Nathalie de Trévi nous propose un extrait de "Dérapages"

Publié le par christine brunet /aloys

 

Je me souvenais de cette histoire dont la presse nationale s’était emparée. Nous vivions encore à Bruxelles quand l’accident s’était produit. Saint-Georges du Fournil avait été montrée du doigt à l’époque pour ses lacunes en matière de sécurité routière aux abords des écoles. D’autres communes, soucieuses de ne pas se retrouver sous les feux de la rampe avaient pris les devants et débloqué des fonds pour la mise en place d’une nouvelle signalisation et de pistes cyclables permettant aux enfants de circuler en toute sécurité.

        — L’enquête pour retrouver le conducteur suit son cours parait-il, mais moi je doute du résultat, avait dit Agatha.

        — Pourquoi dites-vous cela ? avait questionné Louise

        — Parce que la police a lancé un nouvel appel à témoin et si vous voulez mon avis, c’est parce qu’ils n’ont rien à se mettre sous la dent !

        Et elle n’avait pas eu tort. L’enquête piétinait lamentablement et le chauffard restait introuvable. Régulièrement, la presse revenait sur cet événement tragique et les maigres indices concernant la voiture tantôt grise tantôt noire n’avaient jamais permis de mettre la main sur le conducteur pour le confronter à ses responsabilités.

        Durant les trois années qui ont suivi notre déménagement, nous avons vu le couple de Joe et Anne Devreux se déchirer à la suite du décès de leur unique enfant. Régulièrement, la police passait pendant la nuit pour aller régler une énième dispute. Joe avait sombré dans l’alcool. Ils avaient cessé d’entretenir leur jolie maison, si bien que la végétation avait envahi la devanture autrefois si coquette. Agatha avait d’ailleurs comparé la demeure des Devreux à une grosse verrue sur la fesse d’un nouveau-né, la fesse en question étant notre quartier en apparence si soigné et pimpant. La comparaison était curieuse et prêtait à sourire mais résumait en quelques mots l’exacte vérité.

        Puis, un beau jour, les cris avaient cessé chez les Devreux. Agatha m’avait rapporté avoir vu, par la fenêtre de sa cuisine, Anne embarquer des valises et monter à bord d’une voiture rouge au volant de laquelle se trouvait un homme blond. Plutôt bel homme, avait-elle dit. D’après elle, il pouvait s’agir de son amant qui se cachait derrière des lunettes de soleil pour ne pas être reconnu mais elle n’en était pas certaine. Ce détail croustillant n’avait pas mis longtemps à faire le tour du quartier et les spéculations allaient bon train.

        Le départ d’Anne avait eu, sur Joe, l’effet d’un électro-choc. Il  avait commencé à fréquenter l’association des Alcooliques Anonymes. Je l’avais personnellement vu entrer dans la Maison Communale aux heures auxquelles se tenaient les réunions. Pas que j’en fasse partie, mais j’aime me tenir au courant des activités organisées par notre ville et aussi des modalités de soutien qu’elle offrait à ses citoyens en cas de besoin. Les réunions de personnes désireuses d’en terminer avec le fléau de l’addiction à l’alcool étaient ainsi organisées au moins une fois par semaine selon le nombre de participants. C’est du moins ce que j’ai pu lire dans le petit journal local que je parcourais de a à z dès que notre facteur le déposait dans notre boîte aux lettres.

        Assidu à ces rencontres, Joe avait, petit à petit, remonté la pente et ces deux dernières années on l’avait revu à la fête du quartier, souriant et sobre comme un cactus. Sa maison était redevenue celle d’avant le drame. Il avait repris un peu de poids et avait même été nommé entraîneur du club de base-ball de la ville auquel était affilié Simon. Depuis lors, l’équipe locale des Hardis Batteurs caracolait en tête du championnat interclubs. Joe était même réputé en-dehors des frontières de la ville pour ses talents de coach sportif. Il nous avait confié que certains clubs lui avaient fait les yeux doux et avaient tenté de l’attirer en lui promettant une rétribution substantielle pour ses services. Si beaucoup auraient succombé au doux tintement des pièces de monnaie, Joe ne mangeait pas de ce pain-là. Il était très fier des joueurs du club des Hardis Batteurs et il n’était pas question pour lui de les abandonner après les avoir emmenés au sommet des compétitions.

        Si la curiosité se limitait à quelques commérages de quartier et à regarder ses voisins vivre, tomber et se relever, toute cette histoire n’aurait pas grande importance.

        Mais, parfois, certains ne se relèvent pas.

Publié dans Textes

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christine brunet 16/06/2020 08:39

Je viens de le lire pour une chronique dans la 4e émission. "Dérapages" est un polar atypique et surprenant ... A découvrir !

Christian Eychloma 16/06/2020 08:27

J'ignore évidemment ce que l'extrait ne dit pas, mais ce qu'il dit n'est malheureusement que trop banal dans la vie ordinaire...