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Le blog Aloys

"11 h 31": Une nouvelle de CLAUDE COLSON

28 Septembre 2010 , Rédigé par aloys.over-blog.com Publié dans #Nouvelle

claude colson    11h31

 


 

     Il est 10 h.37. Dans la gare, Benoît regarde le tableau d’arrivée des trains. Non, pas encore d’annonce… Au bout de son bras ballant, un bouquet de fleurs rouges.


Il fait froid dans le hall. Benoît s’avance vers le buffet et commande un café noir.

 Bien chaud surtout, dit-il.


Le garçon, surpris, préchauffe la tasse avec l’eau et la vapeur sous pression du percolateur.


Des gens discutent, tranquillement attablés. À leurs pieds, des sacs, des valises avec étiquette : LD, OR, CDG, IST. Quelques personnes paraissent très animées : il va bientôt y avoir des élections.


Des bribes de conversations parviennent aux oreilles de Benoît :

      … mais enfin, tu peux me dire ce que ce qu’ils ont fait de concret depuis qu’ils sont au pouvoir ?

—    Et les autres ? Ils y sont restés six ans ; tu crois que c’est mieux ? … 

 

Benoît sourit et laisse son regard errer un peu plus loin. Des femmes et des hommes, sans doute sans argent pour consommer, sont avachis, assis sur leurs bagages. Les hommes ne sont pas rasés. Ils ont dû passer la nuit dans la salle d’attente, arrivés trop tard pour chercher un hôtel ou alors, désargentés.

 

Benoît est heureux. Il pense : « Moins d’une heure et ma vie va retrouver tout son sens » !

 

Il pose son bouquet près de lui, sur la table. Il a eu du mal à se procurer ces jolies roses ; il les voulait à longue tige : des Baccara !

 

Dehors, à la limite du quai et du bar, près des baies largement ouvertes, des gens vont et viennent sur le bitume. Tous semblent attendre : qui un train, qui des voyageurs annoncés.

 

Il va être onze heures et ça commence à grouiller de monde. Benoît rejoint le quai. Il lève le col de son manteau  car un vent glacé s’engouffre dans les larges espaces à l’air libre et vient le frapper désagréablement. Des femmes le croisent, jettent un bref regard aux roses, dont l’éclat tranche fortement sur l’anthracite de son pardessus. Généralement celles-là lui adressent un sourire. Parfois il répond ; quand la dame est jolie. Il a toujours été séduit par les femmes.

 

En réalité, lui ne pense qu’à Aïcha.

 

Comme elle était belle, lorsqu’il l’a connue à la fac d’Aix en Provence !

 

Brune aux yeux d’un noir de jais. Ils s’étaient plu d’emblée, puis  fréquentés toute la durée de leurs études.

 

Bien vite, le petit Nordine était venu égayer leur couple. C’était le bonheur.

 

Durant quelques années ils avaient vécu au Maghreb en totale osmose

 

Puis ça s’était gâté. Pourquoi, il n'aurait su le dire précisément, une érosion lente, la vie !

 

Quand Benoît avait préféré rentrer en France, Aïcha était restée au pays, avec Nordine.  Puis ce furent les relations envenimées, la recherche de solutions, le malheur.

 

Une ombre assombrit le regard de Benoît, tandis qu’il suit ces mornes pensées.

 

Il frissonne encore et se secoue. C’était fini, ça !

 

Aujourd’hui ça allait changer. Tout allait recommencer ! C’était la fête, digne des splendides fleurs qu’il s’était procurées.

 

Il l’avait voulu ainsi.

 

Il est parcouru d'une onde de joie dont la chaleur bienfaisante désengourdit ses membres ankylosés.

Il regarde longuement ses Baccara ; il rayonne.

 

Ses yeux se portent vers le cadran de la grande horloge. 11h 28. Un TGV vient de s’arrêter sur la voie n°2. Bien que les portes ne soient pas encore ouvertes, le quai est déjà envahi par ceux qui veulent accueillir un amoureux, une amante, un frère, des parents…

 

Le train suivant devrait arriver  une minute plus tard sur la voie 3, juste en face.

 

Il est pile à l’heure, parcourt les derniers mètres et stoppe. Quelques secondes encore et les passagers, pressés, descendent, joyeux et bruyants.

 

Après avoir consulté le plan du convoi, Benoît s’avance rapidement jusqu’à la voiture du milieu. À côté, les gens s’embrassent, se parlent à toute vitesse, comme si le temps devait leur manquer. Sur son quai c’est pareil.

 

Des hommes, des femmes, des enfants se dirigent vers la sortie, se bousculent.

 

Benoît cherche du regard la voiture 13.  Ah, la voilà, près de lui ! Le train est à présent à demi vide, les voyageurs continuent à en sortir, un à un. Il les dévisage, l’esprit ailleurs, pendant qu’il écarte les pans de son manteau.

 

Aïcha, si douce… Nordine, son fils aimant…

Leur image se confond avec celles des jardins et des vignes, des eaux jaillissantes, des coupes débordantes et des houris aux regards noirs.

 

Il presse le détonateur de sa ceinture d’explosifs.

 

La voiture 13 s’appelait : Val de Paradis.

 

 

 

CLAUDE COLSON

claude-colson.monsite-orange.fr


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Philippe D 29/09/2010 20:43



Une fin qu'on n'attendait pas. Bravo!



Steph 28/09/2010 14:37



Je crois que je vais regarder un peu plus attentivement les gens sur les quais de gare le matin avant d'aller au travail! l'ambiance y est... Une fin explosive !



Micheline 28/09/2010 14:36



Belle progression et surtout terrible chute.


J'en frissonne.


 



Edmée 28/09/2010 12:42



C'est si bien amené, et cette ambiance de gare, de quai de gare, de brouhaha, que Claude connaît bien il faut dire, c'est un plaisir pour qui a connu aussi ces bruits et bousculades bien
particuliers des navetteurs.


 


Et quelle fin!



carine-Laure Desguin 28/09/2010 10:00



" QUAnd tout bascule" ...


Une fin inattendue; et pourtant, c'est la vie ...C'est je l'avoue un de mes thèmes favoris et depuis toujours une de mes profones questions existencielles : on est ici et pas ailleurs; on
rencontre untel et pas un autre ..



christine brunet 28/09/2010 06:46



Belle fin, inattendue... On suit le héros avec un froncement de sourcil en se demandant ce qu'il a en tête jusqu'à l'acte...


En fait, je me demande si je vais reprendre le train...