LE BUREAU AU FOND DU COULOIR D'ALAIN MAGEROTTE

Publié le par aloys.over-blog.com

LE  BUREAU  AU  FOND  DU  COULOIR

 

AlainMoulée dans un cache-poussière mettant en évidence des courbes parfaites qu’elle ne réserve qu’à Jean-Pierre, son concubin, jaloux et fier d’un tel privilège, Jenny joue de la serpillière au son d’une musique rythmée, crachotée par un transistor posé sur le sol. De temps à autre, elle s’arrête pour remettre en place à l’aide d’une grosse pince, une chevelure luxuriante et rebelle. Le départ pour les vacances est programmé à la date de samedi; aussi, Jean-Pierre lui a demandé de prendre congé la veille afin de faire les courses sans stress inutile, en n’oubliant pas de s’approvisionner en boîtes de saucisses pour Rox, un magnifique Husky. Dès lors, Jenny s’est arrangée avec Martha pour ne pas travailler vendredi, promettant à sa collègue de lui rendre la pareille dès que l’occasion se présenterait. Martha est une chouette fille, toujours prompte à rendre service.


L’ensemble de l’étage rafraîchi, il ne reste qu’à donner un coup de chiffon dans l’espace froid et impersonnel d’un couloir éclairé par un néon distillant une lumière faiblarde qui laisse les recoins dans l’obscurité.   


«Déjà que j’ai des frissons rien qu’à l’approche de ce local, si par dessus le marché, il fait sombre» râle Jenny qui poursuit son travail durant quelques mètres avant de s’immobiliser à distance respectable du bureau au fond du couloir, numéroté 402 où vit en permanence Jules, un étrange locataire rescapé d’on ne sait quelle époque tant son grand âge lui a permis d’en survoler de nombreuses.


Des esprits spécieux prétendent que le bonhomme est mort depuis des lustres et que c’est son spectre qui hante le lieu. Des ragots dépassant aussi bien l’entendement que Jenny qui ne désire pas pousser les investigations plus avant; les histoires de fantômes l’ont toujours terrorisée. Elle se contente de prendre son dû, livré dans une pochette placée sur une étagère grossièrement accrochée au mur. La présence de ce salaire reste, pour les deux femmes d’ouvrage, la seule manifestation de la présence du vieil homme.


A 18h.30, Jenny rejoint Martha, au cinquième étage, dans une kitchenette où elles prennent leur café et grillent une cigarette.

« Alors, ironise Martha, t’as pas oublié de nettoyer le 402 ?

- Je te le laisse pour demain, le vieux m’a dit qu’il ne fallait pas le déranger, il doit mettre de l’ordre dans ses papiers. Il m’a juste donné la pochette avec les sous…

- Quoi ! sursaute Martha, tu l’as vu ?… Il est sympa ? A quoi ressemble-t-il ?…

- A un vieillard, rétorque Jenny, le sourire moqueur.

- Toi, tu me fais marcher, peste Martha.

-… Et t’as même couru, renchérit l’autre. Pourtant, tu sais combien j’ai la frousse de ce bureau… rien que d’y penser ou d’en parler… d’ailleurs, regarde, j’ai la chair de poule…

- Tu trouves pas que c’est idiot ?… Qu’on devrait surmonter notre peur, une fois pour toutes ?

- Que veux-tu dire ? J’ai peur de deviner…

- Ben… qu’on entre dans ce bureau !

- T’es dingue ? Dieu sait ce qu’on va y trouver…

- Probablement le vieux Jules et des tas de papiers… t’as quand même pas peur d’un vieillard ?

- Non, mais avec ce qu’on raconte sur lui…

- Raison de plus pour voir si c’est vrai…

- J’ai pas envie de savoir. Et puis, on risque des ennuis si on rentre sans autorisation… je veux pas perdre ma place.

- Personne ne le saurait…

- Si, le vieux…

- On le menacerait s’il parle !

- Arrête de déconner… je trouille à mort…

- Je te savais pas si froussarde.

