Albert Niko nous propose la seconde partie de son texte "bleu nuit, hôtel social"

Publié le par christine brunet /aloys

 

Il n'y avait qu'une seule façon de me tirer de cet asile c'était de décrocher un boulot, rapidement, et si possible un CDI. J'aurais alors de bonnes chances d'obtenir un HLM.

Mes vieux m’ont alors dégotté un boulot tout cuit par l’entremise d’une amie. La vraie planque, c’était. Pour autant, j’aurai pas tenu plus de quinze jours. Je me demande à quoi ça tient. J’avais rien de bien méchant, surtout du classement et un peu de saisie. Et pour être le seul homme du service, j’échais chouchouté par ces dames…

Je démarrais tôt et un matin j’ai envoyé bouler le réveil. J’allais me libérer. J’ai rassemblé de quoi me rouler un joint au pied de mon lit, puis j’ai attendu l’heure d’ouverture des bureaux en pensant : eh bien, on y est. Quelques deux heures et un second joint après, je composai leur numéro.

- Allo ? Oui, bonjour madame. Je m’appelle Éric Bernicot, je travaille dans vos services.

- Oui ?

- Je vous appelle parce que je ne vais pas être en mesure de venir travailler aujourd’hui. D’ailleurs, je démissionne.

- Vous démissionnez ?

- C’est ça.

- Alors il faut nous envoyer un courrier au plus vite.

- Ah ! Pourtant je pensais que ça ne serait pas nécessaire si j’étais toujours en période d’essai…

- Le fait d’être encore à l’essai vous dispense d’un préavis, mais vous devez nous prévenir par écrit de votre démission.

- Très bien. Je vous envoie ça dans la journée.

Je me recouchai sitôt après avoir raccroché et entrepris de me confectionner un nouveau joint.

 

***

 

J'avais un ami qui avait le chic pour se faire lourder en un rien de temps des places qu'il s'était vu contraint d'accepter. Sauf que ça faisait quelques mois déjà qu'il languissait chez un concessionnaire de prestige où la plupart des gens se contentaient de passer devant la glace pour le frisson. Quand les gars avaient de la ressource, ils préféraient jouer sur les volumes en optant pour un quatre-quatre, et lui se traînait dans son musée de berlines comme un fantôme neurasthénique en multipliant les allers et venues entre la fontaine à eau et son bureau.

Et alors qu'il était en train de battre son record de longévité, j'ignorais que j'étais, moi, sur le point d'établir le record inverse.

Quand je me suis pointé dans ce futal bleu et cette chemisette écarlate, il m'a tout de suite demandé pour qui je courais et j'ai commencé à parader devant son bureau comme si j'étrennais ma dernière tenue de majorette. Je démarrais dans une demi-heure – à la pompe. Je voulais juste lui montrer la dégaine.

Le plus drôle c'est qu'une fois là-bas tout allait trop vite pour moi, les clients qui affluaient, qui tiraient la gueule, et je pigeais rien à cette caisse, alors j'ai accroché le regard du directeur qui avait laissé sa porte entrouverte et ça disait “continuez sans moi”. Je leur rendrai la tenue le lendemain, que j’ai fait.

Le plus drôle, c'est qu'en me voyant revenir moins d'une heure après, mon fantôme avait retrouvé des couleurs et le soir venu, on est allés dans un self qui venait d'ouvrir. Je me suis aligné cinq sangrias sur mon plateau, plus une montagne de piémontaise dans une petite soucoupe qui virait à la Tour de Pise sous le nez de la caissière...

 

 

En licenciant mon ami peu après suite au dépôt de bilan, son patron valida ce faisant son record de longévité dans un emploi – dix mois.

 

ALBERT NIKO

Publié dans Textes, Nouvelle

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