Alexandra Coenraets nous propose un nouvel extrait de "Naissance"

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

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Flash

Dans ma chambre, dans mon lit, une petite fille. Je vois tout du dessus. Il a sauté sur moi avec une rage incroyable, je ne sais pas ce qui m’arrive, je tremble, je ne comprends pas, je me disloque, il me foudroie, je ne veux pas, je n’ai pas le choix, je refuse, je sors de mon corps. Il me salit de ses mains gluantes et dégueulasses. C’est une invasion. C’est abominable. Je veux disparaître.

 

 

Laurence n’appartenait qu’à elle-même, il le savait. La liberté qui faisait son essence, il en souffrait.

Mais c’était ainsi.

Il réalisa qu’il ne pourrait jamais la conquérir totalement. Il goûtait, il savourait ces instants où il pouvait la posséder charnellement, où il avait l’illusion qu’elle n’appartenait qu’à lui, que jamais plus elle ne poserait son regard sur un autre homme, que jamais plus il n’éprouverait du désir pour une autre femme.

Il soupira encore.

Et tressaillit.

Etrange, cette douleur dans la poitrine. A quel point craignait-il de s’attacher ?

 

J’ai honte.

 

J’ai honte de la « peau contre peau », du « corps contre corps », des frottements, des bruits, des soupirs, des halètements, de la transpiration.

Je n’ai pas honte au moment même, j’ai honte quand je m’en rappelle.

Je voudrais que cela n’ait jamais existé.

 

Je voudrais creuser la terre jusqu’au centre, jusqu’à en avoir les doigts et les bras meurtris, pour y enfouir le souvenir de ces moments « chair contre chair », ces moments qui me crient que je suis humaine. Je ne supporte pas de m’en rappeler.

 

Je sens mon corps, je vois ma chair, je sens que je vis.

Je me sens sale.

 

Je sais que j’ai eu du plaisir quand Géniteur m’a fait « ça ». J’en ai honte encore aujourd’hui.

 

Je viens de lire récemment dans un livre que le plaisir sexuel était physiologique. D’en avoir ressenti alors ne fait pas de moi une coupable, ni une responsable de ce qui s’est passé. Des abus. De l’inceste. Tout ceci a l’air si simple, cela paraît évident. Et pourtant, c’est si difficile pour moi de l’intégrer. Et pourtant, il y a encore des gens qui pensent que l’enfant ou l’adolescent a « provoqué » l’adulte, qu’il était consentant.

 

 

L’inceste ôte l’essence de la vie et n’en laisse qu’un semblant.

 

C’est pourquoi,

Ne me dites pas d’oublier. Ne me dites pas que c’est le passé. Ne me dites pas de passer à autre chose, ce n’est pas possible.

NE ME DITES PAS D’OUBLIER A NOUVEAU CE QUE J’AI EFFECTIVEMENT «OUBLIE» PENDANT VINGT-CINQ ANS, OUBLIANT, CE FAISANT, DE VIVRE.

C’est déjà important que j’accepte de me souvenir.

Ne rentrez pas dans le déni, vous non plus.

 

 

Je veux que ce mal sorte de mon corps, que cette chose, cet alien qui dévore mes entrailles s’extirpe de mon sang, de mon cœur, de mon âme.

Ce mal, c’était l’inceste.

Les mains de son père, sa bouche, son machin, ce pénis gluant et puant, qui grossissait, son sperme sur elle.

Sa mémoire ne la laissait pas tranquille, ni sous forme de flashes constants, ni par le biais de son corps qui gardait en son sein les stigmates douloureux de son histoire. Dans les moments d’angoisse, de nuit comme de jour, ses deux mains s’en allaient d’instinct se placer juste sur son sexe pour le protéger.

 

Alexandra Coenraets

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Publié dans Textes

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Commenter cet article

Alexandra Coenraets 13/04/2013 16:10


Merci Christine, merci pour vos mots. Ils font du bien et en même temps, c'est forcément douloureux. C'est normal. Parce que ça veut dire assumer complètement. Mélange d'émotions !

Elisa Romain 13/04/2013 14:40


Difficile de laisser un commentaire alors pourquoi le faire ? Parce qu'il a dû être difficile pour l'auteur de poser les mots. C'est un très beau texte, sorte de petit animal sauvage qui ne
demande qu'à être aimé. Et nous l'aimons.


Bravo à l'auteure pour la qualité de l'écriture, son originalité. J'aime beaucoup l'usage de la troisième personne en certains endroits.

Nadine Groenecke 13/04/2013 09:11


Un texte qui ne peut pas laisser indifférent.

Edmée De Xhavée 13/04/2013 08:14


Impressionnant... c'est vrai qu'il faut sans doute savoir, surtout ceux qui infligent çan et ceux qui le permettent.

christine 13/04/2013 06:59


Un texte fort, un hurlement. 


Alexandra, je comprends mieux le titre de ton livre, maintenant.


Pour tous ceux qui auraient été happés, comme mois, par ces lignes, rendez-vous sur passion créatrice (www.pasion-creatrice.com) dimanche 21 avril. 

Carine-Laure Desguin 13/04/2013 05:27


Un extrait qui dit beaucoup. Ou presque.