- Tu penses ce que tu veux… jamais, je franchirai cette porte… déjà que je suis pas à l’aise avec tous ces mannequins… j’ai toujours l’impression qu’ils m’espionnent ou qu’y en a un qui va bouger…

- Ecoute, Jenny, faudra bien un jour donner un coup de balai là-dedans… je suppose qu’ils vont pas laisser ce truc jamais nettoyé… t’imagines, ça pourrait amener des bêtes… comme des rats, par exemple…

- Si t’as envie de te jeter à l’eau, vas-y, mais moi, je sais pas nager, je reste ici. »

- T’es vraiment pas curieuse !

- Pas pour tout…

- Allez, laisse tomber… je bluffais… moi aussi j’ai les jetons… n’empêche que j’aimerais bien voir ce qu’y a derrière la porte du 402…

- Pas moi... »

 

C’était il y a longtemps, juste après la guerre. Laquelle ? Le vieux Jules ne sait plus. La vie, alors, s’écoulait paisiblement, sans heurt, sans la moindre traverse. Le monde, après avoir été mis à feu et à sang, pansait ses plaies et se figeait dans une tranquille somnolence proche de la léthargie. Cette torpeur avait surtout gagné le milieu des fonctionnaires. Ah, la période héroïco-statique des ronds-de-cuir et des manches de lustrine ! Le petit train-train adopté dans le travail faisait, en somme, l’affaire de tous ceux qui avaient choisi l’Administration permettant un régime sans fatigue.


Jules en est là de ses réflexions puisées à profusion dans les innombrables documents, classés sans suite, empilés sur les rayonnages et dans les nombreuses armoires qu’abrite le bureau qu’il occupe. Le vieux fureteur revoit ces multiples auxiliaires, commis, rédacteurs, sous-chefs, chefs, préposés, agents, adjoints, secrétaires, subordonnés, surnuméraires, tous très dignes, en chemise au col empesé, à la cravate sombre, les traits graves, pénétrés de leur importance, toujours prêts à reconsidérer le monde au moment de l’apéro. Car si l’Administration nourrissait son homme, sans plus, elle l’abreuvait à satiété ! Les couples illégitimes se faisaient au gré du temps et les belles promesses s’envolaient au gré du vent.


L’apathie, l’alcool et l’adultère étaient les empêcheurs de travailler en rond (-de-cuir).


La pensée du vieil homme se mue en songe et, assoupi, son esprit s’égare dans l’immense champ de l’imagination. Le cinéma bat son plein dans ce long métrage aux premières heures cruciales pour l’administré dont le cauchemar se poursuit au fil des années avant que l’ère du changement, s’opérant doucement mais sûrement et de manière irréversible, ne le sorte de ce mauvais rêve.

L’apport d’outils de plus en plus perfectionnés, le resserrement des boulons, la chasse implacable à la canette, les multiples déconcentrations, décentralisations, régionalisations, frustrèrent les fonctionnaires jusqu’à les rendre plus individualistes, plus égoïstes. Et, prenant pour exemple certaines pratiques barbares du secteur privé, de zélés politiciens flanquaient un coup de pied dans le système désormais caduque de la nomination définitive, garante de la sécurité d’emploi et donc, pour eux, mère de tous les vices.


S’en vient alors le temps des désignés à statuts précaires, placés sous la haute surveillance des adjoints des ministres concernés. L’épée de Damoclès pointe au-dessus d’une nouvelle race de travailleurs n’ayant plus le temps de conter fleurette et s’adonnant, sans répit, à leurs occupations.


Amour, alcool et inertie sont proscrits sur les lieux du travail. Si certains en doutent encore, le Syndrome d’Immuno Déficience Acquise est là pour mettre au pas tout contrevenant à une morale devenue austère dans le secteur public.


Afin que les erreurs du passé ne s’estompent dans un regrettable oubli et surtout d’éviter leur réédition, les Autorités ont transformé un des plus anciens bâtiments de l’Administration en musée de cire : le Museum Administrationis. Des mannequins représentent les catégories distinctes de l’administrensis communis à travers les âges, vacant à leur occupation principale.


