Aller et retour, une nouvelle/extrait des "Nouvelles à travers les passions" de Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

boland photo

 

ALLER ET RETOUR

 

Fin août 2004

 

Le train file. Ce sont les mêmes belles-fleurs de charbonnage, les mêmes terrils. C'est le même ciel un peu bleuté que celui que j'avais vu lors de mon départ. Près de moi, dans le compartiment, c'est la même valise que celle qui m'accompagnait lors du voyage aller. Mais je n'ai personne à qui parler, personne de qui me soucier, personne dont le bien-être m'importe plus que le mien. Je regarde défiler les maisons grises aux vitres cassées, l'église isolée sur la grand place, les gamins qui font du vélo sur les trottoirs. Je pense à elle, ma mère. Je l'ai laissée dans un village d'Italie auprès de sa belle-sœur, de son frère et de leurs enfants. J'ai franchi le mur de la bonne conscience. Je n'ai pas essayé de la convaincre de rester ici, auprès de moi et ses petits-enfants. Elle a préféré retourner au pays. Depuis le décès de Papa, voici presque vingt ans, elle y aspirait.  

 

Le train file. Je ne parviens plus à lire le nom des gares devant lesquelles je passe. Je retiens des larmes. Je vis dans le flou. Ma brume intérieure m'empêche de percevoir encore quelque chose du paysage.

 

"Le ciel est trop bas ici. Et puis, tout me rappelle le métier de ton père. Je dois m'en aller." Le ciel est trop bas, le soleil trop peu nourricier, la Sambre trop sombre.

 

Elle pense que son chagrin va fondre comme neige au soleil.

 

Et s'il n'en était rien ?

 

Je l'imagine assise en face de moi, le jour de son départ, quinze jours auparavant. La peau du visage ridée, les mains jointes sur les genoux comme si elle se recueillait une dernière fois. L'illusion dure quelques secondes. Je tends la main, je ne rencontre que le vide.

 

À qui demanderais-je encore un conseil culinaire, avec qui évoquerais-je l'accident de Papa ? 

 

Un enfant passe au milieu de couloir. Il porte un nounours dans ses bras. Il est suivi par une jeune femme blonde qui le couve du regard. Puis passent un vieux monsieur, un militaire et deux jeunes gens.

 

J'ai perdu Papa. J'ai abandonné Maman. Ma gorge est nouée.

 

Le train ralentit. Le train s'arrête.

 

Charleroi...

 

Je dois descendre.

 

Je prends ma valise. Je sors du wagon. Une bouffée d'air frais. Une température tiède. Un vent léger.

 

Je suis tous les autres qui sont sortis avant moi, qui empruntent l'escalier, qui suivent le tunnel, qui se dirigent vers la sortie.

 

Vue du dehors, je suis pareille aux autres. Mon manque ne se voit pas de l'extérieur. Mon manque c'est quelque chose que je ressens mais qui demeure impalpable. Je quitte la gare. Mon mari m'attend. Il vient vers moi, pose un baiser sur mes cheveux, saisit ma valise, m'entraîne vers la voiture.

"Alors, elle est contente d'être rentrée chez elle ?"

Je ne réponds pas.

 

"Tu ne regrettes pas trop d'avoir laissé partir ta mère ?"

 

Aucun mot ne sort de ma bouche.

 

Il met sa main sur mon épaule.

 

"Ça ne va pas ? C'est dur ?"

 

Rien que mon silence. La reverrai-je un jour ?

 

"Ne t'en fais pas. Il y a le téléphone, les mails. En quelques secondes, tu pourras lui envoyer tous les messages que tu veux. Ta cousine l'aidera à se débrouiller."

 

Je pleure doucement.

 

Et si elle mourait là-bas loin de moi ? Et si elle oubliait ? Et si elle se laissait emporter par la vie de là-bas, qu'elle en vienne à se détacher d'ici ?

 

"Tu regrettes ?"

 

Et si, oui, et si lui aussi m'abandonnait un jour ou l'autre. S'il lui venait l'idée de regagner les Ardennes. S'il ne supportait plus la grisaille, notre grisaille ?

 

La voiture démarre. La voiture roule lentement le long du quai. Sur une péniche, un garçon joue avec un chien. Sur un banc, un SDF mange un sandwich. Le feu est rouge. On attend sans une parole, sans un soupir, sans un regard. On remonte la ville. Les trois coqs sont toujours là. On passe devant la taverne où elle aimait venir goûter d'une crêpe et d'une tasse de café en contemplant le rond-point. On passe devant le parc.

 

"L'aspirateur est réparé. La voisine est rentrée de vacances, elle demande souvent de tes nouvelles."

