Bouddha, une nouvelle d'ALBERT NIKO

Publié le par christine brunet /aloys

 

 

Bouddha

 

Sentant la baudruche grandir dans sa tête, il s’agrippe à son stylo, attrape son chéquier et commence par régler son loyer. Puis il y a la pension alimentaire. La facture de gaz. Le tiers provisionnel. Heureusement qu’il vient de toucher sa paie. Et heureusement qu’il dispose encore de quelques timbres. Il met tout sous enveloppe, quand il se rappelle qu’il doit donner son congé pour l’appartement. Il prend une feuille, mais ne peut aller plus loin car déjà le stylo lui tombe des mains.

Un néon le cueille au plafond, dans la béatitude du Bouddha.

 

 

décrocher Bouddha

 

Depuis un mois, ça bichait. On était toujours arrivés à temps. Jusqu’à cette fois où le chef s’est retourné devant la porte.

- Jamais vous vous demandez ce que vous faites ?

Bob et moi on s’est regardés. On commençait à le connaître.

- On laisse ça à d’autres, lui a répliqué Bob en souriant.

- Merde, les mecs ! Ouvrez les yeux ! Les mots, les panneaux, les avenues, les routes, les tire-bouchons, les essuie-glaces… Ça vous dit rien ?

On a attendu la suite. Y avait que ça à faire. Il nous barrait l’accès de l’appartement. Derrière nous, le nouveau écoutait ce qu’il croyait être des consignes de travail.

- C’est tout ce qui se présente chaque jour devant vous et qui vous empêche de regarder au-delà. Vous me suivez ?

On a acquiescé.

- Vous vous êtes jamais demandés pourquoi on se traîne tous cette ombre ?

Le patron et ses théories à la con. J’aurais pu lui rétorquer que les panneaux et les tire-bouchons connaissaient le même phéno-mène, mais ça n’aurait fait que nous retarder davantage et qui ne nous disait qu’il ne savait pas exactement ce qu’il était en train de faire ? Il savait que nous savions, et c’était comme ça qu’il nous tenait, en nous condamnant à entendre ses théories fumeuses. Quand une nouvelle recrue se présentait, il lui bourrait tant et si bien le mou qu’on se retrouvait de nouveau entre nous, Bob et moi, et c’était sa manière à lui de nous chier dessus, avec notre pavillon sur vingt ans, et une bonne femme qui vous pondait la marche à suivre en même temps que ses marmots. Lui et sa belle petite gueule d’oiseau miraculé…

- Bordel, il y a une autre vie – il peut y en avoir une autre – mais trop de merdes vous bouchent la vue. C’était Saroyan, je crois, qui disait que l’esprit devrait être occupé en permanence à rechercher la vérité la plus complexe sur lui-même. Le réel en-ferme, là où l’imaginaire libère. Vu ?

- Et, a cru bon d’intervenir Bob, qu’est-ce que vous allez en faire, de votre esprit ?

- Merde, il est con ou quoi !? L’esprit n’est pas un outil. Faire… Pourquoi toujours forcément FAIRE ? Si en ne faisant rien, tu t’abstiens d’apporter ta contribution à cette folie géné-rale, C’est toujours ça de gagné pour les autres. Comme quoi, on peut faire quelque chose en ne faisant rien. Vu, tête d’épingle ? Bon, allons voir ce qu’il y a derrière…

Il a ouvert, jeté un rapide coup d’œil à gauche avant de s’engager vers la droite.

- Le morceau se trouve dans la cuisine. Moi, j’ai assez vu de ces cadavres volants à tête de Mickey. Cinq secondes…

Pendant que Bob prenait à gauche dans la cuisine, j’ai entraîné le nouveau dans la pièce à vivre, avec le chef.

- Bon, j’ai dit au nouveau. Pour reprendre vite fait, tu l’entraîne un peu vers toi par les pieds. Tu dégages bien la tête du moindre petit obstacle, c’est capital. Tu te libères une main pour ouvrir la fenêtre et tu me le fais passer délicatement à travers avant de le lâcher dans le ciel, OK ? Tout est clair pour toi ? Bon, au début ça fait toujours un petit choc de voir ça, mais n’oublie pas que le temps t’est compté !