Le bureau 402 a échappé à la restructuration, Jules refusant de déserter un microcosme auquel il est accroché ad vitam aeternam et même plus, si l’on en croit toujours certaines rumeurs. Le vieil homme est persuadé que s’il quittait, ne fût-ce qu’un instant, son univers, cet abandon s’apparenterait à une félonie. Une attitude inacceptable pour qui sait la haute teneur morale dont se prévaut l’ancêtre. Finalement, les responsables ont entériné la situation et ont même consacré Jules, concierge des lieux. Ses tâches consistant en une forme de gardiennage et au versement des émoluments des femmes d’ouvrage.


Une décision arrangeant tout le monde, tant les édiles que notre surveillant, réfugié dans cette pièce, instaurée en sanctuaire inviolable où les quelques personnalités, tenues par le secret, répugnent à s’aventurer car le vieux, dit-on, n’est guère commode, et c’est bien peu de le dire. Au point que certains de ces élus n’hésitent pas d’appeler la malédiction sur celui qui aurait l’audace d’y pénétrer. Il subirait un châtiment semblable à celui encouru par les profanateurs de la tombe de Toutankhamon. Des racontars certes, mais personne n’a l’envie, et encore moins le courage, de s’y hasarder pour vérifier. C’est la raison pour laquelle, Jenny et Martha ne sont pas tenues de nettoyer ce local. Par contre, elles sont tenues de ne pas ébruiter les rumeurs concernant ledit local sous peine de sanction…

 

Le Museum fait relâche le lundi. Le restant de la semaine, il est ouvert de 9h. à midi et de 13h. à 16h. Aujourd’hui, mercredi, c’est donc jour de visite. Le guide a une tête de guide. Il connaît son sujet sur le bout des doigts et sait, par conséquent, qu’il lui est interdit de faire la publicité du bureau au fond du couloir, numéroté 402…


«… Nos joyeux plumitifs se facilitaient l’existence en arborant, à l’exemple de Jeanne d’Arc, l’étendard marqué de leur principe : Où il y a de la gène, y a pas de plaisir. Ils se conformaient à cet idéal en faisant fleurir au sein de l’Administration, une hygiène de vie nouvelle, réformatrice de l’éthique. Certains endroits, réputés sacro-saints, se muèrent en lupanar où s’emmêlaient employés de tous sexes et de tous poils. Jamais les murs ministériels ne connurent exercices plus attrayants, ni plus éreintants. L’on peut voir, ici, dans ce local assez aéré, la petite coursière, les fesses nues calées sur une pile de dossiers, se curer les ongles des orteils, tandis qu’un chef de service trifouille dans le corsage de sa voisine dont les mains s’occupent ailleurs, suivez-moi ! »

 

Parmi l'auditoire, Jean-Christophe n’a que faire d’un historique récité sur un ton monocorde par un type mettant autant d’expression qu’un élève de l’école primaire débitant une leçon apprise par cœur. Si notre fringant jeune homme a emmené sa énième conquête au Museum, c’est parce que le coquin a une idée précise derrière la tête.

« Dis donc, Cécile, ça ne te donne pas des idées ? As-tu remarqué qu’y a pas mal de coins sombres ici ?

- Jean-Cri, je t’en prie, je vois pas ce qu’y a d’émoustillant à faire l’amour dans un tel endroit…

- Qui te parle de faire l’amour ?

-  Je te vois venir, malin…

- Dans le fond, pourquoi pas ? Ces mannequins de cire avec leur côté joyeux drille, gai luron, m’inspirent…

- Je vais finir par croire qu’Isabelle a raison quand elle dit que t’es tordu…  

- Isabelle n’a jamais rien compris à l’amour… »


