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Le blog Aloys

Elle... Une nouvelle de Philippe Desterbecq

13 Octobre 2010 , Rédigé par aloys.over-blog.com Publié dans #Nouvelle

Phil D

 

 

Elle...


Elle regarde par la fenêtre les feuilles qui tourbillonnent dans le vent. C'est son occupation favorite, regarder par la fenêtre. Elle aime l'automne et les couleurs changeantes des arbres du parc.


De temps en temps, elle aperçoit un écureuil qui vient subtiliser une noix, un gland, une noisette qu'il emporte. Il fait ses provisions pour l'hiver. Il sait que les mois qui vont suivre seront durs, qu'il faudra survivre au prix de gros efforts.


Elle ne sait pas de quoi seront faits les mois qui arrivent. Elle ne sait même pas si elle sera encore là au printemps. C'est qu'elle est bien vieille! Elle ne compte plus les années écoulées. Il y en a vraiment trop.


De temps en temps, elle replonge dans ses souvenirs. Souvenirs d'enfance avec ses soeurs, c'était le vrai bonheur. Souvenirs de jeunesse où elle échafaudait des plans qu'elle n'a pas mis à exécution. Souvenirs moins lointains de l'adulte qu'elle a été, se donnant entièrement à tout ce qu'elle entreprenait, se donnant entièrement pour les autres, s'oubliant dans les tourments,...


Et maintenant... Maintenant, elle regarde les feuilles jaunir, roussir, se colorer de teintes indescriptibles et elle peut encore s'émerveiller du spectacle de la nature. Elle aime l'automne mais elle n'aime pas l'hiver.


Pourtant l'hiver s'annonce. L'automne n'est qu'un leurre. Les gros nuages noirs vont arriver et obscurcir son ciel rempli de nuages blancs. Le froid va pénétrer par les interstices, va pénétrer en elle, lui glacer les os.


Mais pourquoi se plaint-elle? Elle est bien au chaud dans sa chambre, elle est nourrie, coiffée, habillée, lavée même par des mains habiles mais pas toujours délicates.


Elle... On ne l'appelle plus que "elle". On parle d'elle comme si elle n'était pas là, comme si elle était devenue inconsciente, incapable de comprendre, de répondre aux questions, sans sentiments,...


Quand les infirmières rentrent dans sa chambre, elles s'adressent à elle en ces termes : "Alors madame a bien dormi? Elle a encore fait des cauchemars! Elle a encore empêché sa voisine de dormir par ses plaintes..."


Pourquoi ne s'adressait-on jamais à elle en disant "vous" ou en citant son prénom? Il y a pour croire que tout le monde l'avait oublié son prénom, choisi par ses parents avec amour. Mais comment s'appelait-elle déjà? Voilà qu'elle ne sait plus...Ce n'est pas possible, elle ne peut pas avoir oublié son prénom! A force de ne plus l'employer, voilà qu'il s'était fait la malle!


Et les infirmières qui faisaient comme si elle était sourde, comme si elle ne comprenait rien, pire comme si elle n'était pas là.

- Elle n'a pas eu de visites cette semaine!

- La semaine passée non plus, personne n'est venu la voir.

- Pauvre vieille! Je ne voudrais pas finir mes jours comme ça!


Et elles refaisaient son lit, arrachaient les draps qu'elles jetaient par terre avec rage.

- Elle a encore sali son lit !

- Elle arrache ses protections, c'est normal qu'elle salisse son lit!

- Elle pourrait un peu penser à nous et nous faciliter la tâche!


Et elles partaient sans un regard après avoir déposé le plateau contenant un frugal petit-déjeuner sur sa table. Elle avait du mal à verser le café dans sa tasse. Sa main tremblait et parfois, elle le versait à côté. L' aide-soignante  se fâchait alors.

- Elle a encore tout emberné!


Peut-être aurait-elle pu lui verser son café...mais elle n'osait pas le demander.  En fait, elle ne demandait jamais rien. Elle se laissait faire, elle attendait patiemment en regardant par la fenêtre. Heureusement qu'il y avait ce parc sinon qu'aurait-elle fait de ses journées? Elle n'avait pas de télévision. Quand elle avait emménagé ici, son poste de télévision était bien vieux et ses nièces ne l'avaient pas emmené.

