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Le blog Aloys

Deux nouvelles de Micheline Boland, aujourd'hui !!!

31 Octobre 2013 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

 

 

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LE LAPIN AUX PRUNEAUX

 

C'est à huit ans que j'ai pris conscience des charmes et de l'utilité du mensonge. Maman avait invité mon grand-père à l'occasion de son anniversaire. Elle avait cuisiné un lapin aux pruneaux et mon grand-père, un sourire aux lèvres, le jugea : "Franchement pas terrible." Maman avait pourtant mis tout son cœur pour préparer un plat goûteux et voilà que celui qu'elle fêtait ne l'appréciait pas du tout, pire il semblait s'en moquer. Papa eut beau protester que le lapin était excellent, Mamy eut beau dire qu'il y avait juste un peu trop d'oignons à son goût, à l'heure du dessert je retrouvai ma mère en larmes dans la cuisine.

 

Je posai mes petites mains sur les siennes. C'était un si gros chagrin, une si grosse déception chez un adulte que je me sentais démunie. J'en voulais à mon grand-père même si moi aussi je trouvais que la préparation n'était "pas terrible".

 

Cela me renvoyait, à ma propre détresse, à un devoir que j'avais calligraphié avec soin et qui fut mal noté par mon institutrice. Mentir ou se taire, voilà ce qu'aurait dû faire bon-papa pour épargner sa belle-fille.

 

Ce jour-là, j'appris qu'il est des mensonges salutaires.

 

Mon jugement n'est après tout qu'un jugement parmi d'autres. Alors il m'arrive de dire "délicieux", "joli", "magnifique" quand je pense "mauvais", "moche", "banal". Épargner mes proches, n'est-il pas plus utile que de blesser leur ego ?


**************

 

 

UN TUNNEL

 

Depuis qu'il a entamé ses études secondaires, Jérôme empruntait deux fois par jour, le tunnel qui passait sous les rails du chemin de fer et permettait de gagner rapidement le centre ville. Il s'en disait des choses à propos du tunnel : on racontait qu'une jeune fille y avait été violée, qu'un joueur de basket y avait été délesté de son portefeuille, qu'un gamin y avait été enlevé, que des gens y étaient régulièrement agressés. Jérôme, qui était plutôt peureux, était sûrement au courant de ces rumeurs mais il continuait à emprunter seul le tunnel.

 

Un jour d'hiver, alors que le soleil s'était déjà couché et qu'il rentrait chez lui après avoir suivi un cours de rattrapage, Jérôme fut abordé par un SDF. Il était seul au beau milieu du tunnel et le bonhomme, qui dégageait une forte odeur de remugle, l'avait surpris en lui touchant l'épaule. "Tu n'aurais pas une petite pièce ? C'est pour manger…"

 

Cette scène, Jérôme se l'était imaginée des dizaines de fois. Oh bien sûr, ce n'était pas un SDF mais plutôt un jeune aux allures de punk qu'il se représentait dans les scènes les plus noires de son cinéma intérieur mais que changeait au fond l'aspect de l'agresseur ?

 

Jérôme avait à peine eu le temps de voir les yeux noirs de l'homme. Il avait couru, couru tellement vite jusqu'à l'autre bout du tunnel, il y avait mis toute son énergie. Il n'avait pas vu l'obstacle : une vieille dame qui traînait un caddie. La vieille avait eu un bras fracturé et Jérôme s'en était tiré avec une grosse bosse.

 

Micheline Boland

micheline-ecrit.blogspot.com

boland photo


 


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Micheline Boland 01/11/2013 00:24


Merci à vous Christine, Carine-Laure et Marcelle pour vos commentaires.


Tu sais Marcelle, il est hélas des remarques qui atteignent et blessent beaucoup plus profondément qu'on ne l'imagine.


 

Pâques 31/10/2013 20:29


J'adore le lapin aux pruneaux !


Je me souviens d'une scène semblable avec ma maman, mais elle c'était une préparation de notre région des couques de Suisse et ma maman au lieu de pleurer elle a repris le plat sans rien dire et
elle est allée le jeter au fond du jardin en jurant qu'elle n'en ferai plus jamais de sa vie !!!


Et elle a tenu parole

Carine-Laure Desguin 31/10/2013 13:46


L'humain ses travers et ses contre-travers...

christine 31/10/2013 10:31


J'aime beaucoup la description de l'humain chez Micheline: elle nous renvoie inévitablement à nos propres peurs, à nos propres réactions.  Bon, le lapin aux pruneaux, plat très "nordiste"
que me servait inévitablement ma tante lorsque, enfant j'allais chez elle à Amiens, je m'aime pas du tout avec ou sans oignons, qu'on se le dise... Mais je ne lui ai jamais dit... 


Pour la seconde nouvelle, Micheline, pourquoi n'as-tu pas été plus... sympa avec la petite vieille ?