Portant beau, les traits réguliers aux angles doux, Jean-Christophe s’identifie au type parfait du séducteur né. Bien découplé, il a acquis de naissance le buste et la musculature de l’athlète, il en use et en abuse auprès de la gent féminine qui, noyée dans une touchante naïveté, en redemande sans cesse. Notre Adonis, infatigable dans le genre d’exercice qui fit la renommée de Don Juan s’en donne à cœur joie : œil de velours, mains baladeuses, bouche gourmande et l’affaire, ou plutôt les affaires sont dans le sac. Jamais, il n’a connu le moindre échec dont il n’en supporte même pas l’idée. Incapable de dire le nombre de ses conquêtes, ce redoutable tombeur de belles, parfaitement équipé pour la satisfaction des filles de tous genres, ne sort d’une aventure que pour se repaître d’une entreprise nouvelle. Et les bonnes aubaines ne manquent pas à ce grand jouisseur qui s’est créé un agréable horizon composé de copains qu’il se résigne à perdre, l’un après l’autre, pour cause matrimoniale; il les remplace au gré de leurs aptitudes à ne pas convoler trop vite. Notre vieux garçon épanoui  va son train et, à l’instar de W.C. Fields, aime regarder les éléphants comme les femmes tout en refusant d’en avoir chez lui, s’enorgueillissant de ne point se fixer un indésirable fil à la patte et répétant à l’envi la pensée de Sacha Guitry : «certains hommes sont malheureux, les autres sont célibataires !» Cette disposition de célibataire, dans laquelle il s’est installé avec volupté, constitue un havre de paix, de tranquillité, d’insouciance et, surtout, de pleine et légitime liberté.

 

Le guide poursuit son monologue. 

«… Dans ce bureau exigu, vous pouvez apercevoir un chef administratif pratiquant son sport favori… la lecture du compte-rendu d’un match de football disputé la veille. Comme c’est bientôt l’heure de l’apéro, des bouteilles de bière de marques différentes sont posées sur une servante. Vous imaginez qu’un musée de cette tenue se doit de faire appel à plusieurs sponsors… suivez-moi ! Le rédacteur, que vous voyez ici, s’affaire à placer ses fléchettes dans la rose de la cible. Il en a plantée trois, ce qui trahit un long apprentissage… suivez-moi ! Sur votre gauche, appréciez divers écrits tels que témoignages, attestations, décisions de Justice qui ont été roulés en boulettes de papier et écrasés sur les vitres, lancées par des mains expertes. D’autres documents, transformés en cocottes, symbolisent le parfait bureaucrate d’alors. A droite, dans l’encadré, vous pouvez prendre connaissance de ce que L’Os à Moelle proposait dans ses demandes d’emploi : Employé de bureau, bricoleur, boute-en-train, grande facilité d’élocution, grosse connaissance récits de chasse, histoires graveleuses, cherche emploi dans Administration ou Ministère bien exposé au Sud. »

 

Les mains jouant du piano sur le dos de sa compagne, Jean-Christophe se fait de plus en plus insistant.

« Je t’assure Cécile qu’on devrait essayer. Tiens, regarde là-bas, au fond du couloir, y a une porte fermée. C’est sûrement un débarras… tu nous imagines enlacés sans que personne puisse imaginer pareille chose en cet endroit ? L’extase suprême, non ?

- T’es vraiment chiant, mon vieux… et puis, parle moins fort… y a la dame avec son tailleur gris qui s’est déjà retournée deux fois, l’air agacé…

- Je m’en moque… je vois que toi…

- Menteur…

- Alors, on y va ?

- Laisse-moi tranquille… »

 

Le visage et la voix du guide restent neutres, il n’est pas question de donner l’impression de nourrir la moindre nostalgie au souvenir d’époques irrémédiablement révolues. 

« En des temps plus reculés, des humoristes s’y frottèrent. Georges Courteline joua à l’employé aux Hypothèques pendant cinq jours et fut rétribué pendant trois ans, personne ne s’étant aperçu de ses absences répétées… »

 

«… Comme personne ne s’apercevra de la nôtre », souffle Jean-Christophe à l’oreille de Cécile, sûr que la bougresse finira par céder.

 

Jetant un coup d’œil parmi l’assistance, pour s’assurer de la présence de tout le monde, le guide pousse un soupir, signifiant qu’il arrive au bout de sa peine.

