BLANCHE ET FRANÇOIS, une nouvelle signée Micheline Boland

Publié le par christine brunet /aloys

 

BLANCHE ET FRANÇOIS


 


 

La porte était fermée et pourtant tous savaient que désormais François, l'unique occupant de la petite chambre ne chercherait plus jamais à s'en aller. Jusque-là, François avait fait de timides essais pour fuir l'endroit : il s'était caché dans les douches, il avait feint un malaise pour être soigné à l'infirmerie, il s'était attardé dans la chapelle le jour de Noël. Il avait fait intervenir en sa faveur des deux ou trois ténors du barreau.


 

Mais maintenant, il n'avait plus besoin de trouver refuge ailleurs. Son cœur restait auprès de Blanche et il aurait voulu ne jamais la quitter. N'avait-il pas trouvé la plus merveilleuse amie qui soit ? Avec elle, il était enfin à l'abri de la mortelle solitude.


 

Parfois, il lui parlait, à sa Blanche ! Il l'avait prénommée Blanche, un nom qui lui était plus doux que la soie et plus tendre qu'un bourgeon, puisque c'était celui de sa mère adorée.


 

Elle était entrée chez lui sans y être invitée. Elle l'avait choisi entre des dizaines d'autres. Il avait croisé les deux petites perles noires que sont les yeux de Blanche et il y avait lu tout l'amour du monde. Alors il s'était mis à la caresser, la caresser longuement de son index qu'il avait réchauffé en le posant quelques instants sur le radiateur. Elle avait semblé apprécier et le lui avait fait comprendre en gémissant doucement. Puis, il lui avait offert une friandise au creux de sa main : un petit morceau de fromage fondu. Elle avait dégusté avec plaisir… Il s'était couché sur son lit, et elle s'était nichée près de son cœur. Entre eux, cela avait été un vrai coup de foudre.


 

Ils avaient pris leurs habitudes. Selon son humeur, il lui chantait "Toi ma petite folie…", "Ne me quitte pas", "Les mots bleus", "Que serais-je sans toi ?". Il chantait si bien que le silence se faisait dans tout l'étage. Une ambiance feutrée régnait ainsi… Chacun repensait à ses amours enfuies ou présentes, chacun rêvait. Des yeux devenaient humides, des joues rougissaient, des mentons tremblaient….


 

Plus jamais François ne criait, ne s'énervait, ne critiquait la cuisine, ne se fâchait. Il était devenu tolérant, pacifique, souriant, tout à fait charmant.


 

Il dessinait Blanche sans jamais se lasser. Dans un carnet, il décrivait ses mouvements, ses réactions, ses tremblements ou ses balancements.


 

C'était un si grand amour ! Il ne serait venu à l'idée de personne de s'en moquer ne fut-ce qu'à demi-mot.


 

François aurait voulu demander pardon à Blanche pour toutes les bêtises qu'il avait commises et qu'il l'empêchait de vivre avec elle dans une totale liberté.


 

"Ne me quitte pas d'une semelle, ma douce", disait François quand il rangeait ou faisait sa toilette au lavabo. "J'ai tellement peur de te perdre."


 

Les jours filèrent. Plus de mille jours filèrent. Blanche mourut et Léonard qui, derrière le judas, assista à ses derniers moments eut tôt fait de la remplacer comme cela avait été convenu avec le directeur. Heureusement François dormait et l'opération fut facile.


 

Le lendemain, François s'aperçut de différences mineures : un peu de jaune dans l'œil gauche, une petite tache plus foncée sous l'oreille droite. Il observa qu'elle était devenue moins friande de chocolat, qu'elle appréciait davantage les câlins sur le dos que sur le ventre, qu'elle se plaisait à se dandiner quand il chantait. "Tu changes, Blanche", fit-il "Moi aussi je change, mes cheveux grisonnent, ma peau se ride…", remarqua-t-il comme pour s'excuser de son audace.


 

Ses yeux voyaient, mais il se refusait à admettre l'évidence. Cela lui aurait été trop pénible !


 

Plus de deux mille jours s'écoulèrent. La porte s'ouvrit…François venait de passer plus de neuf ans en prison sans jamais s'imaginer que quatre souris blanches s'étaient relayées près de lui. Toutes tellement adorables et parfaites. Toutes patiemment apprivoisées par Léonard.


 

François sortit avec sa dernière compagne. C'est dans le petit studio que sa mère avait préparé qu'ils ont trouvé un délicieux nid pour eux deux. Il avait oublié le mal qui le rongeait : cette violence qui l'avait poussé un jour à tuer. Il s'était pardonné, il avait pardonné aux autres. Il était pleinement lui-même.


 


 

Micheline Boland

Site Internet : http://homeusers.brutele.be/bolandecrits

Blog : http://micheline-ecrit.blogspot.com

 

Publié dans Nouvelle

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Commenter cet article

Micheline Boland 04/10/2018 20:31

Merci Jean Louis et Séverine.

Séverine Baaziz 04/10/2018 15:17

Petites douceurs fendant la noirceur et grisaille des quatre murs… Merci Micheline !

Jean Louis Gillessen 04/10/2018 14:00

Joli conte, Micheline. Belle histoire, et, les animaux, comme les oiseaux, les souris ou les rats sont souvent les compagnons de prisonniers.