L'arrangement, une nouvelle signée Micheline BOLAND !

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

L'arrangement


 

Paul a trente ans, il est peintre. C'est un jeune homme élancé, à l'abondante chevelure noire et à la barbe bien taillée. Il a choisi de s'installer à la campagne pour vivre près de la nature. Il désirait dénicher une maison au bout du bout du pittoresque village où habitait sa grand-mère. Il pensait vivre là à l'abri de toutes les tentations du dehors, dans la douceur apaisante des chants d'oiseaux et des fleurs sauvages. Hélas, la seule maison qui lui convenait, à deux pas d'un joli petit bois, à trois kilomètres du centre, était située à côté d'une autre qui lui ressemblait d'ailleurs beaucoup ! C'étaient deux bâtiments en pierre du pays, aux volets blancs. Une simple clôture de fil séparait les jardins des deux propriétés. Après réflexion, malgré l'inconvénient, Paul se lançait dans l'aventure et achetait la maison.


 

La seule voisine de Paul s'appelle Joséphine. Joséphine, une institutrice retraitée, est une vieille dame tout en rondeur, sympathique à l'éternel tablier bleu impeccablement repassé et à l'imposant chignon gris. Jusque-là Paul n'échange avec elle que quelques salutations et banalités à propos de la météo. Mais un jour, Joséphine tombe dans son jardin. Paul, qui peint dehors, vient aussitôt à son secours. En l'aidant à se relever, il découvre avec étonnement jupon brodé, culotte en dentelle et porte-jarretelles d'un autre âge. Joséphine a ses coquetteries secrètes qui amusent beaucoup Paul. La chute ne laisse à première vue aucune séquelle si ce n'est un certain embarras de Joséphine qui murmure en rougissant : "Jeune homme ne dites à personne ce que vous avez vu, que cela reste entre vous et moi."


 

Rien de bien grave donc, plus de peur que de mal, mais voilà Joséphine qui ne se sent plus très sûre sur ses jambes et hésite à se rendre encore au village. Elle pourrait s'aider d'une canne pensez-vous sans doute ? Eh bien non, Joséphine estime que c'est la chose qui lui ferait à coup sûr prendre un sérieux coup de vieux… "À quatre-vingts ans, on n'est pas encore vieux !"


 

Joséphine demande dès lors de plus en plus souvent l'aide de Paul pour quelques menus services. Un jour, elle ose : "Dites-moi combien je vous dois pour le nettoyage de mes vitres ?


 

- Écoutez Joséphine, j'ai réfléchi. Je vous donne des petits coups de main. Vous m'avez déjà demandé l'une ou l'autre fois combien vous me deviez. Je vous ferai aujourd'hui une réponse identique : rien du tout, c'est avec plaisir !


 

- Rien ce n'est pas grand-chose. Je n'ai jamais vu quelqu'un remplir son sac à provisions ou son assiette avec des riens.


 

- Eh bien là ! Vous avez parlé d'assiette et ça m'a donné une idée ! Je viens à l'instant de trouver une façon comme une autre de me rétribuer. Prenons nos repas ensemble, chez vous. En tout bien tout honneur, évidemment. Pas de chichi entre nous. Juste votre cuisine habituelle. En contrepartie, je fais vos courses, je nettoie de temps en temps et continue à faire les petits bricolages. Ça m'arrange, plus de soucis de menu. Et vous aussi, je suppose que ça vous convient ?


 

- Évidemment que ça me convient. Comme je suis contente ! Je ne mangerai plus seule et surtout je n'aurai plus l'impression d'abuser de vous !"


 

C'est ainsi que Joséphine et Paul mangent ensemble quasiment chaque jour. Les gens jasent, mais laissons les jaser ! Paul est agréablement surpris du résultat qu'obtient Joséphine avec quatre carottes, quatre pommes de terre, des tomates et des basses côtes d'agneau. Avec du pain rassis et une pomme, elle réalise un pain perdu comme il n'en a jamais goûté. Quatre œufs, des oignons et voilà une omelette baveuse et irrésistible. Elle prépare des pets de nonne, des cerises à l'alcool, une tourte aux épinards et tomate de chèvre, et c'est toujours succulent. Parfois bien entendu, le pigeon est trop cuit ou l'entrecôte pas assez, parfois l'assaisonnement est trop banal. Mais qui est parfait ? D'ailleurs le plus souvent Joséphine admet ces petits défauts et s'en excuse ! "J'étais distraite, Paul ! Je suis désolée, mais je ne suis pas la bonne du curé !" Joséphine s'est découvert une nouvelle passion pour la cuisine et Paul prend conscience qu'il devient un fin gourmet.


