Carton rouge pour un tueur, une nouvelle d'Alain Magerotte

Publié le par christine brunet /aloys

 

Alain

 

 

CARTON  ROUGE  POUR  UN  TUEUR

 

Très énervé, Paul Lapaire empoigne la canette de bière, les yeux rivés sur le téléviseur à écran plat, format 16/9, technologie 100Hz, son nicam stéréo avec effet surround.

D’un coup sec de l’index, il dégoupille la boîte en métal recyclé et colle la brèche contre ses lèvres charnues pour s’envoyer une rasade de liquide frais, «les hommes savent pourquoi», qui le revigore quelque peu.

Cela fait une demi-heure que Paul souffre mille morts en assistant, impuissant, à la domination de son équipe par un adversaire qui maintient la pression depuis le début du match.

«La défense en a plein les pieds», comme se plaît à le répéter un speaker aux accents défaitistes.

Il reste trois minutes à jouer lorsque l’arbitre siffle un coup franc à l’entrée du rectangle. Lapaire retient son souffle, arc-bouté sur les accoudoirs d’un fauteuil gris foncé frappé du sceau de l’Univers du Cuir, patiné par l’usure du temps et les pandiculations de son propriétaire.  Le visage ruisselant de bière et de sueur, de ses doigts boudinés, il s’empare de la télécommande pour baisser le volume du son et le rendre ainsi moins insupportable que l’angoisse qui l’étreint.

Profitant de la tension provoquée par cette phase cruciale, une inquiétante silhouette se faufile derrière lui, foulant subrepticement le tapis népalais authentique «fait main» en laine, et trouve refuge dans les nombreux replis des tentures du salon en tissu Jacquard 100% polyester.

Et le ballon va se loger au fond des filets ! Paul, effondré, se laisse choir dans le fauteuil qui geint sous le choc. Notre homme hurle sa détresse :

« Catastrophe ! Il ne leur restait plus qu’une poignée de minutes à tenir avant le repos... c’est foutu, ils sont éliminés... ils finiront par avoir ma peau...

- Tu ne crois pas si bien dire, bonhomme ! » Mêlant l’acte à la parole, la vraiment très inquiétante silhouette cravate Paul au moyen d’un lacet de chaussure de football.

« Hé ! Qui va là ? s’écrie le supporter angoissé.

- Le marchand de sable, mon gros. Il est temps d’aller dormir » répond la silhouette, de plus en plus inquiétante.

Paul Lapaire ressent une violente brûlure autour du cou. L’air vient à lui manquer. Avec l’énergie du désespoir, il tente de se soustraire de l’étreinte mortelle mais l’astucieuse, vraiment très inquiétante, silhouette, bloquant le dos du fauteuil au moyen de son corps, a coincé ses coudes dans le dossier moelleux, s’offrant ainsi une prise imparable.

L’arbitre siffle la fin de la première mi-temps. Le regard vitreux, Paul assiste pour la dernière fois à la rentrée des joueurs au vestiaire sur le téléviseur à écran plat, format 16/9, technologie 100Hz, son nicam stéréo avec effet surround, avant de s’effondrer sur une carpette 100% polypropylène.

 

Lorenzo Cristaldi, détective privé de son état, gare sa Fiat tipo, moteur diesel, 1900cc, direction assistée, en bordure du trottoir.

Il sort de la poche intérieure de sa veste en Prince de Galles, un morceau de papier toilette tiré d’un rouleau de 200 coupons, double épaisseur, trouvé dans sa boîte aux lettres et sur lequel Paul Lapaire a griffonné un message proposant une rencontre ce mercredi à 22 heures après le match... 22 heures 30 en cas de prolongations,... et 23 heures si les équipes devaient avoir recours aux bottés des penalties.

«Ah, ces footeux !» Lorenzo constate cependant que, malgré le choix d’un horaire élastique, il est à la bourre comme d’habitude, sa rolex indique 23 heures 30.

Cristaldi ferme la portière de sa voiture non sans avoir planqué au préalable, dans la boîte à gants, son autoradio Blaupunkt muni d’un système de recherche RDS.

«Bon sang, j’espère que le gaillard n’est pas déjà couché...» maugrée-t-il.

Notre détective, qui s’engage dans la première rue à droite, ne croit pas si bien dire. Malgré l’heure tardive, il règne une grande effervescence dans le quartier. La présence de la police n’y est pas étrangère, elle attise la curiosité naturelle et méfiante des voisins et des badauds.

