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Le blog Aloys

Alexandra Coenraets : "Ecrire, c'est se dire avec un filtre."

4 Juin 2013 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #interview

100 1665 style rétroAlexandra Coenraets, c'est d'abord une couverture qui accroche le regard et attise la curiosité. Ce sont ensuite quelques mots lâchés lors d'un interview donné à Bob Boutique pour l'Actu Mag (cf www.bandbsa.be). Jugez plutôt...

A la question "Quel ouvrage vas-tu publier ?" elle répond ainsi :

"C’est particulier. C’est un roman dans lequel des éléments autobiographiques et fictionnels se mêlent.

« Naissance », c’est son titre. C’est l’histoire d’une femme, trentenaire, qui apprend à vivre après un inceste subi enfant. On suit les différentes étapes de sa reconstruction. Cette femme me ressemble, mais ce n’est pas moi, elle a une existence propre, des expériences à elle. 
J’aimerais que ce livre parle aux survivants de ces agressions insupportables, mais aussi aux autres, à l’entourage, à la société, qu’ils en saisissent l’ampleur des conséquences sur l’être humain, et puissent, dès lors, agir de manière appropriée."

 

De quoi vouloir en savoir plus !

Alexandra, depuis quand écris-tu ? Un déclencheur ? 

 

J'ai 37 ans et suis traductrice de formation. J’ai travaillé dans l’industrie pharmaceutique pendant près d’une dizaine d’années, comme assistante en recherche & développement et recherche clinique. Je me suis réorientée vers la relation d’aide et suis formée en Analyse Transactionnelle et à la pratique de la médiation (accompagnement et gestion de conflit).

J'ai commencé à écrire vers neuf, dix ans. Impossible de dire pourquoi, c’était en moi, c’était naturel, ça coulait de source. J’ai commencé par réaliser de petits journaux avec mes deux frères, qu’on allait vendre vingt francs belges aux commerçants du coin. Au même âge, j’ai demandé et reçu ma première machine à écrire. Je me souviendrai toujours de l’émerveillement que j’ai ressenti en la découvrant...

http://www.bandbsa.be/contes3/naissancer.jpg

Définis le mot écriture...

L'écriture... J'ai une préférence pour la sonorité du mot "écrire". Ecrire, c'est se dire avec un filtre. Voilà ce qui me vient spontanément. Ecrire, c'est partir. Dans l'imaginaire. Ecrire, c'est aussi revenir. A soi, à l'essentiel. Quelqu'un a dit "l'écriture est l'expression de l'âme", non ? Je compléterais: écrire ouvre une porte à l'expression des mouvements du corps et du coeur. Ceci n'est pas une définition définitive, tant il me semble difficile de définir l'écriture ! En donner une définition résonne en moi comme de tenter d'en cerner les contours, or elle me paraît mouvante, infinie, évolutive, bref indéfinissable (rire).

 

Je rebondis sur ta phrase "J'ai une préférence pour la sonorité du mot "écrire""... puis sur la suite de ta définition (qui me paraît être la plus belle qu'on m'ait donné :

 Ah bon ? Merci, je suis flattée !

 

Es-tu une auteur attentive aux mots et surtout aux sonorités qu'ils engendrent ? Un gros travail sur le style et les sonorités ?

 Oui, en effet, je travaille beaucoup sur la sonorité des mots, leur symbolique aussi, et le rythme des phrases. Je peux passer un bon moment sur une seule phrase...Juste pour trouver le mot qui sonne bien, qui va avec les autres, qui décrit la sensation ou l'émotion exacte que je veux transmettre.

 

Revenons au sujet de ton livre... Tu m'en parles un peu plus ?

Ce roman raconte le chemin d’une femme, trentenaire, son parcours semé d'embûches pour apprendre à vivre après un inceste subi enfant. Le lecteur ou la lectrice l'accompagne dans sa reconstruction. J'ai vécu un inceste, j'ai été abusée par mon géniteur lorsque j'étais enfant et j'en ai fait un roman. Je voulais mêler le témoignage et le littéraire, j'ai voulu que ce soit un mélange des deux. J'ai été en contrat avec une autre maison d'édition, en 2009-2010, qui m'a finalement priée de transformer mon roman en témoignage "pur et dur". Je n'ai pas voulu, ça ne m'aurait pas ressemblé, dès lors, je n'en voyais pas l'intérêt. Je suis reconnaissante à Chloé des Lys de laisser aux auteurs cette liberté dans le contenu et la forme. 

