Carine-Laure signe un article dans la revue AURA 100 : "La porte"

Publié le par christine brunet /aloys

 

THEME AURA 100 : LA PORTE

 

Je prendrai la porte, comme on dit

 

De la fenêtre de ma chambre, j'ai vu un type qui ressemblait comme deux gouttes d’H2O au prof de bio, même démarche bancale et trois livres sous le bras gauche tout comme lui, une façon comme une autre de jouer à l’intéressant. D’un pas décidé, il traversait la rue en diagonale. Il ne regardait pas les nuages qui assombrissaient le ciel ni même les jolis visages que ces cumulus formaient et déformaient au gré des souffles et des éternuements d’Eole. La destination du type se précisait. Droit au but. Hélas. Et putain, oui, c'est bien chez moi qu'il se pointait. Et putain, oui, c’était bien le prof de bio. Le temps de penser ça, j'ai entendu les deux coups de sonnette. Ding dong. Dans quelques minutes, ma mère saurait tout, mes absences aux cours, mes derniers résultats scolaires (minables), et puis toutes les conneries qui collent à tout ça, des dégâts collatéraux qu’on appelle ça. Un désastre. Pire, un tsunami. Trop tard pour inventer une stratégie quelconque style lancer une pile de livres sur la tête de l’intrus, ou mieux encore, une télévision ou quelque chose comme ça, un truc très lourd et très volumineux qui aplatirait sa cervelle et l’empêcherait à jamais de me nuire. Après sa visite, faudra assumer et recoller les morceaux. Rien que d’y songer, j’ai senti mes entrailles qui se contorsionnaient. J'ai descendu les marches de l’escalier sur la pointe des pieds (c'était pas si facile, n’ai rien d’une danseuse, moi) et je me suis plantée derrière la porte du living. J'ai entendu du blabla et du blablabla. C'était pas bon du tout. Surtout pour moi. Monsieur Machinchose a quand même dit, Il me semble que du côté artistique, Mado et blablabla et reblablabla. Ma mère a répondu un truc du genre, C'est pas faux ce que vous dites là, elle aime dessiner. Quand Dingo s'est fait écraser par ce chauffard, Mado n'a fait ni une ni deux, elle s'est agenouillée sur le trottoir et a commencé à dessiner avec ses doigts des figures géométriques dans la flaque de sang, le sang de Dingo, vous voyez? Et je vous le répète, avec ses doigts ! Sûr qu'avec une telle description de mes performances artistiques, le prof, il a compris un tas de choses. Et d'ailleurs, il n'a pas fait long feu dans la baraque, il a déguerpi trente secondes après avoir entendu l’histoire du trottoir, du sang de Dingo, et puis de moi et de mes délires psycho-géométriques.  Monsieur Machinchose a même ajouté, Ah bon vous ne l’aviez pas énervée dix minutes avant cela, même pas ? Ma mère a pensé que tout cela était bon pour moi et elle a dit, Non non Mado a dessiné tout ça de sa propre initiative, sans aucune influence. Mado était dans son état normal, je vous assure.

