Texte 2 pour le concours de la Revue...

Publié le par christine brunet /aloys

Le miroir vif

 

Youri, dit Argès à cause du troisième œil sur le front, était né à Tchernobyl, six mois après l’accident nucléaire de ‘86. Son père (russe) et sa mère (indienne) avaient travaillé tous les deux comme techniciens à la centrale ; en conséquence, ils furent en première ligne lors de la catastrophe et moururent de leucémie, peu après la naissance de Youri.


Le petit orphelin fut confié à ses grands-parents, en Inde. Vieux et pauvres, ils le placèrent aussitôt
dans un centre d’adoption, sous la protection de Mère Theresa de Calcutta. En deux semaines
seulement elle trouva des parents désireux de l’adopter. « C’est un enfant miraculé, il a l’œil de
Vishnou, oui, oui, il sera un grand sage, vous verrez » avait-elle dit, en leur confiant le bébé. Trois
jours après, elle rendait son âme. C’était sa dernière œuvre caritative sur cette terre.
Il n’avait ni frères ni sœurs et habitait une fermette à Coutisse. Sans amis, il passait ses journées à
regarder les fleurs, à parler aux abeilles et aux papillons. Sa faim de savoir, jamais rassasiée, le
poussait à demander chaque jour à ses parents un nouveau livre. Ainsi, à 5 ans il avait déjà « mangé » quelques œuvres d’Aristote, Platon, Kant et Schopenhauer, de Darwin et celles de la mythologie hindoue Mahabharata et Ramayana. Pourtant, tous les enfants du village se moquaient de lui :

  • Dis-moi, tête de cyclope, qu’est-ce que tu vois avec ton œil ?
  • D’abord, sache que je ne suis pas un cyclope, je suis un garçon comme toi et comme tous les autres. À part ça, je vois comme tout le monde et encore plus.
  • Ça veut dire quoi « encore plus » ?
  • Je vois tout en toi. Je suis une sorte de miroir qui absorbe tout : la beauté et la laideur, le bien et le mal. Assure-toi, je vois tes qualités et tes défauts, tes craintes et tes angoisses, ton passé et ton futur. Je
    sais aussi quand tu mens et quand tu es jaloux. C’est ton aura qui te trahit ; elle noircit.
  • Waouh ! C’est vrai ça ?
  • Oui, c’est vrai. Mais… faut pas le dire. Je ne suis pas encore prêt. Promis ?
  • Promis.
     

Qui peut garder un pareil secret ?

Une heure plus tard tout le village ne parlait que de ce garçonnet étrange qui voyait tout : « il vient d’une autre planète », « il est un saint », « ah, non, c’est le diable en chair et en os ». Les écoles s’en méfiaient elles aussi : « Comment intégrer un tel spécimen au sein de notre communauté ? Que diront les parents des enfants normaux ? Il est un monstre. S’il voit tout…
c’est très dangereux ». Ses parents adoptifs (des gens instruits), n’ayant pas d’autres choix, décidèrent d’assurer eux-mêmes la scolarité du petit. L’école à la maison l’avait bien préparé pour ses études universitaires, la preuve était là : à ses vingt ans Argès était docteur en médecine psychiatrique et parlait neuf langues. Il méritait bien le surnom de « génie de Coutisse » et ce génie, outre son œil bleu du front d’une beauté ahurissante, avait aussi un grand cœur. Nul être sur terre n’exprimait aussi bien que lui l’adage « l’œil est le miroir de l’âme ».
Dans son cabinet installé au premier étage de la maison parentale il reçut un jour une femme d’une trentaine d’années qui avait aménagé depuis peu dans le village.

  • Vous avez un problème de cœur, Anna. Cœur, je veux dire âme… Votre mari n’est pas celui qu’il vous faut. Quittez-le vite !

(Son franc-parler la laissa perplexe. Elle fronça les sourcils) :

  • Comment sais-tu, jeune-homme, tout ça ? Où est ton papa, le docteur ? J’ai pris rendez-vous avec lui.
  • Faux. Vous avez pris rendez-vous avec moi. C’est moi le docteur et c’est à moi de vous guérir.

Au début, Anna le regardait incrédule « il est bizarre, ce jeune homme ». Elle examina furtivement sa peau aux nuances violacées qui irradiait de la chaleur, son visage souriant et son grand front de poète. Tout lui inspirait confiance sauf l’œil du front, aussi brillant que percutant, qui la mettait mal à l’aise. Elle avait l’impression d’être un insecte sous une loupe à travers laquelle une autre personne, d’un autre monde, la regardait en même temps que le docteur. En dodelinant de la tête sous l’effet des ondes douces qui lui baignaient le corps, elle parla :

  • Vous savez… J’ai un fils d’un premier mariage. Mon actuel mari ne nous aime pas, surtout moi. Il
    me trouve laide… (Fermant les yeux, elle se vit devant son miroir où chaque soir elle lui posait la même question : « miroir, mon beau miroir, pourquoi suis-je si laide ? »). Vous avez tout deviné d’un
    seul regard. Comme c’est étrange… J’ai l’impression qu’une immense force me possède.
  • N’ayez pas peur de cette force, Anna, c’est mon œil du front. Regardez-le sans crainte, allez-y, entrez
    dedans ! (Une gouttelette de ciel se glissa instantanément sous sa paupière).

