Premières lignes du nouveau thriller de Christine Brunet "Gwen, adieu..."

Publié le par christine brunet /aloys

 

À la frontière entre Sierra Leone, Liberia et Guinée…

 

 

La brousse à perte de vue. Un peu à l’est, le ruban étincelant de la rivière Moa prenait ses aises entre les bancs de sable, les traînées de verdure et une île, plus vaste, couverte d’une forêt dense déjà baignée de la lueur orangée du coucher de soleil. Au milieu, une clairière ponctuée de taches colorées et un vaste bâtiment dans la cour duquel l’hélicoptère se posa.

Des hommes en armes partout, sur les toits, dans les allées et les jardins…

Gwen Saint-Cyrq, en poste depuis plusieurs mois dans un dispensaire géré par Médecins du monde, quitta son siège et sauta sur l’étendue engazonnée, étonnée par l’environnement : la maison de style colonial relevait plus du fortin que de la villa, flanquée de tourelles surélevées avec des vigies suréquipées. La cour était fermée et ressemblait à un gigantesque péristyle avec une promenade ouverte sur la zone verdoyante, couverte au sol de carreaux de terre cuite rouge, impeccablement alignés. Des murs d’un blanc éblouissant, pour l’heure teintés de la douce lueur du soleil couchant et, sur le perron, deux locaux vêtus de blanc à la manière des serviteurs.

Son hôte, Angel O’Maley, était un ex-amant éconduit à cause de ses travers violents et ses infidélités : à l’époque, il versait dans le mannequinat (son corps parfait et sa belle gueule lui avaient permis de poser pour les plus grands photographes de mode). Au fil des ans, l’homme était devenu un loufiat sans la plus petite once de conscience qui s’enrichissait dans la région grâce aux diamants de sang[1] et à la vente d’armes.

 

Le grand blond franco-américain effleura doucement sa main en la dévisageant avec une convoitise mal contenue : il adorait son look toujours aussi décalé (cheveux noir corbeau, piercings et tatouages multiples sur un maquillage lourd, noir et permanent) qui ne parvenait pas à gâcher la beauté de son visage et surtout de son regard d’un bleu glacier quasi hypnotique. Difficile de rester insensible à son corps frêle et flexible entièrement couvert de tatouages polychromes et à cette aura de sensualité dont elle n’était, à l’évidence, pas consciente ce qui la rendait plus attirante encore.

Il lui décocha un sourire doux et l’entraîna vers une grande porte massive et cloutée, plus dans le style sud-américain ou hispanique qu’africain. Tous deux s’étaient retrouvés par « hasard » quelques jours avant alors qu’on amenait un blessé par balles au petit hôpital : l’un des hommes de main du trafiquant notoire pris dans un traquenard tendu par les militaires.

Elle avait accepté ce job de médecin humanitaire, très éloigné de celui de légiste qui lui était dévolu à Paris, pour mettre un terme aux agissements criminels de l’Américain en jouant sur la corde sensible d’un passé commun que lui semblait regretter. Rien n’avait été négligé pour précipiter cette rencontre fortuite, pas même la blessure infligée par un tireur d’élite guinéen à l’homme de main. O’Maley avait marché… Couru même !  Les quelques heures qui allaient suivre mettraient un point final à une longue enquête complexe et douloureuse : tout était millimétré, chronométré à la seconde près…

Pas de couloir. Un vaste salon frais et propre, une salle à manger plus grande encore puis un petit jardin agrémenté de fontaines. Sur leur passage, partout, des serviteurs aux aguets du moindre désir du maître de maison. Gwen restait silencieuse, secrètement outrée par le décalage évident entre la pauvreté de la population, l’indigence de ses moyens médicaux à l’antenne médicale et ce luxe ostentatoire. Mais cette fracture ne semblait pas déranger le truand…

Celui-ci fit un signe rapide et deux domestiques en pantalon noir et chemises blanches s’éclipsèrent à l’instant, pressés de satisfaire le bwana[2]. Ce relent de colonialisme indisposait Gwen pourtant habituée au train de vie débridée de sa sœur d’adoption, Diane Rockwood-Graves, "jet-setteuse" millionnaire bien connue.

- Alors ? Qu’est-ce que tu penses de mon petit pied-à-terre ?

- Impressionnant, murmura-t-elle en poursuivant ses observations. On est où ?

- De l’autre côté de la frontière, juste à quelques kilomètres. Ici, les autorités m’ont à la bonne…

- Et cet ici, c’est où ?

- On est au Liberia, ma chérie… Un lieu hautement stratégique à quelques encablures seulement de la Guinée. L’endroit idéal pour faire des affaires…

- Tu ne t’occupes pas seulement de diamants, je me trompe ? poursuivit-elle d’une voix pensive.

- Pas seulement, tu as raison. Champagne ?

Elle acquiesça et prit la coupe que le serviteur lui tendait avec un remerciement silencieux.

- Pourquoi tous ces soldats ? s’enquit-elle en esquissant quelques pas dans la pièce.

- Tu sais tout comme moi que la région est loin d’être sûre. Et puis, je dois être prudent : les rapaces sont légion dans ce business !

