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Le blog Aloys

C'est tout.... Suite de la nouvelle de Bob Boutique

24 Février 2011 , Rédigé par aloys.over-blog.com Publié dans #Nouvelle

 

bobclin

 

C'est tout suite

 

 

 

 

 (...)                                                                   

 

« Madame, Mademoiselle, Monsieur, je vous souhaite bien le bonsoir ! »

 

Il croise ostensiblement les doigts sur le formica blanc de la table de studio, les yeux glamour rivés sur la caméra qui recule lentement  au bout de sa grue mobile, attend un instant que le générique se fonde ainsi que son image dans l’écran de contrôle et se lève enfin pour ramasser ses notes éparses. 

Personne  ne lui prête attention. Les techniciens enroulent leurs câbles, débranchent les spots… et derrière la vitre du studio, Fred poursuit sa conversation avec le régisseur, preuve qu’il n’a pas de remarques à faire…

Faut dire que c’était un journal tout ce qu’il y a de plus classique : une maison qui explose avec deux morts (le gaz bien sûr), tête de circonstance pendant quelques secondes… une occupation d’usine en difficulté, histoire de la fermer encore plus vite… le Liban qui tire sur Israël, Israël sur la Palestine,la Palestine sur la Jordanie, la Jordanie sur l’Iran , à moins que ce ne soit dans l’autre sens… une interview politique en faux direct… et même pour terminer en beauté, l’éléphante du Zoo qui vient de donner naissance à un éléphanteau. Ca c’est pour l’audimat. 

Mais Jean Dierickx s’en fout complètement. Son geste était très visible et ‘le richard qui s’ennuie’ a dû le noter. Il aura bientôt sa superbe cuisine équipée avec une table de travail en laqué vert anis et des meubles en faux bois craquelé d’un blanc cassé… la classe.

 

                                                           ***

 

Lundi, rien .  Normal. 

Mardi, rien. Toujours normal  (voir plus haut pour les détails). 

Mercredi…. Rien ! 

Rien ?

Ben non. Rien. Une pub de la mutuelle, avec la photo d’une famille qui rit aux éclats et son relevé Visa (aïe aïe aïe…) mais pas d’enveloppe brune ! 

Notre dentiste Casanova reste planté  devant la boîte aux lettres, vachement ennuyé, chevalement irrité, hyppopotamement excédé et les sourcils froncés de colère… Bordel de merde ! Et ses cinq mille euros ? Qu’est-ce qui se passe nom de dieu ! On ne peut vraiment plus faire confiance à personne. 

Il retourne à la cuisine, shoote de rage dans le meuble du corridor, pousse un cri de douleur car il avait oublié qu’il était en slaches, et continue à cloche-pied en se tenant les nougats, « Merde ! Merde de merde… »

Le problème à notre vedette du petit-écran, c’est qu’il les a déjà dépensés ces cinq milles euros. Le mec des cuisines voyant qu’il avait affaire à un gros pigeon roucoulant l’a convaincu de prendre en sus une table de travail sur roulettes, super-extra-méga design, avec une batterie complète de couteaux en inox super-extra-méga profilés (garantis à vie)… les mêmes que ceux que vient de commander la femme des sacs Delvaux . Une affaire en or… six mille trois cent barré quatre mille neuf, car il s’agit d’un meuble d’exposition.

Le temps de réfléchir notre super-extra-méga connard signait le bon de commande.

Il s’affale comme un vieil édredon sur le canapé du salon où il s’est rendu  en boitillant et téléphone aussi vite au magasin. La voix au bout du fil le reconnaît et l’accueille avec enthousiasme. Mais le ton change à l’ instant où il explique qu’il veut annuler son achat. 

Tout à fait impossible, répond la voix sèchement. L’article a déjà été refusé deux fois depuis son passage et de toute façon le bon de commande stipule clairement etc… Dierickx s’étrangle de rage et s’apprête à faire son grand cinéma lorsqu’on sonne à la porte. 