Arrivé à la hauteur de la boucherie, Cristaldi croise des brancardiers éprouvant un mal fou à installer dans l’ambulance (un break Mercedes E300 diesel), la civière sur laquelle gît, inerte et recouvert d’un linge blanc, le corps de Paul Lapaire.

Lorenzo médite sur la précarité de la vie lorsqu’il est interrompu par un balèze du genre «on a les moyens de vous faire parler». Compressé dans un vieux trench-coat de couleur incertaine, mais beige à l’origine, le molosse brandit sa carte plastifiée de flic.

« Inspecteur Piet Boule, papiers si iou plaît ! » Cristaldi toise l’arrogant de haut en bas, ce qui lui permet de constater que l’individu porte des chaussures en simili cuir achetées en soldes «Chez Berca».

« Pardon ? » Le doberman monte dans les aigus :

« J’ai réclamé vos papelards poliment... z’êtes sourdingue ?

- Ne vous méprenez pas, j’avais bien compris, mais, je n’en vois pas la nécessité...

- Je vous tiens à l’oeil depuis un moment, votre attitude est suspecte…

- Si je vous suis bien, vous me houspillez pour délit de réflexion…

- Je suis flic, et c’est mon job de demander les papelards quand ça me plaît et à qui ça me chante, point à la ligne.

- Pourquoi tant d’agressivité ?... Ma tête ne vous revient-elle pas ?

- Ici, c’est Bibi qui pose les questions », grommelle le bouledogue.

Désirant mettre un terme à cette stupide algarade, le privé décline son identité. Le rottweiler s’obstine :

« Vous pouvez me raconter ce que vous voulez, j’exige de voir vos papiers !

- Lorenzo ! Mais que faites-vous ici ? » s’écrie soudain une voix amicale.

« Commissaire Malowski ! Je suis doublement content de vous revoir » répond Cristaldi au nouvel arrivant qui porte avec une élégance raffinée un costume brun en velours côtelé de «Chez Rampant».

Piet Boule, contrarié, regarde les deux hommes se serrer la main chaleureusement. Après les banalités d’usage, Lorenzo s’inquiète auprès de son ami :

« Paul Lapaire m’avait filé un rencard, je crains d’être arrivé trop tard. Dites-moi, commissaire, comment est-il mort ? » Tout en posant sa question, il allume une Chesterfield.

Le roquet saisit la balle au bond :

« Comment vous savez qu’il est mort ? »

Cristaldi ne se démonte pas et regarde l’animal droit dans les yeux :

« L’ambulance est partie sans actionner la sirène. S’il y avait eu une chance de survie, si ténue fût-elle, elle n’aurait pas manqué de le faire.

- Mouais, marmonne Piet Boule, dubitatif. C’est peut-être aussi parce qu’à cette heure-ci, y a pas beaucoup de circulation...

- Cela suffit, inspecteur, l’excès nuit en tout, même pour le zèle » tance le commissaire qui se tourne à nouveau vers son ami :

« On l’a retrouvé, étranglé avec un lacet. Au fait, Lorenzo, quel était le motif de son appel ?

- Je ne sais pas, tout ce que je peux dire, c’est qu’il réalisait le meilleur cacciatore du coin. Dorénavant, où vais-je trouver du saucisson d’une telle qualité ?

- Oui, fameux problème en perspective... qui n’est pas loin d’être aussi épineux que celui de découvrir l’auteur de ce crime crapuleux... enchaîne, ironique et perplexe, Malowski.

- Aujourd’hui le foot tue à domicile, il n’est même plus nécessaire de se rendre au stade pour se faire trucider... » constate Cristaldi.

L’irascible Piet Boule saisit l’opportunité :

« Au fait, tagliatelle, tu t’intéresses, toi, à ce sport de dingue ? M’étonnerait qu’à moitié…

- Pas vraiment... je ne vois pas où vous voulez en venir, réplique Lorenzo, un brin d’ironie dans la voix.

- Très simple. En fait, ton copain, le boucher, te propose de venir assister au match chez lui. Un match important, vu le nombre de cadavres de canettes qu’on a comptabilisé. Pris tous les deux par l’ambiance et sous l’effet de l’alcool, la soirée se termine en pugilat, en rixe entre supporters. Je suppose que t’as été assez malin pour effacer tes empreintes digitales… en outre, ta présence ici me surprend qu’à moitié… l’assassin revient toujours sur les lieux de son crime… alors ? Y en a là-dedans, hein ? » A l’énoncé de cette question, il se martèle le front à l’aide de l’index.

