 

 

Il pousse la porte, se glisse sur le palier comme on se jette dans la gueule du loup.

Déjà, l’immeuble vit. Il entend des bruits de voix, des pas. Des gémissements réguliers lui indiquent que sa vieille voisine est encore bien verte pour la saison.

Il descend lentement l’escalier, presque à reculons. Bon sang ! Que fait-il là ? Quelle mouche l’a donc piqué ?

Il croise quelques personnes aux étages inférieurs. Des blacks, des jaunes. Des exclus de la vie au grand jour, comme lui. Une jeune beur allégée sort d’une douche improvisée, une serviette autour des reins, les seins nus.

 

Personne ne lui prête attention. Est-ce que quelqu’un le voit, seulement ?

Dans sa poche, son flingue se rappelle à lui à chaque enjambée. Ça lui donne du courage.

 

Dans la rue, la chaleur est malsaine.

Il fait plus chaud dehors que dedans.

La nuit tire ses dernières cartouches devant la déferlante de lumière qui s’annonce à l’horizon.

Quelques voitures passent. Un camion termine sa tournée des poubelles.

Il avance en rasant les murs. Il se traîne plus qu’il ne marche. A chaque réverbère, son ombre le dépasse. Il la voit gesticuler comme un pantin devant lui, animée de gestes saccadés et désordonnés.

A trois reprises, l’arme tombe de sa poche. A trois reprises, il la ramasse péniblement. Comme un marathonien perclus de crampes qui doit relacer sa chaussure.

Où va-t-il ? Il ne le sait pas. Il se laisse faire, invoquant son étoile. Confiant dans tous les rayonnements, dans toutes les ondes qui l’ont sorti de l’impasse il y a quelques heures, il avance.

C’est beau, la foi.

Peu à peu, les rues changent. Les trottoirs sont plus réguliers, plus propres. Il quitte la zone pour des quartiers mieux fréquentés.

Déjà, il n’en peut plus. Son corps se rebiffe.

Il ne tiendra plus longtemps.

Il pousse une porte sur sa droite, se retrouve dans le hall d’entrée d’un immeuble.

Ce sera celui-ci. Pas le choix.

Il regarde autour de lui. Il n’y a qu’une dizaine de boîtes aux lettres au mur, pas beaucoup plus. C’est juste ce qu’il lui faut.

Comment faire pour franchir la deuxième porte vers la cage d’escalier, vers l’ascenseur ? Il considère le parlophone. Devra-t-il sonner au hasard en espérant qu’on lui ouvre ?

Un début d’agacement le saisit. Il n’aime pas devoir réfléchir, ça l’épuise, ça court-circuite ses neurones et provoque des troubles de l’activité électrique du cerveau.

Déjà qu’il n’a pas besoin de ça pour être perturbé.

Heureusement – si je puis dire – quelqu’un se présente à la porte intérieure. Un jeune adolescent hirsute, le casque sur les oreilles, le MP3 à la ceinture. Tellement enfermé dans son monde qu’il ne s’aperçoit pas que quelqu’un s’est glissé à l’intérieur.

 

Alea jacta est !

Sa vae chium dans le ventilum.

 

Il avance dans le couloir encore éclairé. Tout est propre et neuf. Un autre monde. Tant mieux : il n’aura pas à flinguer des compagnons d’infortune.

L’ascenseur est encore éclairé, en stand-by au rez-de-chaussée.

Tout à coup, une porte s’ouvre cinq étages plus haut. Une voix de femme prononce quelques mots.

Mahfouz ! Dépêche-toi, il est l’heure.

On l’entend faire quelques pas. Elle appelle l’ascenseur.

L’occasion est trop belle. Dans un effort douloureux, il se jette en avant. In extremis, il arrive à se glisser juste avant que les portes ne se referment. Il se dit :

« Quel étage ? »

Et voilà qu’il quitte la terre ferme.

Alors ?

Les chiffres dansent.

Tout se mélange.

Il est en tête-à-tête avec un ange…

 

Il a déjà son arme au poing. Il se surprend à penser :

Cinquième étage…

Quand l’ascenseur s’arrête.

Tout à coup, la femme est à un mètre de lui. Elle ne s’est pas encore aperçue de sa présence, elle regarde en arrière.

Mahfouz ! Allez, bonhomme ! Je dois encore te déposer chez Nicole ce matin…

 

Elle ne le déposera nulle part.

 

Il tend le bras, pointant le canon à soixante centimètres de cette tête de mère pressée par le temps.

Tout va alors très vite.

Le gamin arrive enfin, empêtré dans les sangles de son cartable, une tartine de choco coincée entre les dents. D’un mouvement du pied, il ferme la porte derrière lui, puis lève les yeux vers sa mère.

C’est là qu’il voit la scène.

La tartine lui échappe, un cri d’effroi sort de sa bouche pâteuse…

Le coup part.

Les murs du cinquième sont repeints en rouge.

Par projection.

Le corps de la femme s’écroule lourdement sur le sol.

Le gosse hurle encore. Il hurlera toujours…

 

Mahfouz, ça veut dire « Qui est sous la vigilance et la sauvegarde de Dieu ».

Il y a des matins, comme ça, où même le Tout-Puissant a du mal à se réveiller.

 

 

Philippe Leclercq

Photo couverture leclerc

 

Publié dans Textes

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Pâques 15/12/2012 14:19


Bien ficelé en effet, mais je suis triste pour le petit gars avec sa tartine de choco....

Carine-Laure Desguin 14/12/2012 18:12


Un texte noir en effet. Du bien ficelé. 

Jean-Michel BERNOS 14/12/2012 11:54


Il est assez difficile de laisser un commentaire sur un extrait de texte sans partager le goût de l'atmosphère ou du style employé. Mais en tant qu'auteur, je suis assez concerné par le besoin de
"sentir" l'effet de sa prose sur les autres, pour ne pas décider de simplement passer mon chemin.


La première chose que je peux dire, c'est que c'est bien écrit, même si je préfères de loin du Le Clésio par exemple ! mais ce style de language actuel, ancré dans le monde contemporain,
parfois cru et souvent âpre, acerbe et même parfois belliqueux trouve sa place dans une sorte de témoignage mêlé de noirceur propre à une littérature tellement appréciée chez CDL.


Ce qui me semble important en second lieu, c'est que ce soit "tenu", déroulant comme une machine infernale qui nous entrâine dans une intrigue et une construction ordonnée. On ne peut
enlever cette qualité réelle au texte proposé.