Gérard Le Goff nous propose un extrait de son ouvrage à paraître "Argam"

Publié le par christine brunet /aloys

 

Extrait de : Argam

 

[La scène réunit quatre protagonistes de l’histoire : le docteur Bernstein, l’érudit Semnoz, le libraire Larcan et l’avocat Osborne.]

 

— Examinez donc ces armoiries ! s'écria alors l'érudit, en désignant de l'index le blason qui ornait le manteau de la cheminée démesurée.

Le commerçant pointa sa lampe torche vers l'endroit désigné. Il s'agissait d'un écu écartelé, sculpté dans une pierre dure, dont chaque franc-quartier contenait une figure allégorique. En haut et à gauche, l'artiste cisela une tour délabrée que survolait un croissant de lune. Lui correspondant, en diagonale, figurait une tour neuve au-dessus de laquelle rayonnait un grand soleil. En haut et à droite, on distinguait un feu, symbolisé par des flammes serpentines s'enlaçant. A son opposé, en bas et à gauche, je crus reconnaître la figure emblématique du phénix.

— Je ne sais rien des rigoureux principes de l'héraldisme, se confia le docteur, mais il me semble que ces armes sont fantaisistes...

— En tout cas, ce ne sont ni celles de la famille Hauteville, ni celles de la famille Boscombe, lui répondit aimablement Semnoz. Par contre, j'y vois un rébus assez simpliste. Les francs-quartiers occupant la partie haute de l'écu sont voués à une imagerie négative : nuit, incendie, ruine. Ceux situés en bas contiennent des attributs à valeur positive : symbole de renaissance, fortune, soleil.

— Et alors ? coupa Bernstein, peut-être un peu vexé de voir l'érudit reprendre l'avantage.

— En bas, mon cher !... C'est à dire : sous la terre !...

— Le fameux laboratoire secret ! approuva le médecin, chez qui la passion l'emportait toujours.

— Et puis cela confirme tout bonnement votre théorie sur la beauté et la laideur, me suis-je risqué à affirmer, ce qui eut l’heur de satisfaire notre savant compagnon.

Sur une recommandation de Georges Semnoz, Pierre Larcan approcha la lumière électrique du blason. Nous examinâmes chaque sculpture. La représentation du fameux oiseau de la mythologie retint toute mon attention, tant elle semblait peu conforme à la tradition. L'érudit se préoccupait du relief de la tour que surmontait le soleil. Il nous fit d'ailleurs remarquer que le disque de l’astre du jour semblait bombé par rapport à sa base, et que la couronne de ses rayons, qui évoquait les pétales tordus d'une fleur fantastique, laissait un intervalle creusé à sa périphérie intérieure. Nous nous sommes alors tous regardés. Dans la pénombre, la lumière de la lampe burinait les traits de nos visages, accentuant ainsi les marques de la tension nerveuse qui habitait chacun de nous. Spontanément, le libraire dirigea le faisceau lumineux vers l'âtre. Le fond de celui-ci, simple panneau minéral, apparut vierge de suie. Semnoz effleura d'abord du bout des doigts le disque protubérant figurant le soleil, comme pour en éprouver le modelé. Puis il le pressa. Le centre du motif sculpté s'enfonça. Au même moment, la dalle verticale du foyer pivota sur d'invisibles charnières, dévoilant à nos regards encore incrédules le départ d'un escalier qui paraissait s’enfoncer dans l'obscurité.

— Hourra ! avons-nous rugi tous ensemble.

 

Extrait d’un roman à paraître prochainement aux éditions Chloé des Lys : Argam.

 

Publié dans Textes

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