Il raccroche aussi sec et se retrouve nez à nez sur le seuil devant un porteur-express  qui lui remet un paquet de la grandeur d’une boite à chaussures. Non, il n’y a rien à payer. Juste une petite signature sur un chiffon qui ressemble à une note d’envoi. Merci, aurevoir. 

« Wouaw ! » s’écrie notre vedette en déballant le colis,  « c’est sûrement la cravate… » et de fait, c’est elle ! trente centimètres carré  d’un tissu soyeux d’un vert tendre… le même en plus clair que celui des billets, toujours aussi bien repassés, qui accompagnent l’envoi. 

Il compte (on est jamais trop prudent). C’est juste bien sûr. Cinq mille ! Hé ho… cinq mille ! Vous avez vu… cinq mille… tra la la la la… 

Et maintenant la lettre pliée en trois sur la longueur. Le mec est un méticuleux. Probablement un coincé du zizi. Dierickx  l’imagine petit, chauve, binoclard, avec des dents jaunes… le genre à mater les greluches en biais. OK, c’est purement gratuit, mais n’empêche, c’est pas Georges Clooney qui s’amuserait à faire des paris aussi cons sur internet, même si  ça peut rapporter gros.

 

 

                                                                       ***

 

Cher Monsieur,

 

Comme vous pouvez le constater, il s’agit d’une très jolie cravate. J’ai enlevé tout signe distinctif, mais je puis vous assurer qu’elle vient d’une véritable boutique de luxe. 

Puis-je vous demander de bien vouloir la porter dégagée, sur une veste ouverte par exemple, de façon à ce que mes amis la voient clairement. 

Il n’y aura pas d’autre lettre, car nous avons d’autres projets pour l’avenir. Mais je vous remercie déjà pour ces quelques semaines de bonne collaboration et vous signale que le prochain et ultime versement sera de dix mille euros. Pour autant que vous respectiez notre accord bien entendu. 

C’est tout.

 

                                                           ***

 

Jean Dierickx habite un appart moderne au troisième qu’il rejoint via un ascenseur style grand-hôtel, avec tapis plain, des glaces biseautées et un accompagnement en sourdine d’André Rieu. En plus, ça se trouve à deux pas des studios. Il pourrait s’y rendre à pieds, mais à quoi servirait son Audi Quattro dans ce cas ? Et puis, il aime le regard admiratif et parfois concupiscent des gens dans la rue lorsque sa limousine les croise en chuintant.

C’est vrai qu’elle est jolie cette cravate songe t-il en la contemplant dans le miroir de la salle bain. Il a fait un nœud serré en triangle et palpe le tissu légèrement rêche, comme s’il était enduit d’une très fine couche de paraffine. La Classe. Et puis ce vert lui sied bien… un rappel discret de ses yeux qui ont fait chavirer tant de bimbos. Sans empêcher sa femme de filer, mais bon…

 

                                                           ***

 

«  Jean… »  Fred le hèle du doigt devant la porte vitrée de la rédaction. Il a tombé la veste, retroussé ses manches et frétille comme un poisson au bout d’une canne à pêche. Il est toujours comme ça, un quart d’heure avant le JT.

«  Y’a un petit changement… on reporte le musée de Tervueren à la semaine prochaine et on le remplace par une prise d’otages… ça vient de tomber. Tout se trouve sur le prompteur… t’as deux lignes pour lancer le sujet… » Puis en tapotant de l’index sur la cravate :«  t’as fait les soldes ?  C’était jour de marché ce matin ? » 

« Hé… on se calme et on garde ses petites réflexions pour soi… c’est un cadeau » 

« Ha, je vois, ta gamine a fait ça à l’école pour la fête des pères ? » 

Suzy, la maquilleuse, piétine sur place, dans l’embrasure de la loge. Elle a déjà rangé  son attirail devant le miroir et ses sourcils froncés montrent clairement qu’elle en a marre d’attendre. C’est sans doute la seule femelle du bâtiment qu’il n’ait pas essayé de draguer un jour ou l’autre. Pourtant, elle est plutôt jolie. 