Malowski juge urgent de couper court à cette pitoyable mascarade :

« Inspecteur Boule, je vous propose d’aller vous reposer. Revenez-moi demain, frais et dispos. La nuit porte conseil, vous verrez. Je suis certain que vous l’aurez, votre assassin mais, surtout, pas de précipitation, je vous l’ai déjà dit cent fois… »

Le Piet boule maugrée des paroles inintelligibles et s’éclipse. Le commissaire agrippe Lorenzo par le bras, l’invitant ainsi à effectuer une promenade de réflexion dans un quartier où le calme est revenu.

« Ne lui en veuillez pas trop, c’est un impétueux... il fait preuve d’une audace rarement payante mais qui mérite le respect... vous savez, il n’aime pas sentir de la résistance quand il demande quelque chose «poliment»…

- Je ne l’avais jamais vu...

- Il a été parachuté récemment… son oncle est Ministre de l’Intérieur...

- Dans ce cas, pas utile d’être futé. Pour en revenir au crime, qui a découvert le corps de Lapaire ?

- Le fils de la voisine du dessus, un certain Roman Noir... il désirait présenter ses condoléances à Paul, suite à l’élimination de son équipe.

- Charmante et heureuse initiative… ce gars-là est aussi boucher ?

- Non. Il travaille au Ministère des Finances. En état de choc, il a sollicité la faveur de faire sa déposition demain matin. Nous avons accepté, on n’est pas chien dans la police...

- A part Piet Boule, bien entendu. Tiens, au fait, c’est marrant ce que vous me dîtes là, commissaire, figurez-vous que j’ai été contacté, il y a deux semaines, par un certain Jean-Philippe Homard, précisément directeur au Ministère des Finances, qui m’avait donné rendez-vous dans un bistrot de la Rue Royale.

- Intéressante, cette rencontre ?

- Peut-être... » Cristaldi rallume une cigarette. La fumée s’évapore dans la douceur du soir. L’attention du détective est attirée par une lumière en provenance d’une fenêtre en PVC double vitrage d’un appartement situé au deuxième étage d’un immeuble. Une lumière qui semble vouloir entretenir la flamme de la vie dans une obscurité qui étend, sans complaisance, son manteau de couleur néant sur la ville. Lorenzo poursuit son récit :

«... Un drôle de zèbre, en fait. Au téléphone, il en impose par le ton tranchant qu’il adopte. Mais, lorsque je me suis trouvé face à lui, quelle ne fut pas ma surprise de rencontrer un bonhomme ne payant guère de mine avec une tête d’épingle vissée sur un cou décharné; son corps malingre étant à l’avenant. Ses bras me sont apparus démesurément longs. Avantageux, me direz-vous, pour qui ne manque point d’ambitions dans un Ministère. Me fixant d’un oeil critique, il commença par me reprocher mon retard tout en écorchant mon nom. Crisalti, s’ingéniait-il à prononcer. Au fil de la conversation, je me rendis à l’évidence : ce gibbon microcéphale ne doutait de rien et possédait une très haute opinion de sa personne. J’apprenais, entre autres, qu’il était président d’un club de foot amateur, le Royal Sporting Club, familièrement appelé R.S.C. »

Lorenzo se tait soudain, gagné par la sensation d’être suivi. Le principe des vases communicants joue son rôle à la perfection car le commissaire Malowski est habité du même sentiment.

Les deux hommes se consultent du regard et se retournent de concert pour n’apercevoir que le défilé des maisons qui se perd dans le noir. Malowski et Cristaldi reprennent leur marche, toujours persuadés qu’on leur file le train.

Le détective, qui n’a pas besoin de porter un nom de chien pour posséder du flair, se demande s’il n’y a pas un lien étroit entre la fenêtre éclairée et la perception d’être filé. Aussi, fait-il demi-tour pour aller s’enquérir de l’identité de l’insomniaque qui habite au deuxième étage… un certain Jean-Philippe Homard !

« Hé dites donc, commissaire, figurez-vous que le gars dont je vous parle, habite ici…

- Ah, ça, pour une coïncidence !

- Coïncidence ? Pas sûr…

- Mais, pourquoi vous a-t-il appelé au juste ?

-... Il craignait pour sa vie. Parce que sa haute compétence dans de multiples  domaines suscite d’effroyables jalousies…

- Rien que ça ? Des menaces de mort ?

- Oui… il m’a montré un papier froissé sur lequel étaient dactylographiés les mots «j’aurai ta peau !», le document est chez moi...