- Elle n'a pas besoin de télévision, avait dit la plus âgée à la plus jeune. Elle ne la regarde jamais!


Elle avait essayé : "Je regarde le journal parlé le soir..."

- Qu'as-tu besoin d'écouter les nouvelles? Et qu'est-ce que tu en feras, là-bas, des nouvelles, hein?


Depuis, elle vivait dans un monde clos où beaucoup de choses n'existaient plus : son chat qu'elle avait dû abandonner à la voisine, ses nièces puisqu'elles ne venaient jamais la voir (il parait que la plus jeune habite chez elle, c'est le curé qui le lui a dit). Le curé est sa seule visite, elle attend tous les dimanches. Il vient, en personne, lui donner la communion. Qu'est-ce qu'il est bon le curé! C'est lui qui a enterré ses parents.


Il y a bien longtemps que ses parents sont morts. Elle était déjà vieille quand même, trop vieille pour se marier et avoir des enfants. Ses soeurs étaient toutes mariées et avaient eu des enfants. Quelle joie de porter un enfant en son sein! Elle aurait tant voulu connaitre les joies de la maternité, sentir un enfant bouger en soi, s'entendre appeler "maman". Mais à la place, on l'appelait "elle".


Elle avait toujours vécu avec ses parents, les soignant jusqu'à leur mort. Le curé lui avait dit : "Angèle, vous êtes une sainte!". Tiens, c'est vrai, elle s'appelle Angèle. Son prénom lui est revenu tout d'un coup.


Quand elle a rencontré un homme, ses soeurs lui ont dit : "Reste avec les parents, tu es bien avec eux et puis tu es trop vieille pour te marier et avoir des gosses. Et qui s'occupera des vieux? Tu ne vas quand même pas les mettre dans une maison de retraite? Tu ne vas les laisser mourir dans un endroit aussi sinistre?"


Elle n'avait que 32 ans à l'époque. Ses soeurs étaient plus âgées, mariées depuis longtemps. Elle avait fait un choix, elle s'était sacrifiée...Ses parents avaient été tellement bons pour elle.


Maintenant elle était seule et passait ses journées à regarder par la fenêtre. Tiens l'écureuil était revenu. Les hirondelles se rassemblaient sur les fils électriques. Elles allaient bientôt partir pour un long voyage périlleux. Elle aurait tant voulu les accompagner.


Des feuilles se déposaient sur le banc vermoulu où elle ne s'assiérait plus. Il avait gelé ce matin...

 

 

Philippe Desterbecq

philippedester.canalblog.com

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Lascavia 18/10/2010 14:49



Que de tendresse derrière la tristesse... Et comme c'est bien vu et bien -rendu-  ! Un auteur d'une grande sensibilité, assurément. Bravo, Philippe.



Nadine Groenecke 13/10/2010 19:56



Merci Philippe. Un bien beau texte qui ne laisse pas indifférent.



Philippe D 13/10/2010 19:16



Merci d'avoir publié ce texte qui me tient à coeur depuis que ma tante est entrée en maison de retraite. Ce n'est pas de gaieté de coeur qu'on a dû la laisser là mais je vais la voir tous les
samedis. C'est parfois fatigant mais son sourire quand elle me voit me récompense de l'effort fourni.


On vit vieux maintenant mais pas toujours dans un état satisfaisant. Ce sont les progrès de la médecine, paraît-il.



Edmée 13/10/2010 12:43



Pauvre ange, elle! L'indifférence, la hâte, l'oubli confortable.... et elle qui n'est plus qu'elle, dont on assume qu'elle n'a plus de goûts, de joies, de projets et donc qu'on .. laisse
s'éteindre.


 


Elle est triste, ta nouvelle, mais si juste aussi, hélàs!


 


Bravo au nouveau look d'Aloys!



Christine 13/10/2010 07:06



Cruauté de la vieillesse, de la vision des autres. Des Angèle, il y en a tant... Magnifique nouvelle... Un court instant, je me suis retrouvée avec elle, dans cette chambre, en écouter le
bavardage détaché des infirmières, à ressasser mes souvenirs, à regarder le temps qui passe.