« Je sais… je suis en retard… comme d’hab ! »  

« William a déposé vos affaires sur le dos de la chaise… dépêchez-vous s’il vous plaît… je sors un instant. »

 « Mais non, fifille, tu peux rester… t’as déjà vu en homme en caleçon quand même ? » Il se déshabille rapidement, enfile le costard de Garnier et dépose discrètement son gobelet de café à côté de la cravate prévue par William à son intention.

Suzy l’a déjà rejoint près du fauteuil de maquillage et lui fourre pratiquement son corsage sur le nez tandis qu’elle enduit son visage d’un lait nettoyant. Elle travaille vite, avec des gestes précis, tandis qu’il se tord un peu le cou pour apercevoir entre les bras de la jeune femme l’horloge murale qui pointe moins huit.

«  l’ antenne dans huit minutes » grésille le mini-baffle branchés dans le coin du plafond… Suzy lui donne un dernier coup de peigne, épile un sourcil un peu sauvage… un coup de brosse à poudre sur le nez…

« William n’est pas là ? » demande notre vedette d’un air innocent.

« Si, Monsieur Dierickx, je l’ai vu il y a cinq minutes. Votre cravate est sur le meuble… c’est pas pour cancaner, mais elle à une autre allure que votre essuie de vaisselle ! »

« Suzy ! Comment peux-tu dire une telle horreur, c’est un cadeau ! »  Il écarte les bras en riant et hop ! Renverse le café sur l’objet du délit.

 

                                                                       ***

 

Elle pousse un cri, met une main sur les lèvres , le regarde d’un air horrifié puis fonce dans le couloir en criant : « William ! Vous n’avez pas vu William ! »

Dierickx renoue posément son essuie de vaisselle, tandis que le diffuseur grésille un nouveau message : «  L’antenne dans trois minutes… » puis file d’un pas décidé vers le studio au bout du corridor. Il croise Suzy qui revient en courant toujours aussi affolée.

« Je ne sais pas où il est passé, Monsieur Dierickx… Mon dieu, vous n’allez quand même pas présenter le journal avec ça ? »

« Ben quoi, c’est pas un drame quand même. Je m’arrangerai avec Garnier… et puis faut pas  exagérer, c’est pas horrible à ce point…»

« Non, mais c’est vert ! »


Les premières mesures du générique du JT résonnent autour d’eux. Il pousse la porte capitonnée du studio, s’installe avec ses papiers derrière son bureau de présentateur, lance un clin d’œil à l’aquarium où Fred le regarde avec des yeux aussi larges que des soucoupes, lui fait signe qu’il n’en peut rien, qu’il y a eu un petit incident mais que tout va très bien se passer et grimace un chaleureux sourire de porcelaine à l’instant même où le rouge s’éclaire au dessus de la caméra 1, tandis que le prompteur commence à défiler.

 « Madame, Mademoiselle, Monsieur, bien le bonsoir… »


                                         

                                                                       ***

 

 Et arriva ce qui devait arriver.

 

                                                                        ***

 

Il fait très chaud sous les spots alignés en batterie et encore plus dans la cabine technique où Fred est visiblement de mauvaise humeur et fait les cent pas derrière l’ingénieur du son accroché à ses manettes.

« Commence à me chauffer les oreilles, ce connard… » murmure t-il entre les dents. Suzy est passée en trombe lui expliquer l’affaire, mais ça ne l’a pas calmé.

« Hé Fred ! » sursaute soudain le technicien… « regarde un peu… »

« Quoi ? »

« Ben… la cravate de Jean… regarde… on dirait… on… on dirait qu’elle déteint ? »

Et de fait, sous l’action de la température sans doute, le tissu semble  se modifier imperceptiblement, comme un fondu enchaîné, comme si une vague tâche sombre apparaissait sous le film de paraffine… Notre vedette ne s’en aperçoit évidemment pas et continue à expliquer en souriant à plusieurs centaines de milliers de téléspectateurs que la Corée du Nord vient de fermer pour la xième fois sa frontière avec sa grande soeur du sud.