Laurence me ressemble, mais elle n’est pas moi, elle a une existence propre, des expériences à elle. J’aimerais que ce livre parle aux survivants de ces agressions insupportables, et aux autres, à l’entourage, à la société, qu’ils en saisissent l’ampleur des conséquences sur l’être humain, et puissent agir de manière appropriée. Souvent, la méconnaissance du traumatisme et de ses séquelles induit un comportement inadéquat. C'est le tabou sur les crimes d'inceste que je m'attache aussi à dénoncer: on ne touche pas à la famille, c'est sacré. Or, on sait bien que la majorité des abus - qui sont nombreux - se déroulent dans les familles. La société, consciemment ou inconsciemment, renvoie beaucoup de honte et de culpabilité aux victimes, c'est exactement le même mode d'action que celui de l'agresseur. Tout est fait pour réduire les victimes de viol, et évidemment, d'inceste, au silence. Heureusement, quelques voix s'élèvent, il y a des survivants qui écrivent, des gens qui veulent porter haut et fort cette parole, dont Clémentine Autain, et son livre "Viol, elles se manifestent", paru au mois de mars, dans lequel je témoigne aussi. Qu'il y en ait qui en parlent est primordial. Je me rends compte que c'est plus facile de passer par le mot "viol" pour se faire entendre auprès d'un large public. Le terme "inceste" est encore plus tabou, du fait même, me semble-t-il, qu'il renvoie à l'un des tabous fondateurs de l'humanité ! La preuve en est qu'il n'est pas mentionné dans le code pénal belge. En France, il y a fait son entrée en 2010, pour qu'ensuite sa définition soit abrogée, car déclarée inconstitutionnelle ! Il est frappant de voir le nombre de témoignages d'incestes commis sur des mineurs qui se retrouvent dans le livre que je viens de citer. 

 

L'écriture t'a-t-elle aidée à te reconstruire ? (écriture "thérapeutique"- je n'aime pas le terme) ou as-tu décidé d'écrire après être parvenue à 'surmonter' ton traumatisme ? (peut-on jamais surmonter pareille chose ?)

 

Je n'aime pas trop non plus le terme "thérapeutique", lorsqu'il se rapporte à l'écriture. Je suis depuis plus de dix ans dans une démarche thérapeutique pour me reconstruire, mais à l'écriture, j'aime mieux associer le terme "artistique". Cela dit, l'écriture de ce livre est intimement mêlée à mon parcours de reconstruction. L'écriture m'a aidée à me reconstruire, de même que me reconstruire a aidé l'écriture ! Si j'ai commencé vers neuf-dix ans, j'ai passé plusieurs années sans pratiquement rien écrire, dans la vingtaine. J'étais absorbée par beaucoup d'autres choses, travail, couple, amis, etc. et je ne laissais pas s'épanouir cette dimension artistique tellement vitale pour moi, elle n'apparaissait que par bribes, n'avait pas sa juste place. J'y avais très peu accès. Mon agresseur, en me violant, a voulu détruire la richesse que j'avais, et je l'ai refoulée au fond de moi pour survivre. J'imagine que les gens qui m'ont connue il y a dix, quinze ans, diraient qu'ils sentaient déjà chez moi ce côté un peu artiste...Mais je dirais moi que tout cela restait en surface, en attente d'être vraiment pris à bras-le-corps, approprié, ancré, comme je le fais depuis qu'entre autres, j'ai recommencé à écrire. J'ai vécu une période bouleversante quand j'ai pris conscience que mon géniteur m'avait abusée (dans tous les sens du mot: trompée, trahie, salie), et j'ai eu besoin de sortir de moi cette douleur, d'exprimer ces ressentis nouveaux, pénibles et merveilleux en même temps, car je m'autorisais à les ressentir. L'écriture étant pour moi quelque chose de presque animal, l'envie d'écrire s'est réveillée avec ce bouleversement, comme si elle sortait d'anesthésie. Ce sont ces ressentis nouveaux qui m'ont donné la force et l'envie nécessaire pour commencer, continuer et terminer d'écrire ce roman. Je suis très contente de voir aboutir ce projet, d'autant plus que je le porte depuis plusieurs années. C'est un accouchement : l'accouchement d'une partie de moi qui était morte, l'accouchement d'un "bébé", à qui je souhaite la plus belle des vies.

 

100_1824.JPG

Non, on ne se remet pas d'un inceste, on vit avec les séquelles. Aller mieux est possible, se reconstruire est possible, mais ça prend énormément de temps, surtout dans une société où le tabou pèse encore. Pour ne parler que de mon expérience, ce n'est pas linéaire, ce sont des vagues. C'est un travail de longue haleine.  Il y a des paliers. Un jour après l'autre, je rajoute quelques mailles supplémentaires à ces nouveaux liens qui remplacent ceux qui ont été bousillés par des parents destructeurs. Je resterai toute ma vie marquée au fer rouge, la trace de cette destruction physique et psychique est indélébile. Comme le numéro sur le bras d'un survivant des camps de concentration. Cette comparaison a du sens, les lecteurs et lectrices le verront en lisant le roman. Pour terminer, je suis mitigée quant à l'emploi du mot "résilience": je trouve qu'il est bradé, servi à toutes les sauces et commercial. Ça devient une étiquette, et ça me gêne.

 

 

Comment définirais-tu ton style ?