- Non signé, je suppose ? » Lorenzo élude la question de Malowski :

«... Ce bonhomme, qui ne doute de rien, s’est également arrogé le poste de trésorier du club, et cela en grand gestionnaire qu’il se targue d’être. Côté biffetons, Monsieur le directeur au Ministère des Finances les lâche «avec des élastiques». Pour preuve : il a émis le désir de régler ma consultation à tempérament et les consommations ont été pour ma pomme…

- Non ? Quel radin ! Et parano par-dessus le marché... euh, vous avez accepté ?

- Oui... attendez, ce n’est pas tout, c’est ici que cela devient très intéressant. Paul Lapaire fait... ou plutôt faisait partie du conseil d’administration du R.S.C., Homard me l’a présenté comme un homme aux idées progressistes mais suicidaires pour le club.

- Ils devaient se heurter...

- Souvent... quelques franches engueulades se terminant devant un bon verre. Ils étaient, paraît-il, des amis de longue date. Ce qui est curieux... » Cristaldi allume une énième cigarette et achève :

«... C’est qu’il craignait aussi qu’on attente à la vie du boucher…

- Tiens, tiens... et ce dernier désirait ardemment vous rencontrer... pour vous entretenir d’une éventuelle menace de mort, probablement...

- Si c’était le cas… Homard a vraiment tout à craindre pour sa peau… »

Ce n’est pas la première fois que les deux hommes travaillent sur une même affaire. Ils en ont déjà élucidé plusieurs à coups de logiques déductives agrémentées de marches roboratives. Mais ici, l’écheveau est particulièrement difficile à démêler.

En effet, peut-on imaginer un règlement de comptes, entraînant la mort d’un homme, dans un milieu aussi propre que celui du football amateur ?

Il faut dès lors chercher la solution de ce crime odieux dans d’autres sphères. Au cœur de la cellule familiale, par exemple ? Bof ! Paul Lapaire était célibataire, il n’avait ni frère, ni sœur et ses parents étaient morts depuis longtemps. La vengeance d’un client mécontent ? La boucherie est réputée pour la qualité unique de sa marchandise. On ne tue pas pour un morceau de viande, à moins d’avoir la gale aux dents et puis, rien n’a été dérobé dans la boutique.

Un crime gratuit ? Fort peu probable, dans une société de fric où tout se vend, où tout s’achète…

Après d’intenses réflexions mettant sur la sellette une substantielle quantité neuronale, il paraissait logique, après ce tour d’horizon, de remettre le cap vers le domaine de la discipline sportive; l’éthique de cette noble activité dût-elle en prendre un coup.

La cause de ce crime impuni, aussi dur à croquer qu’un nougat de Montélimar, pourrait bien trouver son explication dans les premières lignes d’un récit, décrivant une mise à mort particulièrement atroce. Rappelez-vous… il est fait allusion à la qualité de produits de consommation divers car, de nos jours, toute entreprise, quelle qu’elle soit, est vouée à l’échec si elle ne bénéficie pas d’un support publicitaire conséquent. Même le sport amateur est gagné par cette foire aux réclames.

Alors, Lorenzo Cristaldi, désirant rester digne de ses illustres prédécesseurs, Hercule Poirot et Miss Marple, met en branle sa ravageuse puissance déductive. Il constate tout d’abord que dans son dialogue avec Malowski, il n’est fait référence à aucun produit de consommations. Conséquence : nos deux fils de pub, qui n’ont cependant pas eu le choix de leur génitrice, tournent en rond. Il n’y a, dès lors, plus à tergiverser, Lorenzo s’engage dans le seul raisonnement capable d’apporter un heureux dénouement à l’affaire et qui fera aussi le bonheur des amateurs de publicité jamais rassasiés. Suivons-le :

Paul Lapaire, membre actif et visionnaire, émet le désir de sponsoriser le club cher à son coeur. Rompu au sens des affaires, il est prêt à débourser gros pour faire apparaître le logo de sa boutique sur le maillot des joueurs.

L’idée est intéressante : Boucherie Lapaire. Dans le contexte viril et moderne du monde du foot, rien ne doit être négligé pour en imposer à l’adversaire.

Le projet est refusé par Homard qui voit dans cette initiative, un essai de mainmise sur toutes décisions présentes et à venir pour le R.S.C. C’en serait trop pour son prestige déjà écorné par de vaines approches auprès d’une secrétaire qui lui file entre les mains comme une anguille.

Le boucher insiste, se fait plus pressant. La coupe est pleine, Homard décide d’en finir avec ce personnage devenu encombrant. Mais comment venir à bout d’un homme qui lui rend 60 kilos ?

