Christina Previ nous propose une nouvelle "Objets perdus"

Publié le par christine brunet /aloys

 

Objets perdus

 

 

 

La porte était fermée et pourtant tous savaient que c’était bien là, chez Voltaire, que l’on retrouvait les objets égarés, à des kilomètres à la ronde. Il suffisait d’entrer, de chercher et vous retrouviez vos clés, sacs, doudous, chapeaux, foulards, MP3, téléphones portables et que sais-je encore.

D’ailleurs, Voltaire avait été rebaptisé depuis fort longtemps déjà. Pour tout le village, il était « l’escamoteur ». Il aurait été malvenu de l’appeler voleur ; bien entendu, il dérobait ou plutôt il chapardait, il s’appropriait… mais il restituait toujours l’objet de son délit !

 

La première fois que ça lui prit, il n’avait que vingt-quatre ans, la tentation fut irrépressible, incontournable ; il empoigna un vieux parapluie, laissé là, à la porte de l’épicerie. Il y avait un soleil de plomb, ce jour-là, pas un souffle de vent et une lourdeur capable d’avachir un vice premier ministre raide et austère.

L’épicière pensa qu’il voulait s’en servir comme parasol, qu’il ne supportait pas ce soleil ardent et qu’il le lui rapporterait… Hé bien, ce parapluie-là, à l’heure qu’il est, l’épicière l’a oublié depuis fort longtemps et je crois bien qu’il se trouve toujours chez Voltaire…

 

Sa manie devint vite incontrôlable. Voltaire ne pouvait apercevoir un objet isolé, sans s’en emparer. Il faut préciser qu’il ne glissait jamais la main dans un sac. Il n’était pas malhonnête Voltaire, non, il était juste pris d’une irrésistible pulsion qui l’obligeait à tendre la main vers les choses perdues, posées par inadvertance, oubliées même l’espace d’un instant, et qui faisaient l’objet de sa tentation.

L’on avait très vite remarqué sa manie, son entourage l’avait réprimandé. On lui conseilla une thérapie ; rien n’y fit, Voltaire continuait de dérober et d’entreposer chez lui le fruit de ses rapines.

 

On l’enguirlanda, le sermonna, ce fut peine perdue… Voltaire continua sur sa lancée. Paradoxalement, il devint très vite un atout précieux pour ses voisins. Il faut dire qu’il ne camouflait rien, tout était à vue chez lui, même les objets de valeur…

Il advint un jour, qu’un homme, se lamentant d’avoir perdu ses clés de voiture, fut invité par Voltaire, lui-même, à venir chez lui. L’homme fut surpris de voir traîner trois porte-clés, avec chacun son lot de sésame !

« Les voici ! » s’écria le conducteur rayonnant : « Merci Voltaire, Je n’ai jamais retrouvé mes clés égarées aussi vite qu’aujourd’hui ! »

Puis, ce fut le tour d’une voisine, éplorée qui ne retrouvait pas son sac de courses.

« Va voir chez l’escamoteur ! » lui avait glissé malicieusement le conducteur chanceux. C’est ce qu’elle fit et elle retrouva son fourre-tout avec ses marchandises et son porte-monnaie intacts.

À partir de ce jour, au village, personne ne s’inquiéta plus de grand-chose… sur le plan matériel, tout au moins ! Un marmot était en larme, sans doudou le soir ? « Allez donc voir chez l’escamoteur ! » était la réponse toute trouvée et bien rare était l’enfant qui ne retrouvait pas le sourire !

Une dame avait égaré son collier ? « Faites donc un tour chez Voltaire ! »

Un étranger de passage oubliait sa carte routière ou son portable sur le parking ? « Venez avec moi, mon brave, je sais où il faut aller ! »

Peu à peu, il était devenu la célébrité des lieux.

 

Le notaire lui-même ayant, un jour, perdu un dossier rare, faillit aller le chercher chez Voltaire… Bon mais, il l’avait oublié, à la poste, tôt le matin, à l’heure ou Voltaire n’était pas encore levé ! Le postier avait bien failli lui téléphoner… Non, pas au notaire, à Voltaire… Puisque l’on retrouvait toujours absolument tout chez lui !

Mais un notaire, c’est un notaire et il n’est pas censé oublier ses affaires ! Donc, il retourna d’are d’are chez le postier, qui lui rendit son dossier rare. Le stylo du notaire, par contre, durant sa course ventre à terre, fut éjecté sur le banc du square et se retrouva vite chez Voltaire !

 

Bref, pour ceux qui suivent, ils savent que personne n’aurait jamais eu l’idée ou même intérêt à se plaindre de Voltaire. Il était « leur escamoteur » et bien que l’on puisse, normalement, désapprouver cette déviance, dans ce cas précis, chacun y trouvait son compte !

 

L’obsession de Voltaire a longtemps servi sa petite communauté, jusqu’au jour où, lui-même, s’est mis à oublier. Il perdit ses clés, son chien, son heure et jusqu’à son nom. La course du temps l’avait rejoint, Alzheimer l’avait atteint. Le lièvre, cette fois, avait rattrapé la tortue.

 

Ce fut au tour des voisins, de devoir ramener Voltaire. L’étape suivante fut la maison de repos. Mais chaque dimanche, un de ses anciens voisins se charge d’aller le chercher. La semaine dernière, sur la place, ils lui ont dévoilé une statue, fraîchement inaugurée. La sculpture a été érigée à son nom !

En la voyant Voltaire a souri… son regard s’est posé sur le banc et il a ramassé, subrepticement, une pochette de plastique rouge, sans doute oubliée là par un enfant… À la maison de repos, quelquefois, une pantoufle, un peigne ou un gobelet  disparaissent et il se trouve toujours quelqu’un dans le couloir pour vous indiquer la chambre de Voltaire.

Publié dans Nouvelle

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Brigitte hanappe 15/11/2018 13:54

Un beau texte qui fait sourire et qui est chargé de tendresse... Comme quoi, une manie d'escamotage peut rendre des services.

Micheline Boland 09/11/2018 09:25

Très jolie histoire. Bravo Christina !

Jean Destrée 09/11/2018 08:42

Et si je perds la tête, la retrouverai-je chez Voltaire, à Ferney??

Edmée De Xhavée 09/11/2018 08:37

J'ai vraiment aimé cette nouvelle... Voltaire, le "chipeur" sans malice, et bon prince... Utile et figure indispensable du village... Bravo!

C.-L. Desguin 09/11/2018 08:25

J'ai perdu un bouquin. Je me demande si en allant faire un tour chez Voltaire ...