Mon style ? Je pense qu'il fait la part belle aux émotions, aux sensations, en tout cas c'est ce que je tente de transmettre. On m'a dit aussi qu'il était subtil et rigoureux. Nuancé. Et donc, je fais très attention aux sonorités. A chacun-e de se faire son idée selon sa propre sensibilité !

 

Ton rapport avec les lecteurs : facile ou compliqué d'être lue ?

Facile ET compliqué d'être lue. Facile, parce que j'ai envie de partager, de transmettre, il y a ce désir très fort en moi. Compliqué, parce que c'est accepter de se mettre à nu, du moins partiellement, c'est prendre un risque et l'émotion que je ressens est tellement intense quand je sais que je suis lue: la boule dans la gorge, le ventre noué (ou l'inverse ;-) à chaque fois. En même temps qu'une intense libération! La joie du rêve d'enfant qui devient réalité et la confrontation à cette réalité, justement. Mettre un point final à mes récits ? ça dépend de ce que tu entends par là...(Nuancée, voyez !). Je suis très intuitive, quand c'est la fin du récit, c'est la fin, elle s'impose à moi, je le sens, point final. Par contre, après, il y a le retravail qui commence. Et là, c'est beaucoup plus difficile de s'arrêter. Je suis aussi très exigeante, perfectionniste. Il y a un moment où je me force à ne plus relire, pour ne plus rien modifier. Il y a quand-même un moment où il faut savoir s'arrêter (que voilà une parole sensée !).

 

As-tu pensé au moment où tu devras présenter ton roman (d'abord, est-ce un roman? Une grosse nouvelle?)à tes lecteurs ?Je veux dire, face à face ? TU dis ne pas avoir de mal à mettre ton point final... IL s'impose à toi => ton histoire terminée, tu penses déjà à une autre ?

 C'est bien un roman (il fait près de 300 pages). Pour être sincère, j'appréhende un peu le moment où je devrai présenter "Naissance" aux lecteurs, en face à face. Il traite d'un sujet intime, ce n'est forcément pas facile d'en parler. Mais je l'ai voulu, l'envie est là, et je m'en sens capable. On verra !

Je constate que j'ai besoin d'une période de sevrage entre deux romans (rire!). Donc, non, même si la fin d'une histoire s'impose à moi, je ne pense pas directement à une autre. Il y a bien des idées qui me traversent, mais elles ne font que passer et ne s'accrochent pas : je ne suis pas prête et n'ai pas l'énergie disponible. Actuellement, je suis en plein dans cette période: j'ai terminé mon second roman il y a quelques mois et suis en train de le digérer. C'est curieux, mais je décrirais le processus comme suit: après avoir expulsé tous ces mots hors de moi, parfois dans la douleur, j'ai besoin de réingérer le produit fini, de le laisser s'installer puis s'ancrer en moi, prendre une assise, et me remplir.

 

Comment voit-on ton travail d'écriture autour de toi ?

 Autour de moi, je n'ai que des réactions remplies d'énergie positive sur mon travail d'écriture, c'est très gai, ça fait du bien, je m'en nourris beaucoup.

 

Parle-moi de tes personnages pour terminer...

Laurence, c'est la femme dont j'ai parlé plus haut. Loïc et Sylvain sont deux hommes qui croisent sa route. Elle les confronte à leurs limites, leurs peurs, leurs désirs, ils la confrontent à tout cela également. C'est le penseur indien Krishnamurti qui a dit "les relations sont sûrement le miroir dans lequel on se découvre soi-même", je trouve que cela illustre bien ce que j'ai voulu explorer. Et quand il y a l'inceste en fil rouge, chacun de nous se trouve confronté à ce qu'il y a de plus intime en soi.

 

Sans aucun doute. Donc, Laurence, c'est un peu toi. Mais tes autres personnages sont-ils inspirés de ton entourage ? Sont-ils totalement fictifs ?

Je préfère laisser planer le mystère et garder ça pour moi... En tout cas, il me semble que même dans le cas de personnages fictifs, on s'inspire toujours bien de quelqu'un, non ?  Me concernant, ça peut être quelqu'un que j'ai connu ou que je croise dans la rue. Après, c'est la plume créative qui prend le relais ! 

 

Un auteur s'expose fatalement lorsqu'il décide d'être publié. Dans la plupart des cas, la fiction est prépondérante et camoufle l'auteur mais dans d'autres, l'auteur est "en première ligne". Je ne sais pas si je serais capable de gérer ça. Cette histoire est certes romancée mais extrêmement personnelle. Tu m'as donné envie de découvrir "Naissance" et je me demande comment la lectrice que je suis va réagir en tentant de faire cohabiter fiction et vécu ! Plus d'infos au sujet de l'auteur ?

Vous la retrouverez sur son blog  http://quandilnaitdusens.wordpress.com.

 

Christine Brunet

www.christine-brunet.com

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Carine-Laure Desguin 04/06/2013 06:35


Un sujet sensible, un sujet hélas actuel. Un livre qui trouvera ses lecteurs.