Il n’existe pas, à sa connaissance, de potion magique qui aurait le don de décupler sa force même si, il en fait une idée fixe en consultant, via Internet, la liste des produits pharmaceutiques aux pouvoirs toniques dont la plupart ne sont pas remboursés par la Mutuelle. Près de ses sous, qu’il engrange comme l’écureuil de la Caisse d’Epargne, Homard abandonne cette démarche ainsi que celle consistant à s’offrir les services onéreux d’un tueur à gages.

«Bon sang, mais c’est bien sûr !» se dit Cristaldi, toujours en référence à de célèbres devanciers, comme le commissaire Bourrel qui élucidait un mystère dans les cinq dernières minutes. Roman Noir, voilà l’homme providentiel de Jean-Philippe Homard…»

Lors de son entretien avec le directeur au Ministère des Finances, Lorenzo se souvient que ce dernier s’était notamment vanté d’avoir donné à Roman Noir, huissier dans son service, une place d’homme à tout faire au sein du R.S.C. Un lourdaud, passionné de foot, qui habite avec sa mère dans un appartement au-dessus de la boucherie.

L’homme à la tête d’épingle n’éprouve aucun mal à monter le bourrichon de l’homme à tout faire du R.S.C. contre Lapaire, en lui faisant croire que le boucher cherche à l’évincer du club sous prétexte qu’il ne convient pas. Dans la foulée, l’homme à la tête d’épingle rappelle à l’homme à tout faire du R.S.C. qu’il peut lui être d’une aide précieuse dans une carrière toujours perfectible. Monsieur le directeur possède, on s’en souvient, de longs bras…

Enfin, notre conspirateur s’empresse de faire appel aux services d’un détective privé sous prétexte qu’on veut attenter à sa vie ainsi qu’à celle de son «ami» Lapaire. Le décor est planté.

Homard choisit un soir de match de coupe d’Europe pour abattre son joker et son ennemi. Il sait que le boucher sera absorbé par la rencontre et que rien ne pourra le distraire de la partie.

Tout se passera suivant le plan conçu dans sa petite tête, y compris l’alerte donnée aux flics par un Roman Noir commotionné par «ce qui est arrivé». Quand le calme sera revenu dans le quartier, l’homme à tout faire du R.S.C. devra rejoindre l’homme à la tête d’épingle qui, comme point de repère, laissera la lumière de son appartement briller. D’où, cette sensation de Cristaldi d’être suivi… car, le détective en est persuadé maintenant : sa promenade nocturne avec le commissaire Malowski contrarie la bonne marche à suivre… Roman Noir est derrière eux, prenant soin de ne pas se faire repérer !

Bravo Lorenzo pour ta perspicacité ! Mais ce que tu ignores, c’est que… l’irascible Piet Boule est aussi dans le coup…

Quand le commissaire Malowski lui a suggéré de rentrer pour se reposer, le molosse, prêt à évacuer le terrain, obéissant ainsi aux injonctions de son supérieur, s’aperçoit soudain du manège de l’homme à tout faire du R.S.C. et entreprend aussitôt une filature. Pourquoi ce lourdaud suit-il le commissaire ? Qui est-il ? Que veut-il ?

On en arrive ainsi à cette situation biscornue où l’inspecteur Boule file, sans le savoir, l’assassin, filant lui-même, sans le vouloir, le détective et le commissaire devisant sous le clair de lune.

Lorsque Cristaldi et Malowski rebroussent chemin, Roman Noir vient juste de s’engouffrer dans l’immeuble à la fenêtre éclairée, Piet Boule aux trousses.

Lorenzo, guidé par la certitude d’avoir éclairci le mystère de l’assassinat de Paul Lapaire, pénètre à son tour dans le bâtiment, le commissaire sur les talons.

Arrivés au deuxième étage, les deux hommes ont l’attention attirée par un corps allongé sur un faux tapis persan devant une porte en bois du Japon entrouverte et traitée par une substance ininflammable.

Cristaldi se penche sur le gisant et reconnaît... Piet Boule !

« Il est mort ? s’inquiète Malowski.

- Non, son pouls bat…

- Tant mieux, je pourrai lui botter les fesses plus tard. »

Un bruit leur parvient de la salle de séjour, les deux hommes s’y précipitent.