« Merde ! » s’exclame Fred, les bras coupés, on dirait… on dirait un dessin ! »

« Qu’ est-ce que je fais, je coupe l’image ? »

« Mais J’en sais rien… putain, j’ en sais rien ! »  il farfouille en panique dans le conducteur de l’émission, « … il lui reste… trente secondes ! »

Suffisamment pour qu’on puisse reconnaître très clairement sur la cravate bien alignée sur la chemise du présentateur, la célèbre caricature du prophète Mahomet coiffé d’un turban en forme de bombe.

                                                                       ***

 

On vous dit pas le bordel. La presse, les radios, les télés, internet… Dierickx a été viré sur le champ et là, on se pose une question. A-t-il reçu les dix mille euros promis ?

L’histoire ne le précise pas, mais en fait, ça n’a aucune espèce d’ importance. Car un taliban un peu givré s’est jeté sur lui deux jours plus tard avec une ceinture de cinq kilos de TNT.

Parait qu’on a tout ramassé en vrac dans un sac poubelle sans arriver à les départager. Parait même (mais ça c’est plutôt de l’ordre de la rumeur) qu’un mec de la morgue lui a piqué ses dents en porcelaine pour les vendre sur E-bay.

C’est tout.

 

 

 

FIN

 

Bob Boutique

 

bandbsa.be/contes.html

 

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Anne renault 25/02/2011 13:52



J'adore la chute, la vraie cerise sur le gâteau : les dents vendues sur E Bay...Et bien sûr j'apprécie aussi beaucoup ce qui précède, tout à fait dans le ton de ce que j'ai déjà lu, avec
peut-être encore une dose supplémentaire d'humour noir.



Kate 24/02/2011 22:17



Hahaha... Purée.... Mais quel fin, quel fin... Ce Bobichou tout de même !!! je suis soufflée (heu..)



Lascavia 24/02/2011 20:35



Inoui ce que Bob est capable d'imaginer, mais aussi il a une de ces façons d'amener les choses, de jeter des écrans de fumée, des vrais et des faux indices qui...me laisse bouche
bée ... Et c'est vrai que c'est plausible ! J'avais très envie de connaitre la fin..je suis servie et ravie de cette lecture.... Bravo à l'Artiste



Philippe D 24/02/2011 16:53



Ouf! j'ai eu le temps de venir lire la suite de l'histoire! Il ne faut plus nous faire des coups pareils! Couper l'histoire en deux et nous faire patienter! C'est pas permis!


Bravo Bob !



claude 24/02/2011 13:49



Ah là, je suis bluffé! Je me suis fait avoir comme un bleu! "J'en ris encore", comme disait autrefois  maître Capello aux jeux de 20 heures! Excellent moment de lecture en dessert!



Edmée 24/02/2011 12:46



Oh mince alors Bob! On part sur une voie pleine d'ornières et on finit en feu d'artifice! Quelle maestria, je me suis régalée! Bravo!



carine-LAure Desguin 24/02/2011 12:22



N'aurais jamais imaginé une fin pareille! Suis surprise et qu'est-ce que j'aime ça, être surprise ....



magerotte 24/02/2011 09:28



Vraiment surprenante cette chute... et pourtant plausible. Avec certains tarés, l'humour n'a pas cours, donc tout est possible !



Micheline 24/02/2011 08:42



Bravo Bob. Le suspense a été gardé jusqu'au bout. Et quelle chute ! Vraiment imprévisible.  



christine 24/02/2011 07:43






 


Clair, le coup des talibans, je ne risquais pas de trouver... Drame de la société de consommation ? Quoiqu'il en soit, si je reçois une enveloppe marron légèrement bombée, je... euh... en fait,
je crois que je l'ouvre. Ce que je fais de l'argent est une autre histoire...