Anna se laissa mollement sur le dossier de la chaise, en plongeant malgré elle dans l’immensité de l’œil bleu. Un nouvel horizon s’ouvrit devant elle. C’était la porte vers un autre monde rempli de mystère et d’une bonté infinie.

Perdue dans ce miroir vivant et sans limites, elle fit les premiers pas dans un pays nouveau auquel elle avait tant rêvé depuis qu’elle était gamine. Comme elle se sentait légère, bercée par cette larme protectrice… Toutes les douleurs disparurent comme par enchantement quand des centaines de papillons blancs, issus de nulle part, lui caressèrent le visage. Oubliés les coups reçus au fil des années, effacés les bleus sur son corps, disparus les cernes sous ses yeux. Les yeux fermés, elle murmurait des mots bizarres, incompréhensibles. De temps en temps sa petite voix implorait l’œil du ciel : « miroir, mon bleu miroir, apporte-moi la paix… ».

Combien de temps s’était écoulé depuis son entrée dans le cabinet ? Une heure ? Un mois ? Un
siècle ? Un claquement de doigts et l’effet de l’hypnose disparut.

Anna, un peu étourdie, vit Argès toujours là, auprès d’elle. Il regardait paisiblement son visage harmonieux, devenu tout à coup celui d’une gamine. Une transformation plus que spectaculaire. Quelle différence entre la femme d’il y a une heure et celle de maintenant…

  • Docteur… Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi fort dans sa faiblesse et d’aussi profond dans son enfantillage. Car vous n’êtes qu’un gamin après tout. Quel âge avez-vous ?
  • J’ai vingt ans terrestres, mais j’en ai beaucoup plus. C’est difficile à expliquer…
  • D’où vient cette force en vous ?
  • C’est la différence qui fait toute la différence. J’ai été fait pour guérir les gens. C’est l’œil, Son Œil.Vous comprenez ? Vous étiez très malade.
  • De quoi étais-je malade ?
  • D’indifférence… Personne ne vous regardait plus depuis longtemps, personne ne vous disait plus des mots vrais, venant du cœur. Même vous, vous vous détestiez pour votre soi-disant laideur qui n’était que le reflet d’un miroir déformant : votre mari. Il vous a inculqué le sentiment d’infériorité pour que lui se sente fort, supérieur. Votre âme souffrante criait au secours sur une île de désolation : votre famille. Vous étiez une morte vivante, comme la plupart des gens de nos jours. Maintenant allez en paix et soyez heureuse. Vous êtes guérie.

Anna rejoignit la rue d’un pas léger. Son mari, un type lombrosien bourré d’alcool, l’attendait nerveux dans la voiture.

  • Qu’est-ce qu’il t’a fait celui-là ? Il y a aussi un centre de beauté là-bas ? T’as beaucoup dépensé, hein ?
  • Qu’est-ce qu’il m’a fait ?... Il m’a regardée, c’est tout. Et il a tout vu. Tout ! Sache qu’il n’a pas voulu de mon argent. La bonté se donne, elle ne se vend pas ; c’est ce qu’il m’a dit.
  • Ah, oui ?...

(L’homme, devenu tout rouge, transpirait la haine. Ses yeux exorbités pulsaient au rythme de sa colère) :

  •  Je le tue, tu m’entends ?! Je tuerai ce monstre venu d’ailleurs pour s’emparer de nos femmes. Il n’est qu’un petit charlatan pervers.
  • Tu as tort. C’est un homme très honnête. C’est un saint. S’il te plait, ne lui fais pas de mal. Il est aussi puissant que fragile. Il ne fait que du bien, pourquoi le haïssez-vous tous ? Pourquoi ?!
  • Parce qu’il n’est pas comme nous, voilà pourquoi ! Hm… Un œil qui voit tout… Qu’il s’en aille, ce cyclope qui se prend pour un Dieu.
  • Il est différent, c’est vrai. Mais je préfère mille fois sa différence à ton indifférence.

À cet instant même, des centaines de papillons blancs venus de nulle part envahirent la voiture, en chantant de leurs ailes : « Quitte-le, quitte-le ! ».
Sans hésiter, elle claqua la porte de la voiture et se mit à courir vers ce pays nouveau qu’elle
connaissait à peine : le pays de l’œil bleu.

Publié dans concours

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Antonia Iliescu 15/11/2020 09:49

Merci pour vos beaux commentaires, chers ami(e)s de plume !

Philippe D 13/11/2020 08:52

La différence, l'indifférence, deux maux de notre société parmi tant d'autres.
La différence fait peur. L'indifférence tue à petit feu.
Bravo pour cette historiette qui peut faire réfléchir.

Brigitte Hanappe 12/11/2020 14:33

Une petite histoire bien imaginée et tellement profonde !

christine brunet 12/11/2020 08:10

Ce texte me rappelle le roman de Svetlana Alexievitch "La supplication"...

Séverine Baaziz 11/11/2020 15:34

Quelle imagination ! Un texte fantasque et philosophique. De quoi faire tout un roman ;)

C.-L.Desguin 11/11/2020 08:36

Un très très beau texte, à relire.