Didier Fond nous propose un extrait de son nouvel ouvrage "Les somnambules"

Publié le par christine brunet /aloys

 

Le regard d’Eralda s’est attaché à celui de Louis et le suit dans ses déplacements autour de la pièce. Elle ressemble à son appartement : elle est très belle mais quelque chose d’indéfinissable altère, pervertit cette beauté. Grande, mince, élancée, elle est vêtue d’un corsage blanc au col de dentelle, d’une longue jupe noire, taillée dans un tissu léger, si léger et si souple qu’on la dirait froissée et chiffonnée alors que cette multitude de plis est justement la touche qui donne au vêtement son originalité, son style, sa personnalité. A son cou brille un collier de perles et elle porte des chaussures à hauts talons, visiblement d’excellente qualité, assez classiques. Ses longs cheveux noirs bouclés tombent en cascade sur ses épaules. Ils sont tellement indisciplinés, il y a tant de mèches rebelles qu’elle semble perpétuellement mal coiffée alors qu’elle m’a avoué passer une demi-heure chaque matin à se peigner devant son miroir. Mais ce qui la rend inoubliable, c’est son regard. Son visage ovale, à la peau blanche, au petit nez court, aux lèvres rouges et charnues, très sensuelles, est illuminé par deux yeux d’une extraordinaire couleur miel. Jaune d’or lorsque la lumière les caresse, ils peuvent s’assombrir jusqu’au marron lorsqu’elle est la proie de sensations ou de sentiments trop violents. Aujourd’hui, ils sont dorés et scintillent de mille feux, comme un lingot sortant du creuset.

 

« Vous avez vu Axel ? demande-t-elle. Il est d’une humeur de chien, hein ? »

 

Elle passe rapidement la main dans ses cheveux, relève avec l’index droit la mèche qui lui tombe sur le front. C’est un geste que je l’ai vue faire si souvent qu’immédiatement, je l’associe à elle.

 

« De chien ? répété-je. Oh non, il a été charmant. »

 

« Alors, c’est qu’il s’est calmé. »Sa main, cette fois, dégage l’épaule, repousse les cheveux en arrière, d’un geste à la fois élégant et machinal. « Il est parti en m’insultant et en claquant la porte. Quel idiot ! Déjà qu’elle est à moitié cassée !… »

 

J’échange avec Louis un regard stupéfait. Axel en colère ? Pas une seconde il ne m’a donné l’impression d’être hors de lui. Je l’ai même trouvé très agréable. A moins que ce frémissement aux coins des lèvres…

 

« Pourquoi était-il en colère ? » demandé-je.

 

« Cela ne te regarde pas, rétorque-t-elle. Oh, et puis après tout, tu finiras bien par le savoir. Il me reproche de trop boire. Il paraît que je donne le mauvais exemple et que je mets… Comment a-t-il dit, déjà ? Ah oui !… Que je mets en péril l’équilibre du groupe. Comme s’ils avaient besoin de moi pour être déséquilibrés ! Quel salaud ! Mais quel salaud ! » s’écrie-t-elle, commençant à arpenter rageusement la pièce. Sa démarche n’est pas des plus assurées et je comprends tout à coup que sa volubilité n’est rien d’autre qu’une réaction à l’alcool dont elle a dû généreusement s’imbiber avant notre arrivée. « Il les oblige quasiment à boire, et c’est moi qui me fais insulter ! Va te faire voir ! » crie-t-elle à la rangée de bouteilles qui accueille cette insulte avec une admirable impassibilité. Elle s’est arrêtée devant le miroir, posé contre un mur, à droite de la porte, et, soudain calmée, se contemple un instant, sourit à son reflet. « Miroir, gentil miroir, dis-moi qui est la plus belle. Si tu es un garçon bien élevé, tu me répondras : « c’est toi, Princesse Eralda… » J’aime me regarder dans les miroirs. J’ai l’impression de me plonger dans une eau glacée, si rafraîchissante… Savez-vous ce qu’il y a derrière ? Le royaume du néant ; c’est par là que ma grande amie vient me rendre visite. J’aimerais lui ressembler, être comme elle, passer à travers les miroirs, pénétrer dans le monde interdit… Je ne peux pas. Ce n’est pas mon rôle. Je dois rester ici, à prononcer des phrases creuses, à faire des grimaces devant la glace, à donner l’apparence de la maîtrise de soi alors que tout en moi n’est que chaos, rêve et confusion… » Elle approche son visage du miroir, relève ses cheveux, se regarde dans les yeux, puis un étrange sourire retrousse ses lèvres, découvrant une rangée de dents impeccablement blanches. « Miroir, miroir, image glacée de ma folie, murmure-t-elle, permets-moi, ne serait-ce qu’une minute, de m’oublier, laisse-moi me retirer en moi-même et ne plus contempler que le vaste paysage désolé de mes désirs… »

 

Elle ferme les yeux, rejette la tête en arrière. Silencieux, Louis la regarde et je vois défiler sur son visage les mêmes sentiments qui m’agitent : étonnement, admiration, crainte. Elle est effrayante, cette femme à moitié folle qui s’adresse au miroir comme à un être humain. Elle se retourne tout à coup, son sourire disparaît. Elle nous regarde, l’air un peu étonné, embarrassé, comme elle s’éveillait d’un songe et reprenait pied dans la réalité.

 

Publié dans extraits

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Micheline Boland 15/02/2019 20:20

Très belle écriture. Bravo Didier !

Candice 15/02/2019 13:14

Très bel article, très intéressant et bien écrit. Je reviendrai me poser chez vous. A bientôt.

Edmée De Xhavée 15/02/2019 08:59

Je retrouve bien l'écriture de Didier, et le style... On s'enfonce dans le récit sans résistance, et on sait qu'on va aimer!

C.-L. Desguin 15/02/2019 08:57

tellement bien écrit qu'on croirait assister à une scène filmée, bluffant même.