- Tu viens souvent dans le secteur ?

- Très… En fait, c’est ici que j’habite depuis quelques années. Largement plus pratique et surtout, plus rémunérateur. Au fait, j’ai fait un don substantiel pour la rénovation de ton hôpital : il en a bien besoin ! Et tu recevras dans quelques jours plusieurs caisses de matériels et des médicaments…

- Je te remercie.

- Pas de quoi, vraiment… Tu n’as pas une petite faim, dis-moi ?

Très souriante à présent, elle se laissa entraîner vers une autre pièce où était dressée une table magnifique pour deux.

- On s’assoit ?

Elle déposa son verre intact sur le plateau du « boy » et emboîta le pas au maître de maison.

 

Elle allait s’installer lorsque des coups de feu éclatèrent. Angel bondit vers le balcon, se pencha pour mesurer la situation puis s’élança en courant vers l’entrée en lui intimant l’ordre de ne pas bouger.

Hésitante, elle le regarda quitter les lieux puis s’approcha de la fenêtre pour avoir une meilleure idée du problème. De trois hélicoptères en vol statique au-dessus du « péristyle » jalonné de petites lampes solaires claquaient des tirs d’automatiques. Les balles traçantes et les lasers de visée illuminaient la nuit et faisaient des ravages. Déjà une dizaine de corps étendus dans l’herbe et des blessés retranchés derrière les colonnes tiraient encore pour sauver leur peau. Aucune marque distinctive sur la carlingue des appareils, mais elle doutait qu’il s’agisse là de ses amis venus en renfort. L’opération était censée se dérouler pacifiquement… Un chef de guerre mécontent alors ? Un concurrent de l’Américain ? La situation était explosive.

Angel entra en flèche avec deux de ses hommes armés jusqu’aux yeux et la saisit par l’avant-bras sans ménagement :

- On se casse ! Grouille ! lança-t-il d’une voix urgente alors qu’elle découvrait qu’il était blessé à l’épaule.

Le temps n’était pas aux explications : elle le suivit en courant alors qu’une déflagration faisait exploser toutes les vitres.

Des salles en enfilade, une porte dérobée et, derrière, une forêt dense, sombre, mais pour l’heure rassurante. Ils s’enfoncèrent sous les frondaisons obscures sans regarder en arrière. Le maigre chemin s’effaça lentement pour ne laisser que le mur végétal comme seule issue. Ils courraient en butant presque à tous les pas contre les obstacles invisibles, l’oreille aux aguets, le cœur battant en tentant de faire le moins de bruit possible. Pas difficile dans le brouhaha des balles traçantes et des explosions. Gwen s’attendait à tout moment à ressentir la morsure d’un projectile ou à être rattrapée par une horde assassine.

Mais le bruit de la fusillade s’estompait avec la distance. Le petit groupe s’arrêta enfin sur les berges d’un fleuve boueux, mais lent, luisant sous la lueur un peu rouge de la lune. Pas de lampe pour éviter de se faire repérer.

- On y est ! C’est la Moa… souffla O’Maley en consultant la boussole intégrée à sa montre dernier cri. Sur l’autre berge, la Guinée… On ne peut pas rester de ce côté de la frontière…

Il porta la main à sa blessure, la retira couverte de sang et jura tout bas.

           - … À une cinquantaine de kilomètres à l’ouest, la frontière avec la Sierra Leone…

            - Il faut te soigner, remarqua Gwen en contemplant l’épaule ensanglantée.

- Pas le temps. J’ai vu pire, tu sais ! On évite les trafiquants libériens, les troupes guinéennes et on est sortis de l’auberge !

- Pourquoi ne pas rester en Guinée ?

- Ma tête y est mise à prix… grinça l’Américain sans s’étendre. Allez, on y va !

 

Tous se mirent à l’eau, Gwen devant avec un malabar couturé qui lui soutenait le bras comme s’il avait peur qu’elle ne disparaisse dans l’opacité liquide. Derrière, à quelques mètres, Angel et l’autre. Le fond invisible, meuble, sablonneux, vaseux par endroit, rendait la traversée délicate. En bruit de fond, les grillons avaient repris leurs crissements tandis que l’écho des explosions s’était tu. Le chuintement de l’eau déplacée, quelques clapotements suspects, une odeur de végétaux pourris… La gorge oppressée, Gwen avançait, sur ses gardes.

Bientôt, l’eau leur arriva au torse puis au cou et ils durent nager. L’eau sentait la vase, la terre aussi. Un mouvement du côté des berges puis des silhouettes longues et grises glissèrent dans l’eau : les crocodiles s’en mêlaient. Elle tenta de les garder à l’œil, mais ils s’enfoncèrent sans bruit et disparurent.

Son cœur se mit à cogner de panique dans sa poitrine. Finir dévorée par l’un de ces reptiles géants n’était pas la fin qu’elle s’était imaginée. Elle s’élança alors dans un crawl effréné et sentit bientôt le fond sous ses pieds. Le souffle court, elle poussa sur ses jambes pour avancer plus rapidement et se mettre à l’abri.