« En ce qui concerne la dernière partie de la visite, nous devons gagner l’autre aile du bâtiment… suivez-moi ! »

 

Jean-Christophe profite de cet instant de flottement durant lequel le guide, marchant d’un pas alerte, ne prête plus guère attention au groupe qui le suit. Notre dragueur impénitent entraîne Cécile dans un des recoins sombres, proche du bureau au fond du couloir. Cela fait, maintenant, une demi-heure que la jeune femme tient tête à l’homme dont l’impatience va grandissante. Il est temps de mettre fin à cette quête humiliante pour notre Casanova. Après un long baiser, la belle rend les armes. Les deux amants attendent, ensuite, que le silence total ait repris ses droits à l’étage.


Ils prennent une grande respiration lorsqu’ils franchissent, le cœur serré, le seuil de la porte du 402 qui s’ouvre sans offrir la moindre résistance. L’air de cette pièce est vicié, la moisissure a gagné les étagères, s’accaparant lentement mais sûrement d’un plafond délabré. Des dossiers, par centaines, jonchent un sol au bois partiellement vermoulu. L’on s’attend, à chaque instant, à voir surgir un être monstrueux sorti tout droit de la Géhenne.


L’atmosphère de l’endroit, lourd et malsain, devient irrespirable; aucune présence ne se manifeste et cependant, on se sent épié, surveillé, jaugé par d’invisibles yeux dont l’indubitable hostilité inquiète.


Recouvert d’une mousse verdâtre, à certains endroits, poussiéreuses à d’autres, les meubles oubliés, abandonnés, condamnés, jadis, à la démolition semblent autant de spectres d’un passé révolu.


Dans cet antre d’autrefois au silence pesant, l’on sent flotter les âmes troublées des lointains occupants réduits depuis longtemps déjà, mais dont les lieux restent fantastiquement empreints.

« Je t’en prie, Jean-Cri, partons, il fait sale et j’ai peur… cette pièce est peut-être habitée…

- Oui, par une créature hideuse qui se repaît de ragoût de sorcière, de potage aux yeux de chacal, de pâtes à l’hémoglobine, de blanches colombes rôties à la bave de crapaud, de…

- Ça suffit !

- N’aie crainte, mon ange, rien ne te concerne dans le menu…

- Si tu te crois spirituel ! » Et la jeune femme, au bord de la crise de nerf, se met à tambouriner le sol de ses pieds. Jean-Christophe la serre contre lui.

« Du calme, mon cœur, du calme. Il n’y a personne, ici… sauf nous deux… comme tous les amoureux de la terre, nous sommes seuls… seuls au monde… seuls… »


Ses lèvres rencontrent les siennes, s’abandonnant à nouveau dans un long et brûlant baiser. La jeune femme capitule sous l’étreinte chaude de son amant. Enfoui de cet endroit à la senteur du soufre, la libération de la peur intense ressentie par sa compagne, fouette les sens d’un être en pleine force de l’âge qui fait subir à Cécile ce que les esprits chagrins qualifient de derniers outrages. Après avoir gagné, à la force du poignet, les parties intimes de la jouvencelle, celle-ci se libère complètement. La puissance musculaire du mâle, ajoutée au désir, devenu intense, de la jolie Cécile aboutissent à l’inévitable accouplement.


Le climat se transforme brutalement; tout s’assombrit dans ce lieu des ébats improvisés et l’homme, soudainement, perd tous ses moyens. Interdit, infiniment honteux de cette défaite inacceptable qui met en miettes sa virilité, Jean-Christophe s’écroule, accablé, trahi dans sa nature. Lorsqu’il se redresse, cherchant fiévreusement ses bijoux de famille, instruments de tant de gloire, il ne trouve qu’un trou béant ! L’étalon, le chéri des dames, est devenu un être asexué d’une espèce inconnue.