 

Il cherche à m'étourdir. C'est ainsi qu'il fait face aux difficultés. Il s'évade ou il les contourne. Il ne les affronte pas.

 

"Et si on allait manger une glace 'Au cornet d'amour' ?" Un autre lieu fréquenté par ma mère.

 

Je murmure : "Bonne idée…"

 

Une pensée fugace, une sorte d'intuition. Je sors mon portable de mon sac. Un simple SMS "B retour, M". Je sens son parfum de violette. J'entends sa voix qui a gardé un certain accent.

 

Je répète : "Oui, bonne idée."

 

 

Fin août 2005

 

Il est cinq heures. Ma mère et son compagnon devaient arriver vers dix-huit heures et nos invités vers dix-neuf heures. La Fiat noire se gare devant la maison. Les portières s'ouvrent. C'est un bellâtre de soixante-cinq, qui s'avance vers la porte d'entrée en tenant la main de Maman. À travers le rideau, je remarque son sourire éclatant, le sourire du maître d'hôtel qu'il fut, le sourire d'un conquérant. Je remarque la jupe de ma mère, plus courte qu'à l'ordinaire, ses cheveux coupés au carré, son visage maquillé et son petit sac BCBG. La sonnette tinte. Je compte jusque vingt avant de me décider à aller ouvrir. Mon cœur bat la chamade.

 

"Mirella, Mirella comme je suis heureuse. Je te présente Mario !"

 

Elle a changé de parfum, d'accent, de style, d'âge. Ses lèvres se posent doucement sur ma joue. Une seule fois. Je reconnais à peine ma mère.

 

Lui, il m'embrasse comme s'il me connaissait depuis longtemps en me prenant par les épaules.

 

Ils entrent avant que j'aie eu le temps de les y inviter.

 

Mon mari, mon fils et ma fille achèvent de dresser la table dans la véranda. Ils n'ont pas entendu le coup de sonnette. Je suis seule avec eux, je les entraîne vers le salon.

 

Ils s'asseyent sur le bord du divan. Ils se tiennent la main. "Ce que tu lui as manqué Mirella !"

 

Je reste debout. J'évite de croiser leur regard. J'appelle mon mari, mon fils et ma fille à mon secours.

 

"Jean-Marie, Bertrand, Anne !"       

 

Ils arrivent tous les trois. Ma mère et Mario se lèvent. Pas besoin de présentation. Mario va au-devant d'eux en entraînant ma mère. La glace est rompue. On parle du voyage, du climat, des anciennes voisines et des amies de ma mère qui vont arriver.

 

C'est étrange, en quelques minutes, j'ai perdu tous mes moyens. Je manque à tous mes devoirs. Je les vois, l'un près de l'autre, l'un contre l'autre. Quand nos invités arrivent, je ne parviens pas à faire face.

 

Mon mari se lève à chaque nouveau coup de sonnette pour accueillir nos convives. Mes enfants servent l'apéritif et les zakouski. Je reste assise. J'ai l'impression de flotter. Je caresse le velours de mon fauteuil pour me rassurer. Le salon résonne d'accents italiens et wallons. Je suis pareille à un îlot dans l'océan, seule dans tout ce brouhaha, parmi tous ces gens. Parfois quand j'entends "Mario", je sursaute, comme si je prenais peur ou que j'étais surprise dans une rêverie. À plusieurs reprises, Bertrand m'adresse un clin d'œil comme s'il voulait me manifester une sorte de compassion.

 

"On va bientôt passer à table. N'est-ce pas, Chérie ?"

 

Je me lève comme un automate. Je réchauffe le potage, apporte la casserole dans la véranda, verse le minestrone dans les assiettes. Adieu les deux soupières de porcelaine que j'avais préparées dans la cuisine ! Oubliés les ramequins avec le parmesan !

 

La soirée se termine sans que je me souvienne d'autre chose que de ce qui s'est passé entre ma mère et Mario. J'ai pourtant cuisiné, servi, desservi, picoré, parlé un peu. Je revois la main de ma mère posée sur la nappe blanche et recouverte par la main de Mario. Je revois leurs regards. Je réentends ces mots qu'ils se sont adressés à voix basse comme s'ils avaient été seuls au monde : ti amo… mio tresoro… mia dolce… mio cuore…

 

Je me couche exténuée.  

 

Je ne ferme pas l'œil de toute la nuit. Elle est à quelques mètres de moi, dans ma maison, dans la maison de Papa, avec Mario. Elle a refait sa vie. Elle revit. Au petit matin, je me lève. Mon mari se lève un quart d'heure plus tard. Nous rangeons ensemble le salon et la véranda qui le prolonge. Dans le bureau tout à côté, Bertrand, mon fils, pianote déjà sur les claviers de ses deux ordinateurs.