Ce soir-là, ma mère n'a pas gueulé. Elle était soucieuse quand elle a fristouillé dans le congélateur et elle a juré quand elle a tourné dans tous les sens les boutons du four à micro-ondes pour réchauffer les lasagnes, comme tous les jeudis soir. Elle m'a dit, Tu dînes ici ? tout en manipulant les lasagnes, les verres et les assiettes. Et puis elle a ajouté comme si elle était obligée de parler, Qu'est-ce que je vais faire de toi à présent? Je savais pas si elle attendait une réponse. Je savais pas si elle me posait la question à moi ou au type qui agitait ses longs bras sur l'écran de la TV (impayée encore à ce jour). Son smarphone a vibré et elle a décroché. J'en ai su un peu plus. Mon prof de bio qui était aussi mon titulaire (ça je le savais), s'était pointé car le courrier envoyé par le bahut était resté sans réponse de sa part. Mado avait des dispositions pour les arts (...) et donc il serait préférable d'envisager une inscription de ce côté-là. Sa copine à l'autre bout du téléphone a sans doute questionné car ma mère a répliqué, Mais si, souviens-toi, je te l'avais dit, quand Dingo a  été assassiné par ce chauffard de merde, Mado n'a pas manqué de dessiner des trucs bizarres dans la flaque de sang et c'était d'ailleurs très joli, tellement joli que j’ai tout photographié. Elle a dit aussi, Non rassure-toi je n’ai pas oublié de sauvegarder les photos des dessins ensanglantés sur le trottoir car comme tu dis, on n’sait jamais, de l’art c’est de l’art avec du sang de chien ou sans sang de chien. Le prof a aussi proposé un changement d'air. Comme elle s'entend bien avec m'mam, elle ira quelques mois là-bas. Et m'man, ça lui fera une compagnie. À son âge, c'est très bien, elle se sentira moins seule. Et puis, elle aura quelqu’un pour remonter ses bouteilles de lait de la cave, promener Bart, éteindre la TV puisqu’elle oublie un tas de choses, répondre au courrier, et puis que sais-je moi ? Mado sera là et m’ma aura l’esprit tranquille, c’est qu’elle vieillit à mort de ces temps-ci, à mort je te dis. L'intergénérationnel, c'est tendance, non? La copine a trouvé l'idée super géniale car ma mère a répété, N’est-ce pas que c’est une bonne idée ? Elle a ensuite raccroché et m'a dit, T'as entendu? T’es contente? Te voilà presque libre, un grand pas en avant pour toi ! J'ai pas répondu, je finissais la lasagne et j’avais pas envie de parler la bouche pleine, ça se faisait pas à c’qu’on m’avait dit. Quoique. Après la dernière bouchée mâchonnée pendant une éternité, j'ai dit, C'est très bien comme ça, j'irai chez m'ma demain matin. Puisque de toute façon je suis virée des cours, autant me virer d’ici aussi. Je prendrai la porte, comme on dit. J’ai fixé mon assiette salie par la sauce tomate et puis j’ai demandé, M’ma a toujours son p’tit chien ? Bart, c’est ça ? Question à laquelle ma mère a rétorqué, Fous-moi la paix, tu vois pas que je cherche des trucs sur mon smart, les photos de tes dessins. Avec le sang de Dingo. 

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Philippe D 22/01/2020 21:46

Toujours déroutante, la miss !
Je me demande ce qu'il y avait vraiment dans la lasagne!!!

C.-L.Desguin 23/01/2020 13:11

Bonjour Phil, sacré gourmand ...La prochaine fois, on se fait un resto!

Christina Previ(otto) 22/01/2020 15:12

Faut-il rire ou pleurer? Somme d'émotions contradictoires qui se rejoignent... Interpellant !

C.-L.Desguin 23/01/2020 13:11

On rit ou on pleure, l'adolescence provoque tellement de contradictions. Pleurer n'arrange rien tandis que rire, ma foi ...

Edmée De Xhavée 22/01/2020 14:34

:D Je ris, c'est honteux mais je ris comme une folle. Je dois avoir quelque chose de déglingué :D

C.-L.Desguin 22/01/2020 15:00

Tu ris! Et moi qui étais tout à fait sérieuse en écrivant ce texte!

Brigitte Hanappe 22/01/2020 13:30

Et bien! Impossible de s'ennuyer avec ce genre de lecture. Personnellement, j'ai dévoré le texte... avec les yeux, évidemment et pas avec les dents!! J'ai envie de dire: quelle imagination! Mais mes souvenirs de prof à la retraire se réveillent et il me semble que Mado a des points communs avec des ados que j'ai côtoyés...Peut-être pas si imaginaire, finalement. Brr!

C.-L.Desguin 22/01/2020 15:00

Merci Brigitte, les ados sont en effet capables de tout. Du pire et du meilleur. Ici, ce n'est pas encore le pire. Attendons jeudi prochain:D

Christian Eychloma 22/01/2020 10:00

Un peu surréaliste, tout ça, mais "putain", que j'aime ton style ! :))

C.-L.Desguin 22/01/2020 12:09

Merci Christian, j'adopte pas toujours ce style-là, seulement les jours où j'ai du sang sur les mains. Belle journée à toi, l'ami!

Jean-Louis Gillessen 22/01/2020 01:36

Si tu ne fais pas assez de cauchemars la nuit quand tu dors, Carine-Laure, il est normal que ton inconscient invente des histoires pareilles éveillée en plein jour ! Mais continue ainsi, ça me fait bien marrer, et je ne dois pas être le seul ! Fais quand même gaffe à ta santé mentale HIiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii

C.-L. Desguin 22/01/2020 10:00

Merci cher Jean-Louis. J'habite en plein centre du Pays Noir, comment veux-tu que mes pensées soient autrement ah ah ah.