Beaudour Allala nous propose un extrait de son roman, La valse des infidèles

Publié le par christine brunet /aloys

 

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Sylvain est assis sur la chaise qu’on lui a désignée, proche de celle du père de son épouse. Il observe cette dernière virevolter parmi d’autres danseurs. Lydia rit. Lydia insouciante car riche. Riche matériellement. Riche d’une famille unie. Elle n’entend que la musique Lydia. Elle ne veut rien entendre des doutes qui submergent son mari. Car, Sylvain s’interroge encore et toujours, sur ce terrible sentiment de ne pas être là où il devrait être… 

 

 

« Vingt-cinq ans ! Déjà ? »

 

 

Je pénétrai, à l’occasion de notre 25e anniversaire de mariage, dans notre salle à manger qui aura 25 fois changé de décors. Nous en avons les moyens où devrais-je dire, ma femme en a les moyens.

Lydia est l’héritière d’un patrimoine immobilier duquel je dois avouer, j’ai bénéficié durant ces 25 années de vie commune, élevant nos trois enfants dans l’abondance, sans crainte pour leurs avenirs, voyageant et me payant tout ce dont j’ai toujours rêvé jusqu’à aujourd’hui.

Nous savourions l’ivresse d’être une famille et je te vois encore, Lydia, t’affairer à ce que notre union soit indestructible, m’incitant à quitter mon travail pour faire partie intégrante de ta corporation. Bras droit de ton père, aujourd’hui, je n’en suis que l’ombre et celle de moi-même.

Je suis seul face à une table dressée pour deux. Autour de moi, je devine le contour des objets et des meubles trop neufs, tout ce matériel m’apparaissant aujourd’hui encore plus sombre dans ce clair-obscur aménagé pour l’occasion par ma femme.

Derrière les vitres au reflet irisé, les photos de nos enfants évitent les scories du temps.

Notre aîné a aujourd’hui 25 ans. Il a rencontré une jeune femme dont il s’est épris, quittant aussitôt la maison pour se mettre en ménage. Mes filles étudient encore, l’une a suivi une branche scientifique, l’autre littéraire. Elles ne font plus que traverser nos vies en nous effleurant à peine de leurs légers passages, provoquant malgré tout un courant d’air qui me fait froid dans le dos. Les grillages de protection installés aux fenêtres ne servent plus à les protéger d’une chute de hauteur mais à nous enfermer, mon épouse et moi, dans une affligeante routine.

Lydia s’arrache lentement de la pénombre, avec entre les mains, un gâteau 25 fois piqué de bougies, à la cire aussi suintante que mon front.

Lydia s’avance, le visage affreusement transformé par la lueur flottante des 25 petites flammes. Elle approche ainsi, les cheveux et les yeux rougis, au devant de ma silhouette sombre et vacillante.

Chaque année les bougies augmentent et, chaque année son dos se courbe sous le poids de leur nombre. Chaque année, je repousse un peu plus son corps dans des stratagèmes qui s’épuisent et un imaginaire devenu impuissant, la laissant imaginer à son tour, que je le suis devenu.

Après avoir éclairé la table avec la pâtisserie de luxe, sa main glisse sur la nappe, à la recherche des miennes se tordant entre mes genoux.

Trop de clarté soudaine, je feins de ne rien apercevoir en plissant les yeux et garde mes mains sous la table.

Sa main se sauve du ridicule, en feignant de balayer de son revers, de fictives miettes.

Les yeux de Lydia se détournent avec gravité avant de se fixer de nouveau droit, dans mes pupilles rétrécies, pour me lancer avec la joie d’un enfant s’adressant à un autre totalement égaré :

 

Qu’est-ce qui te ferait plaisir pour nos vingt cinq ans de mariage ?

 

Donne-moi vingt ans d’une autre vie !

 

Je n’ai pu retenir cette pensée séditieuse qui a fusé avec la violence d’une balle de fusil, touchant Lydia en plein front. Elle s’est ainsi reculée de sa chaise puis d’une inspiration prompte et profonde, Lydia expire aussitôt sur l’ensemble des 25 bougies.

L’obscurité soudaine me submerge à la manière d’une eau noire et glacée coupant net mon souffle jusqu’à ce que le réflexe respiratoire reprenne instantanément ses droits, avec force et amplitude.

Brusquement, j’entends Lydia se lever avec fracas, dans un craquement d’os ou de bois, se heurtant contre elle-même ou contre sa chaise qui s’effondre…

Je perçois le froissement de sa robe, les claquements de ses talons avec une acuité auditive renforcée par l’aveuglement.

Elle se déplace nerveusement dans la pièce dans un noir qui ouvre projection à tout scénario…Je pense immédiatement à la lame brillante qui n’a pas encore tranché le gâteau, au cendrier d’un cristal tailladé à portée de sa main ou encore à ses ongles limés en pointe, droit dans mes yeux furetant ses intentions dans l’obscurité totale.

