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Le blog Aloys

Deuxième extrait du roman de François Ucedo, Le Grand Vaisseau qui va à Manissa

6 Septembre 2013 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

 

http://www.bandbsa.be/contes3/vaisseaumarissa.jpg

 

 

Cathy s’appuya sur le bastingage, le regard perdu au-delà des flots. Elle essaya d’analyser la situation.

« Serait-ce un rêve ? pensa-t-elle. Peu probable. Un rêve lucide ? Sûrement pas, car dans ce cas, je saurais que je rêve... Un rêve normal non plus, car il n’y a pas assez d’absurdités. Ce bateau n’est pas assez absurde pour appartenir à un rêve. D’autant plus que rien ne change ni ne se transforme ; je revois les mêmes personnes, les mêmes choses, les mêmes endroits... Or, j’ai déjà rêvé de gens que je connais bien, qui se transforment ou sont déjà physiquement différents quand le rêve commence, mais qui demeurent malgré tout les mêmes personnes. Par exemple, j’ai déjà rêvé de ma cousine, qui dans le rêve se transformait en chienne, mais qui était toujours ma cousine. Mais ici, c’est différent...

« De même pour les lieux et les objets : si je prends le chemin menant au théâtre, je me retrouverai au théâtre. Dans un rêve, si j’allais au théâtre, je pourrais me retrouver devant un distributeur automatique de pizzas, puis je devrais acheter et manger une pizza afin de récupérer le ticket caché à l’intérieur, qui pourrait avoir la forme d’une langoustine, et déboucher ensuite devant une piscine suspendue, de laquelle l’eau ne s’écoulerait pas grâce aux oiseaux qui voltigeraient autour et aux danseurs africains se tenant en dessous, en train de faire des saluts japonais... Et si je demandais pourquoi ils font ça, on me répondrait que c’est à cause des trois lunes dans le ciel de miel de demain ! D’autres viendraient approuver que c’est effectivement à cause du ciel de miel de demain et des trois lunes. Quelqu’un pourrait très bien ajouter qu’il faudrait faire attention à ce que les papillons à dard motorisé ne viennent pas piquer les bulles de la Gloire. Ce serait complètement absurde, ça ne voudrait rien dire du tout, mais pour celui qui rêverait, ça resterait parfaitement logique jusqu’à ce qu’il se réveille...

« Mais ici, ce n’est pas du tout comme ça ! L’absurdité se limite finalement au navire, dont l’intérieur est plus vaste que l’extérieur, et au comportement des gens, qui ne trouvent rien d’étrange à tout cela. Alors pourquoi suis-je la seule à me demander ce que je fabrique ici ? Et Daniel ? Où peut-il bien être, celui-là ? Depuis le brouillard, il ne s’intéresse plus à moi. Il n’a même pas voulu me prendre la main ! Il avait vraiment l’air d’un imbécile heureux... Comme tous les autres, d’ailleurs. »

Un serveur passa, portant un plateau garni de coupes remplies d’une boisson transparente couleur azur.

— Un nectar bleu, mademoiselle ? lui offrit-il poliment.

— Pourquoi pas ? répondit Cathy, avec la bonne volonté d’essayer de s’adapter. C’est quoi ?

— C’est du nectar bleu.

— Je voulais dire : avec quoi c’est fait ?

— Avec... du bleu, je suppose...

— Mais c’est quoi, ce bleu ? Pourquoi ce nectar est-il spécifiquement bleu ?

— Est-ce que je sais, moi ? Pourquoi vos jolis yeux et vos longs cheveux sont-ils spécifiquement bruns ?

Cathy soupira une énième fois avant de porter la coupe à ses lèvres.

— C’est ce qui est écrit sur la bouteille, en tout cas, reprit le serveur. Nectar Bleu. Rien d’autre. Nous en avons aussi du vert, du jaune, du violet... bref, je crois que nous avons toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

Un autre serveur, qui passait justement avec un plateau de coupes remplies de nectar rose, intervint.

— Mais c’est justement ça, ces fameux nectars, ignare ! Ce sont les gouttes colorées de l’arc-en-ciel, récupérées et mises en bouteille.

— Une chose est sûre, déclara Cathy après avoir goûté : coloré ou pas, votre nectar a plutôt un goût d’H2O.

— Ça, j’en sais rien, répondit le deuxième serveur, qui n’avait aucune idée de ce que pouvait bien être une molécule. En tout cas, hache de haut ou hache de bas, les gouttes de l’arc-en-ciel produisent une boisson rare.

— Kafkaïenne, répondit Cathy sur un ton critique en reposant sa coupe à peine entamée sur le plateau.

 

 

François Ucedo

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Carine-Laure Desguin 07/09/2013 13:07


Où se trouve Daniel? Je me demande bien...