Gérard Le Goff nous propose un extrait de "Le jardin dérobé" paru dans la revue Traversées N°90

Publié le par christine brunet /aloys

 

Extrait de : Le jardin dérobé

 

Ce qui me surprit le plus, cependant, ce fut de constater que le jardin se prolongeait. Il continuait sur une telle distance qu’il me parut impossible de le considérer encore inscrit dans le périmètre de la clairière. Où cela me mènerait-il ? Je déposai mon matériel de peintre, qui me pesait, à l’abri d’un buisson. J’avançais, incrédule, dans la percée centrale du courtil, observant de part et d’autre les hauts fûts de chênes qui s’alignaient sur mon passage comme une garde bienveillante. Le chemin de terre, en effet, se rétrécissait pour ne plus être bordé que par les seuls troncs des arbres sans nulle floraison. Puis il s’évasa, comme un fleuve en son delta, pour enfin se confondre avec la lisière d’un parc. Au loin, s’élevait la silhouette d’un château dont les murs et les fenêtres se nimbaient d’une brume de chaleur qu’exhalait l’herbe haute. Une fête champêtre se tenait là, dont les étals cerclaient une pièce d’eau aux rives parées de roseaux, de saules pleureurs et d’aulnes. Sous les calicots et les lampions, les participants apparaissaient vêtus d’habits surannés, coiffés à la mode de jadis. On percevait distinctement les rires des enfants, les cris de joie des femmes, les hourrahs enthousiastes des hommes qui montaient mêlés dans l’air léger, évoquant le son d’un carillon égrené. Je déambulais parmi ces êtres qui se mouvaient avec une grâce irréelle. Soit ils feignaient de m’ignorer, soit ils ne me voyaient pas.

Je détaillais, sous le charme, l’apparat des tables où l’on servait ces collations auxquelles rêvaient les gamins d’antan : brioches, pâtes de fruits, calissons et autres délicatesses trop sucrées, sans oublier de grandes tasses de chocolat chaud. Les adultes grignotaient aussi avec plaisir, préférant le salé et le vin blanc qui pétillait dans les coupes comme l’air remué du printemps. D’aucuns s’adonnaient à des jeux oubliés : le cheval blanc, le croquet, les quilles ou une forme rustique de billard sans l’usage d’une queue. Un théâtre de marionnettes attirait les bambins, public conquis d’avance, qui applaudissait les fanfaronnades des pantins de bois et de chiffon. On avait dressé un mât de cocagne dont la roue au sommet était garnie de saucissons, de bouteilles et de breloques. Un limonaire baroque débitait des airs enjoués. Quelques couples valsaient en foulant les pâquerettes émiettées sur le gazon. Et toujours fusaient les exclamations euphoriques, les clameurs enchantées, les risées des petits. Je rôdais de groupe en groupe, m’imprégnant de cette allégresse qui constituait l’atmosphère respirable d’une immense coupole invisible sous laquelle j’avais pénétré par mégarde.

 

Paru dans la revue Traversées N°90 (mars 2019) [nouvelle extraite de Trajectoires Tronquées].

Publié dans Textes

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Brigitte Hanappe 13/12/2019 16:30

Un beau texte avec des descriptions qui incitent à se projeter dans l'histoire: on croirait y être soi-même, à cette fête champêtre.

Micheline Boland 12/12/2019 07:54

Magnifique texte !

CATHIE LOUVET 12/12/2019 08:14

Tout à fait d'accord!!

C.-L.Desguin 12/12/2019 05:49

J'ai lu ce texte deux fois tellement il me semble beau, limpide, et joyeux.