Un article signé Carine-laure Desguin dans la revue AURA 97

Publié le par christine brunet /aloys

THEME AURA 97 : LE BORD

 

À vendre  

 

— Bonjour, je viens pour l’annonce, dit Max, la quarantaine bien tapée, l’air sûr de lui.

— L’annonce ?

— Oui, j’ai pris connaissance de cette annonce dans un journal numérique, rétorque-t-il, étonné par la mine interrogative de son interlocuteur.

— Ah ! oui ! excusez-moi, je ne suis pas encore habitué. Cette option de marketing est toute nouvelle. Pour ce type de marchandise, nous avons préféré procéder par annonce dans des journaux numériques. Vous comprenez, nous prenons toutes les précautions. Ce marché n’est pas encore légalisé à cent pour cent, il subsiste des flous dans les textes. Les politiques légifèrent bientôt. Malgré les manifs, nous gagnerons. Nous gagnerons, ce commerce sera salvateur pour la société, croyez-moi, croyez-moi ! répète le vendeur, tout en prenant au vol un stylo qui traîne sur une étagère. 

— Je n’en doute pas un seul instant. C’est la seule solution, légaliser ce marché. Que fait-on de mal après tout ? C’est un commerce comme un autre. Cette société doit évoluer encore et encore. Rester à la traîne n’est pas une solution. Tout se vend. Les mères porteuses font bien leur jus avec un petit commerce …de leur jus !

— Ah ! bel humour ! Nous nous comprenons. Puis-je vous demander une identification ?

— Voici mon index.

— Parfait, merci. Je lis….un instant ….Voilà, vos coordonnées sont nickel tip top dans les normes, affirme le vendeur tout en gesticulant afin d’allumer une série d’ordinateurs.

— Il y a des normes ? 

— Oui, il y a des normes. Disons plutôt que ce sont des précautions. Les lois ne sont pas très claires, comme je vous le disais voici quelques minutes. Et nous devons nous assurer que le produit de la vente aura toutes les chances d’être traité correctement, conscience professionnelle oblige. Ces normes sont laxistes, soit, mais il y a des normes. Vous avez des revenus, une petite cinquantaine d’années, un casier judiciaire vierge, tout cela est parfait. Que vous viviez en couple ou pas, en communauté ou pas, que vous soyez transgenre, homosexuel ou hétérosexuel n’a aucune importance. 

— J’ai presqu’envie de dire ouf. Vous n’aurez pas sur le dos le ministère de l’égalité des chances ! Et au sujet du régime alimentaire ?

— Nous pouvons vous proposer des végétariens et des végétaliens, des végans et aussi des adeptes de la nutrition paléo !

— La nutrition paléo, c’est de l’humour ça ?

— De l’humour, monsieur ?

— Oui, ces millions d’années, l’âge…

— Ah! excusez-moi, je n’avais pas capté. 

— À propos, je ne vois pas la marchandise…

(en effet, l’espace commercial ne comprend que des ordinateurs dispersés sur quelques étagères)

— Dans ce bureau, nous travaillons uniquement sur photos numériques. Dès que vous avez opté pour un pré-choix de quelques spécimens, nous vous proposons des vidéos. 

— C’est très sérieux tout ça !

— Monsieur, c’est la moindre des choses, c’est un achat important.

— Les vidéos, c’est une bonne idée. Je songeais…

— Oui ?

— Lorsque l’achat est effectué, un retour est-il possible ? 

— Vous avez un délai de retour. Pour le moment le délai est de quinze jours.

— Quinze jours, c’est parfait. Ça me donnera le temps d’apprécier si ça convient ou pas. 

— En effet, quinze jours permettent de constater si par exemple vous supporterez les odeurs ou les cris ou une autre digression du comportement du spécimen choisi. Il existe tellement de modèles.

— Oui, c’est fou les modèles que vous proposez, on n’imaginait pas !

— Tout cela reste mystérieux. Si vous n’aviez pas de propre spécimen au sein de votre famille, vous ne pouviez pas imaginer, en effet.

— Je suis orphelin.

— Parfait ! Quelle expérience pour vous, cet achat ! Une chance réelle ! 

— Je l’espère. 

— Dites-moi, vous avez d’autres questions avant de visionner les pages du catalogue ?

— Ah ! le nerf de la guerre…Le prix ! Je suppose que cela dépendra du spécimen que j’aurai choisi ? C’est un peu le même scénario que pour l’achat d’une voiture, n’est-ce pas ?

— Oui, exactement. Une vieille occasion avec cent mille kilomètres au compteur vous coûtera moins cher qu’un modèle plus récent.

— La logique reste la même ! 

— Vous avez tout compris. D’autres questions peut-être ?

— Lorsque le contrat d’achat est signé, y a-t-il un délai de réception du produit ? 

— Là aussi, tout dépend du modèle que vous choisirez. Certains spécimens ne se trouvent pas dans notre entrepôt, nous avons des succursales dans toutes les villes de Belgique. Si le modèle que vous désirez se trouve chez nous, il vous sera livré dans les vingt quatre heures. Dans le cas contraire, un délai de deux ou trois jours sera nécessaire, sans plus.