 

À quoi rêve Paul tandis qu'il pédale pour se rendre au village ? Au sujet de sa prochaine œuvre ? À sa prochaine exposition ? Pas nécessairement. Il rêve de mousse au chocolat noir, de tarte à la rhubarbe, de gaufres à la cannelle… Parfois Paul prend des initiatives : il achète des asperges plutôt que les salsifis attendus ou ramène des épices nouvelles. Il fait entrer chez Joséphine des produits inconnus d'elle, du sucre de canne et de l'anis étoilé.


 

Et Paul grossit. Un kilo à la fois, ça ne se remarque pas trop, mais ça compte malgré tout ! Paul a changé les thématiques de ses œuvres. Il se met à peindre des natures mortes faisant évidemment la part belle aux fruits, légumes, volailles, pains et gâteaux. Désormais, Paul conseille Joséphine. Il lui a même offert un livre de cuisine. Tous les mardis à onze heures, sur les recommandations de Paul, Joséphine écoute religieusement l'émission "La cuisine de Mamy Chantal".


 

Quand Paul se rend au village, il rencontre souvent quelqu'un qui lui demande des nouvelles de Joséphine.


 

Un jour, c'est le curé : "Tiens Paul, comment va Joséphine ces derniers temps ?


 

- Oh, Monsieur le Curé ! Je dirai simplement que ces derniers jours, Joséphine est au sommet. Disons que je lui donnerai neuf sur dix."


 

Un autre jour, c'est le bourgmestre : "À propos de ta voisine, Paul, comment ça se passe pour elle ?


 

- Pas terrible. Elle me semble tout juste dans la petite moyenne. Hier, je lui aurais donné six sur dix."


 

D'autres jours, d'autres questions, d'autres cotations. Drôles de réponses, mais chacun imagine que Paul juge ainsi l'état de santé ou le moral de Joséphine. Moi qui suis dans le secret, je vais vous dire de quoi il retourne. Quand il annonce "cinq sur dix", c'est que le repas du jour n'a pas été merveilleux. "Neuf sur dix"? La crème de cresson de la veille était superbement assaisonnée.


 

Ce que cette histoire ne dit pas c'est que Joséphine, elle aussi, jugeait Paul : "Il a lavé les vitres en dépit du bon sens. Il ne mérite pas la moyenne ! Par contre il m'a fait connaître les escargots à l'ail, c'est vraiment succulent, c'est une très, très bonne idée : dix sur dix !"


 

Ce que l'histoire ne dit pas non plus c'est qui a commencé à noter l'autre !


 


 

Micheline Boland

 

Publié dans Nouvelle

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Jean Destrée 02/04/2018 08:40

C'est délicieux, comme une tarte aux pommes. J'ai encore faim. Merci

Micheline 31/03/2018 19:35

Grand merci Philippe, Carine-Laure, Marie-Noëlle et Jean Louis.

Jean Louis Gillessen 31/03/2018 14:07

Quel joli conte qui fait du bien au cœur. Belle rencontre entre ces deux êtres. Une histoire attachante et captivante dont on ne peut lâcher le fil. Un regard aiguisé sur la personne humaine, des personnages et un décor finement plantés sous la plume singulière de Micheline. Un plaisir à la lecture. Échange de services au quotidien, partages de moments scellés dans un judicieux " arrangement " : cotation 10 sur dix, Micheline ! Bravo et merci pour cette heureuse et agréable nouvelle.

Marie-Noëlle FARGIER 31/03/2018 10:01

Je crois que je l'ai déjà dit mais tant pis je le redis, j'aime beaucoup l'univers de Micheline. Un univers magique avec toujours une pointe de réalité . Pour ce texte "Il suffit d'oser se connaître, aller au-delà des apparences, des préjugés'. Merci Micheline !

C.-L. Desguin 31/03/2018 09:23

Une petite histoire toute simple pour commencer la journée. Simple? .....

Philippe D 31/03/2018 08:11

On tient un homme par son estomac, parait-il. Ça se vérifie ici aussi.
Si Joséphine devient centenaire, Paul atteindra des records de poids !
Bravo Micheline.
Bon weekend pascal à tous.