Bob a croisé le nouveau en nous rejoignant.

- Il est mûr, qu’il lui a fait. Alors traîne pas trop.

Le chef était affalé sur le divan, face à une large baie vitrée.

- Je serais bien ici, avec cette vue magnifique sur la montagne. Si je pouvais, j’en décollerais pas.

- Et qu’est-ce qui vous en empêcherait ? a demandé Bob

- Pas le boulot, en tout cas, si c’est à ça que tu penses. Moi, je me suis pas laissé couillonner avec une bonne femme et des moutards. Je plaque quand je veux. Seulement, si je voulais pouvoir continuer à jouir du spectacle, il faudrait qu’à un moment ou un autre je sorte acheter de quoi manger, sans ou-blier le pcul, histoire que la machine continue. Vu, tête d’é-pingle ?

- EEH, a lancé le nouveau de la cuisine, ÇA SENT LE CRAMÉ !

- Putain ! a lâché le chef, je me demande où ils ont été le pé-cher, celui-là…

Juste avant que nous parvienne la détonation familière, le pet de foire de la fin.

- D’un côté le ravissement, et de l’autre, l’horreur, a souri le chef à la montagne. Comme les deux faces d’une même pièce.

Bob et moi, on s’est précipités. Le mec par terre, la tête en moins, la cervelle en petits morceaux, et le sang sur les murs, sur les éléments de la cuisine, jusqu’au visage du nouveau qu’en était méconnaissable, baptisé par Mickey.

- Bon sang ! a fait Bob. Et le néon ALLUMÉ ! Je t’avais dit de pas traîner !!

Bob est redescendu en râlant pour aller chercher le matériel, et j’ai envoyé le nouveau se débarbouiller. Essaie de pas rencontrer le miroir, petit.

Le téléphone du chef sonnait juste quand il s’est pointé.

- Ouais ? Non, Impossible. Ici ça a merdé. Envoyez une autre équipe. Écoutez, la gestion des effectifs, c’est votre problème. Tout ce que je peux vous dire, c’est que si on y va maintenant, on vous laisse un atelier de peintre, et le proprio vous demandera des comptes. C’est ça, on y œuvre…

Après avoir raccroché, le chef a fait une remarque sur la cou-leur du sang que j’ai pas relevée. Par contre, j’ai rien loupé de sa petite excursion par le frigo.

- Soyez sympa, chef, laissez-nous une bière. On va en avoir besoin.

- Désolé, c’était la dernière.

- Vous en avez une dans la poche de votre blouson.

- Celle-ci est pour la part cachée de mon âme.

 

 

D’aucuns vous diraient que le sang est fait pour RESTER, mais ils n’avaient pas les produits adéquats et le nouveau s’en était bien sorti. C’était un gars solide, juste un peu con. Le profil idéal.

Quand on a regagné la voiture, je me suis retrouvé à côté de lui, sur la banquette arrière.

- T’as pas l’air du coin, j’ai dit. T’es de passage ?

- Non, je compte bien rester. J’arrive avec une femme et un bébé, et on aimerait bien faire construire. Dites, ce boulot, c’est du sûr ?

- Pas plus sûr. On a toujours besoin de bras.

Puis, en s’adressant à tout le monde, il a demandé ce qui était le plus intéressant, comme magasin. J’ai croisé les sourcils froncés du chef dans le rétro.

- Le moins cher, j’ai dit, c’est Cardesourds. Sauf pour les fruits et les conserves de légumes. Dans ce cas-là, je te conseille Insèrecharmé.

Le jeune a hoché la tête comme si je lui avais refilé le tuyau du siècle. C’était bien engagé.

Publié dans Nouvelle

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C.-L. Desguin 29/01/2018 14:32

Les textes d'Albert Niko ne laissent pas indifférents, ça remue.