Dans son essai d'éthique politique, "Reconstruire le Congo-Brazzaville", Cyriaque Maixent Ebenga aborde la question du pardon

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

Le problème du pardon

 

e-1- Sens de la vengeance

 

Toute vengeance est tellement incommensurable de l'extermination de milliers d'être humains, parmi lesquels tant d’innocents, d'enfants et de vieillards. Aucune peine ne peut se mesurer au crime ainsi infligé au Congo. Aussi, la seule solution est de renverser le cours de l'histoire en instaurant un débat national dans le but de mettre fin à la haine, d'empêcher une nouvelle guerre, en œuvrant sans relâche en faveur d'une réconciliation.

Si la vengeance n'a, dès lors, pas de sens, le pardon n'en a pas davantage, surtout lorsque les responsables n'ont jamais renié leurs idées ni exprimé de regrets. Comment pardonner l'innommable et l'irréparable ?

 

D’ailleurs, – même si l'histoire du Congo a connu bien des barbaries et des crimes à travers ces dernières années, pour les Congolais, il restera toujours quelque chose de spécifique dans chaque guerre, quelle qu'elle soit. L'humain dans l'homme, c'est le scrupule d'être, disait Emmanuel Levinas. La politesse la plus banale peut nous révéler le fondement de l'humain. On apprend à un enfant à demander pardon avant qu'il ne sache pardonner. Il en comprend le sens plus tard. Est-ce un terme social, ethnique, théologique ou universel ?

Il y a autant de domaines d'application que le mot don. L'économie du don, à la différence de la justice, n'entre pas dans une logique d'équivalence. Dans l'idée de don, on n'attend pas la réciprocité. On donne plus qu'on ne reçoit. La justice va exiger réparation, alors que le pardon va susciter l'amnistie, qui ne peut être une amnésie. Le pardon, c'est d'abord une demande adressée à la victime, avant d'être un exercice souverain en faveur du coupable, voire du bourreau. Le pardon a quelque chose de miraculeux, car il remet en cause l'irréversibilité du temps. C'est un événement inouï qui efface d'une certaine manière ce qui est advenu. Il n'efface pas l'événement, il lui donne plutôt un autre sens.

Cette conversion de la mémoire permet à son tour un autre regard sur le futur. Mais pour trouver sa place, le passé doit être reporté à la juste distance du présent. S'il vient le hanter constamment, comme un spectre, il empêche le pardon. La condition d'un pardon, c'est la vraie mémoire, libérée de la hantise. Il s'exerce constamment une concurrence déloyale entre le pardon et l'oubli. Pardonner est un acte de mémoire. Pour pardonner une offense, il faut conserver la mémoire.

L'oubli peut se faire passer pour le pardon. Cela nous arrange quelquefois. L'oubli est un abandon à notre condition ; le pardon est une décision qui inaugure une existence nouvelle. Amnésie et amnistie ont en grec la même racine. L'amnistie ne fait souvent que cacher l'amnésie. Il y a des expériences traumatisantes dont on ne revient pas. L'on ne peut pas tout pardonner. Le pardon serait-il mort dans les camps de la mort, selon la formule célèbre de Jankélévitch ? Si l'on n'a pas fait de place à l'impardonnable, on n'a pas reconnu l'extrême gratuité du pardon. Il faut donner du temps au pardon.

 

Le pardon est-il arbitraire ?

 

Le pardon est imprévisible. Ce serait donner raison à Hitler, qui a voulu tuer l'amour, l'humain dans l'homme, donc le pardon ; Hitler a pu tuer les juifs, pas la Torah. Mais, encore une fois, seules les victimes ou leurs descendants peuvent pardonner. Si tout acte transgressif est compris comme la simple conséquence d'une cause, on risque d'écarter la responsabilité du sujet, de ne plus le traiter comme un homme, c'est dangereux.

Le pardon est fondateur de la société humaine. En définitive, c'est une rupture dans la chaîne des actions et réactions engendrées par l'offense. Il est, à la fois, utopique et absolument nécessaire. C'est une condition de l'humanité. Mais pas à n'importe quel prix… Il passe par le nécessaire travail de deuil et de mémoire.

Il protège aussi la justice contre la tentation de vengeance. Mais, inversement, l'instauration d'un tribunal humain a permis une rupture dans le cycle infernal de la vengeance. La justice instaure la distance nécessaire.

Publié dans présentations, Textes

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Jean Louis Gillessen 30/04/2018 12:24

Vaste sujet qui, à lui seul, exige plus qu'un paragraphe. J'apprécie le passage sur la différence en même temps que la racine commune entre amnistie et amnésie. Il reste que le mot " pardon " s'inscrit dans les termes qui me dérangent, sans doute pour sa connotation religieuse et théologique.