"Par amour", un texte signé Carine-Laure Desguin paru en version numérique dans l’opuscule Librairie mon amour, éditions Lamiroy

Publié le par christine brunet /aloys

 

Par amour

 

C’était comme une espèce de ménage à trois, vous comprenez, monsieur le commissaire ? C’est arrivé comma ça, d’une façon tout à fait inattendue. Une véritable osmose. Il y avait mon mari, Etienne, il y avait moi, Yasmine et puis Elle, toujours Elle. J’ai même envie de dire, Seulement Elle.

Comment ? Oui, bien sûr que nous la considérons comme un être à part entière. Elle vit, elle respire, elle rit aussi ! Nous ne l’avons jamais considérée autrement qu’une personne de chair et de sang, et d’ailleurs, elle le mérite bien, monsieur le commissaire : que de connaissances et d’érudition qui rayonnent en elle, je dirais même plus, que de connaissances et d’érudition dans ses entrailles ! Justement, si nous sommes ici, c’est pour Elle. Depuis que ce Jeff Bezos a créé cette entreprise dont aujourd’hui encore je peine à prononcer le nom, Etienne et moi avons constaté que, de jours en jours, Elle déclinait. Les lecteurs étaient de moins en moins nombreux, vous comprenez. Ils osaient même monnayer, oui, oui, ils monnayaient, vous vous rendez compte ? Un d’Ormesson paru voici trois ou quatre ans ne valait plus rien à leurs yeux. Idem pour un Nothomb. Un Nothomb acheté en décembre devrait coûter moins cher que lors de sa parution en août. Quelle honte ! Et ne me parlez pas d’un Proust, d’un Genet ou d’un Maupassant. Alors, nous avons tout essayé, il fallait absolument que les livres se vendent comme avant l’apparition de cette multinationale merdique. Un minimum de respect pour les auteurs, et que ceux-ci soient morts ou vivants, n’est-ce pas monsieur le commissaire ? Et qu’Elle retrouve enfin son sourire ! Etienne et moi avons cogité à tout cela durant des nuits entières. Elle, elle nous écoutait. Lorsqu’Elle était d’accord, ses lumières clignotaient. Vous comprenez ? Vous nous regardez comme si nous étions fous. Nous avons tous nos sens, n’est-ce pas Etienne ? Etienne, dis quelque chose, ne te laisse pas abattre comme ça ! Et sois moins bruyant quand tu pleures, s’il te plaît ! Ecoutez la suite de ce récit, monsieur le commissaire, écoutez tout ça et vous comprendrez pourquoi nous sommes venus déposer chez vous. Etienne et moi avons commencé par transformer Elle en musée. Les vieux bouquins tout poussiéreux, c’était de l’inédit car chez ce Jeff Bezos, rien de tout cela, tout est neuf, nickel, blinquant. Oui, après x semaines, quelques clients de plus. Pas de quoi relooker Elle du sol au plafond. Ensuite nous avons proposé aux auteurs de les héberger, Elle devenait une espèce d’hôtel pour auteurs.

Ceux-ci (nourris chauffés logés) pouvaient écrire toute la journée sous les yeux ébahis des futurs lecteurs. Après l’affluence des premières semaines, les clients se sont lassés, ils hésitaient, et puis ne revenaient pas. Et Elle déprimait de plus en plus. Alors Etienne et moi avons lancé l’idée que ce serait les lecteurs eux-mêmes qui commanderaient les histoires, vous comprenez ? Dans une boîte à suggestions d’histoires, les clients déposaient leurs propositions et le mois d’après, ils venaient acheter… leur histoire. C’était donc leur livre, une façon de se démarquer face à ce Bezos. Là encore, une affluence au départ et puis la routine, toujours la routine.

Les auteurs se battaient presque entre eux, se volaient les histoires, un véritable désastre. Oh je pourrais continuer comme ça pendant des heures et des heures. Car des idées, monsieur le commissaire, Etienne et moi, nous en avions à revendre. Nous avons même lancé les soirées « exclusivement naturistes ». Elle était devenue un lieu pour naturistes, rien de plus, nous vous l’assurons, nous sommes des libraires honnêtes. Les lecteurs ne regardaient même plus les livres, vous pensez bien … Pendant des mois, nous ne faisons que ça, ruminer et trouver une solution : comment redonner son sourire et son peps à Elle. Hélas, nous n’avons obtenu aucun résultat, monsieur le commissaire. Etienne et moi n’avons plus supporté la dépression qui envahissait chaque cellule de Elle et ce, de jour en jour. Cette situation devenait intenable.

Regarder péricliter Elle de cette façon, quelle tristesse !

Alors nous voici tous les deux devant vous, monsieur le commissaire, pour tout avouer. Nous savons que c’est illicite ce que nous avons fait mais franchement, monsieur le commissaire, pouvions-nous laisser souffrir Elle de cette façon ? Une bête, on la pique, n’est-ce pas ? Alors disons qu’Etienne et moi nous ne pouvions rester bras ballants devant la lente agonie de Elle. Vous entendez ce vacarme dehors ? Ce sont les pompiers, monsieur le commissaire. Vous voyez ces flammes, là-bas, au loin ? Elle a fini de souffrir, monsieur le commissaire. C’est ça, aimer… Voilà ce qu’Etienne et moi nous étions venus avouer. Mais le véritable assassin, c’est ce Jeff Bezos, croyez-le bien, monsieur le commissaire.

 

CARINE-LAURE DESGUIN

(texte édité en version numérique dans l’opuscule Librairie mon amour, éditions Lamiroy)

Publié dans Textes

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Philippe D 04/06/2020 20:36

J'ai l'opuscule en version papier et le texte n'y figure pas ! Pas juste, ça !

C.-L.Desguin 05/06/2020 06:03

C'est très juste parce que prévu comme ça. Mon texte comme d'autres textes figurent dans la version numérique et pas celle papier. Eric Lamiroy l'avait expliqué. Pas grave.

Jean-Louis Gillessen 04/06/2020 18:22

Je me demande si le commissaire va arrêter Jeff. Tu ne le dis pas à la fin. J'imagine que non, il aura pris le couple pour des doux dingues. Dommage. Passionnante en tout cas ton histoire, captivante tant qu' effrayante : tu pourrais la mettre en vente sur "Ah, ma zone" , mais la tienne, hein, avec juste des amis, comme Edmée, Christian, tant d'autres, … et moi bien entendu. Hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii

C.-L.Desguin 05/06/2020 06:05

On ne peut tout dire dans le texte, il faut laisser du temps aux lecteurs. Qui doivent bosser eux aussi (je plaisante).

Christian Eychloma 04/06/2020 09:30

" Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? " :))

Ce Jeff Bezos, une allégorie des nuisances d'Amazon, j'imagine... Ceci dit, pour ce qui concerne la dévalorisation des livres, nous avons quand même la loi Lang ! :))

C.-L.Desguin 04/06/2020 10:47

Oui, bien vu, Christian.

Edmée De Xhavée 04/06/2020 09:00

Une sorte de créature de Frankenstein littéraire, en somme, mais qui au lieu de se sentir seule, si seule, perd le sourire et le peps en cherchant simplement à rester en vie. Jeff Bezos, assassin!

C.-L.Desguin 04/06/2020 10:46

Vous poussez encore le bouchon plus loin que moi, m'dame.