Devant leurs yeux ébahis, dans un combat inégal, ils voient l’homme à la tête d’épingle, soulevé de terre, agitant bras et jambes pour tenter de se soustraire à l’étreinte puissante de l’homme à tout faire du R.S.C., hurlant TRAÎTRE tout en lui serrant le cou.

Malgré la sommation d’usage, l’homme à tout faire du R.S.C. ne veut pas déposer sa proie qui vire au cramoisi. Le commissaire expédie alors une balle dans le bras de l’homme à tout faire du R.S.C. qui lâche prise, s’affale et pleure de douleur en invoquant sa maman.

L’homme à la tête d’épingle reprend peu à peu ses esprits. Il déboutonne le col de sa chemise puis, ouvre la bouche afin d’y laisser pénétrer un maximum d’air en lançant un regard de chien battu à l’adresse de Cristaldi qui s’est approché.

« Je vous avais bien dit que je craignais pour ma vie... » lâche-t-il sans vergogne.

« Ce gars-là ne doute vraiment de rien », soupire Lorenzo.

 

Le lendemain après-midi, à la fromagerie d’un centre commercial.

« Commissaire, quelle bonne surprise ! Alors, quoi de neuf depuis hier soir ? Vous n’êtes pas en plein interrogatoire ? » Cristaldi tend une main toujours aussi chaleureuse vers Malowski.

« Ne m’en parlez pas. Je m’octroie un peu de repos. Bien qu’il ne paie pas de mine, ce Homard est dur à cuisiner. Vous aviez raison, le gaillard ne nourrit aucun complexe. Cuit et même recuit, il continue de nier. Il parle maintenant de machination ourdie par la police pour le faire tomber… par contre, Roman Noir est passé aux aveux…

- Voilà qui est raisonnable et... Piet Boule ?

- Ce crétin n’arrête pas de se tresser des lauriers en rappelant que sans lui, l’enquête tournerait en rond. N’empêche que cet abruti avait provoqué l’ire du lourdaud en lui brandissant sa carte d’inspecteur sous le nez… et cela au moment où Noir pénétrait chez Homard…

- La gaffe ! fait Lorenzo, hilare.

- Résultat, poursuit le commissaire, Roman Noir est persuadé que Homard l’a balancé aux flics... et qu’il désirait lui faire porter le chapeau d’une seconde tentative d’assassinat. Dame, on ne se rend pas chez un particulier à une heure aussi indue, si ce n’est dans un but non avouable. Fou de rage, le lourdaud se jette alors sur le félon pour l’étrangler. On a failli avoir un deuxième macchabée sur les bras…

- Eh, pas si simplet le lourdaud ! Je me demande si Monsieur le directeur avait imaginé une telle chute pour son scénario ?

- M’étonnerait pas que dans sa mégalo, une fois acculé, il s’en arroge l’idée... ricane Malowski.

- Dommage pour mon ami Piet Boule, après cette boulette, je suppose qu’il n’y a pas de promotion prévue ? s’inquiète hypocritement Cristaldi.

- Non, mais dès que son oncle ne sera plus Ministre de l’Intérieur, il aura droit à une mutation... à la brigade canine…

- Vous êtes dur, commissaire... » lance Lorenzo sous un faux air de reproche. Se piquant volontiers au jeu de l’ironie, Malowski conclut :

« Peut-être, mais je lui rendrai service… je n’ai jamais vu un poulet aussi cabot… »

A présent que le plat de résistance est bien digéré, passons au fromage. On ne sera guère étonné si les deux hommes portent leur choix sur cette aguichante petite boîte de forme ovale aux couleurs bleu, blanc, or et qui recèle un trésor d’une saveur incomparable (seulement 60% de matière grasse).

Alors, caprice des deux ?... Caprice des Dieux, voyons…

 

 

Alain Magerotte

A. Magerotte Le démon de la solitude

Publié dans Nouvelle

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magerotte 07/02/2012 15:24


Merci Christian.

Christian Eychloma 07/02/2012 15:06


Formidable ! L'humour est aussi dans l'abondance des détails... Pauvre Lapaire... Que l'on ne remplacera certes pas puisque, c'est bien connu, "il n'y en a pas deux" !!!!! 

magerotte 07/02/2012 09:21


Merci mesdames.

christine 07/02/2012 08:57


Une atmosphère ! Un récit si visiel qu'on participe au meurtre, à"l'enquête", aux raisonnements... Les noms des protagonistes sont bien trouvés ! Bon, j'arrête les compliments !!! Un seul mot,
BRAVO !!!!

carine-LAure Desguin 07/02/2012 07:29


Que vous soyez sucré ou salé: un délice !