 

J'hésite longtemps puis, en déplaçant la chaise sur laquelle Mario était assis durant le repas, je dis ce qui encombre mon cœur et ma pensée : "Tu dois faire quelque chose Jean-Marie. Tu le dois."

 

Je n'ai pas d'écho réel à mes paroles. Jean-Marie se contente de hocher la tête. Les yeux de Bertrand quittent un instant les écrans des deux ordinateurs et se posent sur moi.  

 

 

Début septembre 2005

   

La voiture de Mario est allée se fracasser contre un arbre, dans une belle ligne droite, sans raison apparente. Mario et ma mère ont été tués sur le coup. Ils se rendaient au musée royal de Mariemont. Ma mère était friande de pièces archéologiques. Elle adorait se promener dans le parc du musée. Mario y est probablement allé à sa demande. 

 

Quelques jours plus tard, nous apprenons que l'expertise n'a rien révélé, si ce n'est un mauvais entretien de la voiture…

 

 

Fin septembre 2005

 

Je prends le petit déjeuner avec Jean-Marie dans la cuisine. Les enfants ont rejoint leur kot à la faculté. Nous sommes en tête-à-tête.

La photo de ma mère est dans un cadre, accroché à côté du frigo, en face de moi. C'est comme si ma mère m'adressait des reproches, me barrait la route du bonheur. Je fixe son regard puis sa bouche entrouverte. Il me semble qu'elle murmure : "Mirella, les freins de la Fiat ont été sabotés..." Je frissonne un peu. Je demeure un long moment avec cette sorte de confidence avant d'interroger mon mari. 

 

"Jean-Marie, il faut que je te parle. Ce n'est pas toi qui aurais … favorisé l'accident de Mario ?"

 

"Tu perds la tête !"

 

"Je t'avais demandé de faire quelque chose… "

 

"Ben, oui, j'ai discuté avec Mario. Je lui ai demandé d'être plus discret. C'est tout. Je te jure. Pourquoi revenir sur cet accident ? "

 

Depuis ce matin là, le doute est en moi. 

 

Je revois Bertrand, fils exemplaire, mécanicien hors ligne et futur ingénieur, installé dans le bureau, pianotant alternativement sur les deux claviers, regardant tour à tour deux écrans, se tournant une fraction de seconde vers moi.

 

Souvent, quand il me sourit, je baisse la tête. J'ai sur mes épaules le poids du remords. Je n'ai pas voulu qu'il devienne un assassin.

 

Je voulais seulement qu'elle n'aime pas un autre homme que Papa…

 

 

Extrait de "Nouvelles à travers les passions", chez Chloé des Lys

 

Micheline Boland

micheline-ecrit.blogspot.com

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Publié dans Nouvelle

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Commenter cet article

Micheline 13/10/2011 22:30



Un tout grand merci pour ton commentaire Claude.



Claude Danze 13/10/2011 20:54



Je viens de lire cette extraordinaire nouvelle, j'en suis tout retourné. Chaque mot sonne juste. Il y a toute une poésie d'athmosphère extérieure, puis intérieure... Toute cette mauvais
conscience, toute cette attitude de petite fille face à sa maman qui vieillit, toute cette ironie du sort, aussi: c'est un oiseau pour le chat, on la croit mourante et c'est pourtant elle qui vit
si intensément, à l'ombre du remord de sa fille. C'est vraiment exceptionnel, ce texte.



Micheline 13/10/2011 20:04



Merci à Josy, Philippe, Carine-Laure, Christine et Louis, pour vos commentaires.


Il est vrai que la mise en ondes de cette nouvelle était une réussite.



Louis 13/10/2011 19:56



Et mise en ondes par la RTBF, c'était encore mieux... Nous gardons précieusement l'enregistrement.



christine 13/10/2011 07:00



Une superbe nouvelle, tout en finesse, remplie d'émotion, de jalousie, de vie. Bravo, Micheline !



carine-LAure Desguin 13/10/2011 05:27



Chez CDL, une fameuse relève de la garde: toujours un de nous qui pianote à ttes les heures, hein Phil ??


Une nouvelle frissoonnante...Et un thème que l'on croise dans la vie très très souvent ...



Philippe D 13/10/2011 05:21



Je commence ma journée avec un beau texte très bien construit où le remords puis la jalousie puis encore le remords sont les héros. Un texte bien pensé.


PS Si la mère aimait se promener dans le parc de Mariemont, je viens de le découvrir, les photos sont sur mon blog actuellement.


Bonne journée.



Josy Malet-Praud 13/10/2011 01:13



... Froid dans le dos !


Belle chute qui rongera l'imagination du lecteur pour un bon moment .


BRAVO.