Elle était presque sortie du fleuve lorsqu’un cri inhumain la glaça d’effroi. Un dernier pas pour quitter la rivière meurtrière, et elle se retourna d’un bloc : l’eau glauque était agitée de remous impressionnants. Un dos d’écailles effleura la surface, un second plus large. Un ventre blanc reptilien puissant roula sur lui-même, un coup de queue furieux claqua : l’eau éclaboussa, moussa tandis qu’une main s’échappait quelques secondes du piège mortel. Plus rien, soudain. Le calme plat.

Hébétée, elle fouilla des yeux la mélasse boueuse avant de s’apercevoir que les deux autres avaient disparu… Angel venait de se faire dévorer… Une évidence qui mit du temps à faire son chemin dans son cerveau embrumé.

On la tirait en arrière, hors de la berge. Elle résista machinalement comme s’il y avait encore quelque chose à faire. Mais une voix pressante l’obligea à reprendre ses esprits. Elle se secoua, contempla le balafré à ses côtés qui l’entraînait vers la jungle toute proche :

- C’est fini pour eux, s’énervait-il encore. Il faut dégager avant de se faire repérer ! Et on reste sous le couvert des arbres ! Les Guinéens utilisent des drones pour surveiller leurs frontières.

Un dernier regard sur la surface désormais lisse et elle lui emboîta le pas sans protester. Ils longèrent la rive en restant autant que possible sous les frondaisons. Les passages à découvert étaient parcourus à toute allure, l’oreille au vent. Son compagnon n’utilisa sa lampe de poche que de longs kilomètres plus loin lorsqu’il fut certain qu’ils n’avaient pas été repérés. Leur progression en fut largement facilitée. Ils marchaient vite, sans s’arrêter un instant, l’homme devant renfrogné, le nez sur sa boussole.

Elle le suivait sans se plaindre, l’esprit ailleurs. Elle avait retrouvé O’Maley pour le perdre définitivement. Elle n’était ni triste, ni même nostalgique de leur passé commun, mais frustrée de ne pas être parvenue à conclure cette histoire devant un tribunal. Les crocodiles avaient fait le boulot… avaient été juges, jurés et bourreaux. Les victimes de ce criminel endurci étaient vengées par le destin. Pas plus mal, en fin de compte.

Ils pressaient le pas, courraient par endroit, sans se retourner, sans s’arrêter pour manger ou pour boire, comme s’ils avaient le diable à leurs trousses.

Trois nuits, quatre jours épuisants… Une autre traversée de fleuve, le Mori, puis la Sierra Leone à nouveau, et un repos bien mérité accordé par le mercenaire. Enfin « sortis de l’auberge », selon l’expression favorite de feu Angel O’Maley…

 

[1] Diamants de sang ou diamants de conflits : ce sont des diamants issus du continent africain, et qui alimentent les nombreuses guerres livrées par des rebelles aux gouvernements. Extraits de mines localisées dans des zones où la guerre fait rage, ces diamants sont vendus en toute illégalité et en toute clandestinité, afin de fournir en armes et en munitions les groupes armés qui les exploitent.

Publié dans l'invité d'Aloys, Textes

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CATHIE LOUVET 17/05/2019 12:26

Je sens que je vais encore adorer ce nouveau roman...

Brigitte Hanappe 14/05/2019 13:28

Un bel extrait : on voit les images dans sa tête et on entend les sons rien qu'à la lecture! Au point qu'après le cri inhumain,j'ai même perçu dans mon imagination ainsi stimulée, le "gloup" de déglutition du crocodile...Palpitant!

CATHIE LOUVET 17/05/2019 12:26

Tout à fait d'accord

Philippe D 13/05/2019 22:08

Me voilà déjà dans le bain !
Je suis tenté bien sûr...

christine 13/05/2019 20:24

Merci, merci ! Ravie que ce début vous interpelle ! Séverine, je vois mal Gwen en crocodile Dundee... Pas les muscles ! ;-)

C.-L.Desguin 13/05/2019 17:12

Un seul mot me vient à l'esprit: haletant.

Séverine Baaziz 13/05/2019 12:37

Waouh, ça, c'est de l'action ! En quelques phrases, on est plongés dans Scarface, puis Crocodile Dundee, avec, en plus, une remarquable écriture qui parfume le tout d'une empreinte presque journalistique… Bravo, Christine !!!

Christine Brunet 13/05/2019 11:33

Merci beaucoup pour vos commentaires ! ????????????????

Micheline Boland 13/05/2019 09:03

Beaucoup d'actions ! Des descriptions précises ! Et du suspense ! De quoi frémir !

Christian Eychloma 13/05/2019 08:51

Bigre, on est vite dans l'ambiance ! Et quelle ambiance !

Edmée De Xhavée 13/05/2019 08:05

Quelle entrée en lecture, mes aïeux! Ca croque sous la dent... Blague à part, j'ai eu la trouille avec cette petite nage matinale au milieu des crocos, dont j'ai une peur bleue. Belles descriptions qui plantent déjà l'exotisme du décor - et de Gwen!