— Vous livrez vous-même, c’est parfait dit Max d’un air soulagé.

— Oui, nous avions reçu quelques plaintes lorsque l’acheteur transportait lui-même la marchandise et dès lors nous avons préféré livrer nous-mêmes.

— Des plaintes ?

— Oui, un acheteur peu habitué ne prévoit pas de protéger les sièges de sa voiture, par exemple…

— Oui, bien sûr. Dites-moi, tous les modèles ne fuitent pas ?

— Certains spécimens sont continents à cent pour cent.

— Et si j’achète un modèle continent et qu’il devient incontinent ?

— Ah ça, c’est indépendant de notre volonté…

— Un remboursement ne serait-il pas possible ? 

— Monsieur, permettez-moi de vous dire que lorsque vous achetez un chiot et que celui-ci éternue le lendemain et meurt le surlendemain,  il n’existe encore aucun recours.

— Oui, suis-je bête …

— D’autres questions, monsieur ?

— Non, vous pouvez me présenter votre catalogue. 

— Allons-y alors. Commençons par les spécimens disponibles dans notre entrepôt, dit le vendeur, sourire aux lèvres. Et il poursuit…

Nous avons ici en première page Églantine, 89 ans, continente, possède un vocabulaire assez large, lit des revues féminines et de mode voire même des BD, elle aime la télévision, marche d’un bon pas dans la maison mais a besoin d’un déambulateur muni de quatre roues lorsqu’elle circule à l’extérieur. Églantine oublie de boire. Attention, bien l’hydrater car Églantine aurait donc tendance à souffrir d’infections urinaires. 

Je continue…. Arthur, 72 ans, hémiplégique, incontinent, ne circule qu’en chaise roulante. Tendance à la dénutrition. Bien respecter dernière prescription médicale : trois cuillères à soupe de protéines par jour, des cuillères pleines à ras bord, c’est précisé dans le dossier, c’est important ça, des cuillères pleines à ras bord !

— Ne cherchons pas plus loin, cette Églantine me conviendra très bien. La livraison est-elle possible ce jour ?

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Brigitte Hanappe 18/01/2020 17:28

C'est sûr que le texte interpelle! Tout en m'interrogeant sur le spécimen que ce fameux Max veut acheter, je me doutais intérieurement que la fin me mettrait mal à l'aise.Et du coup,Bravo à Carine-Laure: objectif atteint! L'esprit quelque peu ensommeillé par le train -train habituel se met en action et des questions sur notre monde réel me trottent dans la tête...

C.-L.Desguin 18/01/2020 20:08

Bonsoir Brigitte et merci pour l'intérêt que tu portes à ce texte. Ne t'effraie pas trop quand même car dans la vie je suis tout à fait normale. Quoique nul ne sera à l'abri lors de mes futures interviews. Tout est possible!

Marie-Noëlle Fargier 18/01/2020 14:55

Bravo Carine-Laure ! C'est incroyable comme on peut être gêné par la fiction (c'est bien le cas :) ) et beaucoup moins par le réel ! J'aime croire que cette fiction peut bousculer et ouvrir les yeux sur la réalité.

C.-L. Desguin 18/01/2020 16:36

Merci Marie-Noëlle, ton commentaire est très pertinent. Mais sommes-nous si loin du réel, that is the question.

Christian Eychloma 18/01/2020 09:01

Pour sûr assez dérangeant ! :)) Bon, c'était l'objectif, non ? Etonnant, je n'avais pas remarqué l'efficacité de la police de la bien-pensance...

C.-L.Desguin 18/01/2020 11:18

Merci Christian. Je crois que notre société range les personnes trèèèès âgées dans de petites cases bien étiquetées. Il faut expliquer que ces personnes-là existent. Je m'y atèle.

Edmée De Xhavée 18/01/2020 08:36

Mince, Facebook est une vraie Gestapo. Fumer nuit à notre santé, ainsi que boire, mais on nous en laisse la responsabilité. Par contre, la censure est catégorique en ce qui concerne ce qui pourrait entrer dans nos pensées et pas dans nos veines.

Bref, j'ai quand même adoré et lu ce texte, na! Il donne la chair de poule...

C.-L.Desguin 18/01/2020 11:16

C'est effrayant oui oui alors je continue à écrire de tels textes, je constate qu'il est commenté.

christine brunet 18/01/2020 05:34

Pareil ! Impressionnant ! Notre société... enfin facebook, censure des textes parus en revue sous prétexte qu'ils dérangent et ne sont pas politiquement correct !!! Pensée et écriture bridées par une pruderie qui aseptise tout !

C.-L.Desguin 18/01/2020 11:14

On sera tous éjectés à cause de moi alors hi hi hi.

Jean-Louis Gillessen 18/01/2020 05:09

Tiens, je veux publier sur FB … et refusé car le contenu a été signalé comme indigne ou injurieux, ai oublié le terme employé …

C.-L.Desguin 18/01/2020 11:14

Ah oui? Oh!

Jean-Louis Gillessen 18/01/2020 05:07

Monstrueusement interpellant.

C.-L.Desguin 18/01/2020 11:13

Ah oui n'est-ce pas? Et pourtant ...