 

Brusquement sa voix chuchote tout près de mon oreille :

 

Je te fais horreur, n’est-ce pas ?

Elle me saisit la main avec une rapidité telle que je me laisse faire, mes membres ne m’appartenant déjà plus. Ma main touche à une chaleur moite, avant d’être enserrée dans un étau de chair !

La voix de Lydia se fait plus haute.

 

C’est de là qu’ils sont sortis tes enfants et, c’est là, où tu ne rentres plus !
(Elle renforce l’étreinte entre ses jambes…) Touche, sens, comme elle pleure plus qu’elle ne mouille !

Je tente de retirer ma main d’entre ses cuisses, mais Lydia me saisit par la nuque et me bascule à terre.

La pièce toujours plongée dans le noir, allongé sur le dos, Lydia me chevauche.

Je sens tout son poids faire des va-et-vient entre mes hanches

Dépassé, assommé, effrayé…Excité… Je me laisse faire.

Elle fait glisser la fermeture éclair de mon pantalon, elle met deux doigts dans ma bouche, elle y introduit également sa langue tout en dégageant d’une main, mon sexe.

Je la sens glisser jusqu’à ma verge.

Castration de l’indigne époux ?

Non ! Fellation inattendue ! La première en vingt-cinq ans, inédite, exceptionnelle, je bande !

La lumière foudroie comme l’éclair d’un projecteur braqué sur nous.

Mon fils et sa fiancée, la main encore posée sur l’interrupteur.

Les plus gros plans jamais réalisés, sur des regards écarquillés.

 

Maman ! Papa ! Je profite de ce bel instant pour vous annoncer notre futur mariage.

Mon fils nous renvoie son sourire béat, sa fiancée aussi.

Ma femme se lève de sa chaise, intacte, pour aller les embrasser.

Moi je reste assis, les mains encore sous la table, toujours aussi coincées entre mes genoux. Je continue à me fondre dans la lueur des 25 bougies miraculeusement flamboyantes et à rêver…

 

Lydia embrasse les jeunes futurs mariés et chuchote à son fils :

 

Ton père réfléchit encore au prochain cadeau qui lui ferait plaisir ?

 

Vingt ans d’une autre vie, ai-je de nouveau souhaité en mon for intérieur !

 

 

Beaudour Allala

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Commenter cet article

Séverine Garlic 03/12/2012 23:32


Le récit de cette scène est fait de mots qui nous touchent au plus juste en faisant mouche à chaque salve par un style littéraire savamment maitrisé : la poésie des phrases sert juste à point une
situation dont on ressent toute la tension dans le développement. Cette inlassable répétition, nichée dans une vie confortable et conventionnelle, appelle à la rupture, à l’explosion de cet ordre
étouffant la vie de cet homme. Cette scène d’anniversaire est décrite comme une véritable peinture avec ses ombres et lumières où tout semble s’arrêter au bord de l’effondrement … « un gâteau 25
fois piqué de bougies » comme autant de lacérations dans l’âme de cet homme dont la silhouette comme la vie vacille dans «la lueur flottante des 25 petites flammes », portées par cette femme
courbée, les années pesant comme « les bougies augmentent ». L’intensité est là, nous envahit et transpire par nos pores « à la cire aussi suintante que mon front », la rupture « dans
un craquement d’os ou de bois » nous propulse dans le suspens, nous acculant dans la tension de cette scène d’amour vengeresse qui semble meurtrière par la transgression plantée avec ces mots
crus : « Touche, sens, comme elle pleure plus qu’elle ne mouille ! », pour finir par nous déposer les bras ballants sur la rive d’un fleuve qui ne sortira jamais de son lit … Bravo pour ce
morceau de littérature qui manie les mots et la poésie avec subtilité ! J’ai hâte de découvrir le reste du livre …

Anne Renault 02/12/2012 19:13


Une atmosphère, une brutalité de style qui me convient, une violence dans les paroles et les situations. J'aime beaucoup.

Carine-Laure Desguin 02/12/2012 16:07


Un auteur à découvrir, des mots qui claquent. A suivre. 

Jean-Michel BERNOS 02/12/2012 11:37


Difficile de faire un commentaire vraiment juste, car j'oscille entre l'impression réelle de la fibre narrative que l'auteur partage avec nous et le style un peu "cassant" qui me surprend, sans
me gêner. Il n'y a pas de demi-mesure dans le message et même si je préfère une approche, disons plus "bucolique", l'histoire nous entraîne cependant dans un monde cru et physique que l'on
retrouve autant dans la fougue sensuelle que dans le ballet autour des bougies. Bref, une histoire qui ne devrait pas laisser indifférent. Il me manque juste un peu de "littérature".