Cécile, affolée, ne sachant comment réagir devant l’état pitoyable de son compagnon, fuit sans demander son reste, le laissant désemparé face à ce terrible coup du sort. Tiraillé entre la stupeur et la hargne, l’homme déshonoré cherche des yeux le responsable de cette épouvantable cruauté. Il le suppose, secoué d’un rire mauvais, tapi dans un quelconque renfoncement de la pièce. Ce monstre de perversité, son horrible forfait accompli, est trop lâche pour le défier à visage découvert. Jean-Christophe éclate en imprécations sourdes contre son tortionnaire, anéanti qu’il est par l’approche d’une mort affreuse. Perdant abondamment son sang, il tente d’atteindre la porte mais ses forces l’abandonnent. A présent, étendu sur le sol, l’homme sent la vie le quitter doucement. Au même instant, les automobilistes sont surpris de voir déboucher, sur la voie publique, une furie à la robe ensanglantée, les yeux hagards, courant dans tous les sens en moulinant l’air de ses bras comme si elle voulait chasser un invisible danger qui la poursuit. Crissements de pneu, coups de volant et tête-à-queue se multiplient. Un taxi, pressé par sa course, ne peut éviter la malheureuse Cécile qu’il percute violemment et projette contre la façade du Museum.    

 

A 18h.30, Jenny rejoint Martha, au cinquième étage, dans la kitchenette où les deux femmes prennent leur café et fument une cigarette.

« Y s’est passé quelque chose de terrible, cet après-midi, au Museum… je suis venue dans le coin plus tôt parce que je devais faire une course et j’ai vu un flic qui interrogeait des gens. Il était plutôt beau gosse… grand, bronzé, avec une belle moustache…

- Qu’est-ce qui s’est passé ?

- D’après ce que j’ai pu comprendre, c’est une querelle d’amoureux qu’a mal tourné… une femme, qui faisait partie du groupe des visiteurs, a dit que le gars n’arrêtait pas d’embêter la fille, y se montrait trop pressant… on l’a retrouvé sans son rikiki !

- Quoi ! Tu te rends compte, s’il fallait, à chaque fois, arracher le rikiki d’un mec pour le calmer, y a longtemps que mon Jean-Pierre n’en aurait plus ! (rires)

- Ouais… mais c’était une dingue, elle s’est fait renverser par un taxi parce qu’elle courait, toute folle, toute perdue, au milieu de la chaussée…

- Peut-être que le gars l’avait trop excitée… (rires) et lui, on l’a retrouvé où ?

- Dans le couloir… près du 402 !

- Brrr ! J’aime pas ça… et le rikiki ?

- Disparu, envolé !

- Tiens, à propos, à côté de la pochette en plastique, y avait un petit paquet, quelque chose qu’on a enveloppé dans du papier alu.

- Montre voir… oh, regarde, y a un mot accroché… » Et Martha de lire : Que Rox le déguste, afin que ce ne soit pas perdu pour tout le monde. Jules.

 

 

ALAIN MAGEROTTE

 

Rendez-vous le 18 juin pour une autre nouvelle d'Alain Magerotte !


Publié dans Nouvelle

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

magerotte 14/06/2010 09:39


Merci, merci et encore merci pour les sympathiques commentaires


Aloys... 13/06/2010 15:29


Il ne chante plus! Il est Cuit... cuit... Méfions-nous des bureaux au fond des couloirs sombres... Brrrr!


carine-Laure Desguin 12/06/2010 20:40


Manque pas d'imagination cet Alain Magerotte ! Et, au fait, le gars qui a perdu l'oiseau, comment chante-t-il maint'nant ? Carine-LAure Desguin


Edmée 12/06/2010 17:09


Oh ciel, que j'ai ri et eu bien peur! Ce monde disparu, ce vieux Jules, le don Juan et sa belle .... Imbattable!!!


Bob 12/06/2010 12:44


Quand on sait que Lainlain a déjà publié cinq recueils chez Chloe des Lys et qu'il en a encore une vingtaine dans ses tiroirs...


Aloys... 12/06/2010 07:04


Alain nous offrira encore deux autres nouvelles, ce mois-ci... plus un interview sur le blog recreaction.over-blog.org le 18 juillet ! Merci...


Christine Brunet 12/06/2010 06:05


J'en ris encore... jaune... C'est surprenant, enlevé... Ah! Sacré Jules! Qui est Jules ? Eh,eh! Lisez !