Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Le blog Aloys

Thierry-Marie Delaunois nous propose la suite et fin de sa nouvelle "Etrange"

4 Décembre 2016 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

 

-         Mon Arthur ? s’inquiète-t-elle tout à coup.

-         Qu’y a-t-il ? Tu as changé d’avis ? Nous retournons auprès de Gino ?

-         Non, non… Ma compagnie ne te dérange pas, j’espère ? D’accord pour un petit tête-à-tête récréatif ?

-         Je veux bien !

-         Je sens en toi le parfait interlocuteur, l’homme idéal sur ce point ; à toi on peut se confier, j’en suis certaine. Tu es un authentique, une personne intègre, sincère mais tu sembles vouloir le cacher. Pourquoi ? Je ne sais pas mais loin de moi l’idée de t’interroger ! Arthur, tu…

 

Soudain elle s’interrompt alors que nous sortons du supermarché. Un silence un peu plus inquiétant cette fois. Aurait-elle bu, la douce Maria ? Non, je l’aurais remarqué à son haleine, à ses yeux, au teint de ses joues. Quelle splendeur, je devrais être flatté et quelle étrange femme !

 

-         Oui, Maria ? Quelque chose te… chiffonne ?

-         Non, non, aucunement ! J’allais dire que tu dissimules en toi… Comment dire ? Un trésor !

-         Pardon ? Moi ?

 

Je n’étais décidément pas au bout de mes surprises. Maria semblait digne de son cousin, c’était une intuitive mais un esprit… mercenaire ! C’était le bon mot. Oui, une bien étrange femme !

 

-         Excuse-moi d’être aussi franche avec toi ! Je ne te connais pas mais je suis certaine de ne pas me tromper : il y a quelque chose de délicieux en toi, de jouissif pour quiconque te côtoie. Ta compagne a énormément de chance, elle…

-         Je suis seul dans la vie, Maria !

 

Voilà ! C’est lâché ! L’une de ces choses qu’on ne déclare pas facilement par pudeur ou peur d’être jugé et catalogué de marginal ou d’asocial. Qu’est-ce qui m’a pris ? Mais elle a pris l’initiative, je ne passerai donc point pour un dragueur !

 

-         Tu es seul ? Moi de même ! Bienvenue au club ! Voilà ! Nous y sommes. Allons-nous placer dans la file !

 

Et la suite se déroule dans le silence le plus absolu jusqu’à ce que nous nous installions face à face dans un coin mais :

 

-         Viens t’asseoir près de moi, Arthur ! Tu veux bien ?

 

Son regard azur me quémande, presque une supplique ; je ne peux résister mais prends mon temps pour exaucer son vœu. Pieux ? Songeant à la Belle et le Clochard de Disney, j’ébauche un sourire. Depuis que je suis arrivé au supermarché une demi-heure plus tôt, quelque chose a changé. Comme si une fuite s’était produite en moi, me rendant plus léger, plus serein. Etrange changement !

 

-         Pourquoi souris-tu ainsi, Arthur ? Ah oui ! C’est probablement inattendu pour toi mais sache que ce l’est également pour moi. As-tu lu le livre de Gino ? Des forces invisibles nous guident, nous traquent, je crois en celles-ci !

 

Difficile de me concentrer à présent ! Me tenir aussi près d’une si belle femme relève en principe du tour de force en ce qui me concerne. Pourtant je ne rêve pas et quel maintien ! Est-ce que je touche là le ciel ? Au divin ? Maria a un corps sculpté dans le plus beau des moules, ce qui m’émoustille quelque peu. A quoi dois-je m’attendre ? Non, tout de même pas… Brusquement j’enchaîne :

 

-         Des forces invisibles de quel type ?

-         C’est très mystérieux, Arthur, je ne peux t’en apprendre davantage. C’est de l’ordre de… l’indicible !

-         Oui et vu qu’elles sont invisibles, c’est tout vu !

 

Son rire est frais, perlé ; d’un geste gracieux elle porte alors sa tasse aux lèvres, hume, goûte ; je l’imite puis nous reposons nos tasses de concert, ivresse de l’instant, à l’unisson ; soudain ses yeux plongent dans les miens, lumineux, limpides. Une mer aux eaux tranquilles mais, au-delà de l’horizon, comme une menace ou ne serait-ce pas plutôt son moi profond qui apparaît là teinté d’un léger vague à l’âme ? Etrange, ce contraste ! Insolite.

 

-         Merci, Arthur, pour ce moment ! C’est… magique !

-         Je ne suis pas Merlin mais Arthur, sais-tu ?

-         Oh ! Bien tourné ! s’exclame-t-elle, ravie.

 

Une vague de chaleur déferle en moi, accompagnée d’un léger tremblement. Que m’arrive-t-il ? Les forces invisibles seraient-elles à l’œuvre ? A n’en pas douter puisque le courant passe, un courant de sentiments partagés, je le sens. Quels types de sentiments ? De la sympathie, c’est sûr, une franche sympathie mêlée d’une reconnaissance mutuelle. Comme un écho. Cette journée sortait réellement de l’ordinaire ; nous formions là un bien curieux tableau tous les deux. Image d’Epinal ? Pour cela nous devrions refléter le parfait bonheur d’être deux mais ce n’était point le cas. Tout à coup Maria pousse un profond soupir :

 

-         Dis-moi, Arthur…

-         Quoi donc ?

-         J’ai une question un peu particulière à te poser. Je peux ?

 

Est-ce que je l’intimide, moi, le pauvre Arthur, le misérable Arthur, une coquille vide bien qu’elle semble avoir trouvé en moi un trésor ? Etrange, une fois de plus…

 

-         Bien sûr ! Je t’écoute, Maria !

-         Penses-tu que ce que tu vois et perçois de moi corresponde à la réalité, c’est-à-dire à mon vécu personnel et à mes pensées du moment ? Mon paraître est-il l’exact reflet de mon être intérieur ?

 

Stupéfaction, mais j’essaie de ne pas le laisser transparaître justement ! Quelle question ! Serais-je tombé sur une penseuse, une philosophe ? Maria bat alors des cils avant d’incliner la tête vers moi, ses cheveux dissimulant ses traits, me cachant ses yeux azur qui, je le devine, se sont embués. Elle a perdu de sa superbe. Que répondre ? Subitement je comprends la raison de cette question qui n’aurait pas de raison d’être si tout allait à merveille pour la belle ; je lui déclare ensuite, inspiré :

 

-         Je t’admire, Maria, tu es une femme de qualité courageuse, battante ! Tu montres une image très positive de toi. Bravo car moi je n’y parviens pas ! Oui, tu as face à toi un homme à la dérive, qui n’a plus aucun espoir ni goût à rien, un homme à bout, sur sa fin. Pardon de t’avoir trompée, je…

-         Mais tu ne m’as point trompée, Arthur, puisque je l’ai deviné. Compris. Et tu ne nies rien ! Tu es quelqu’un de droit, d’intègre et mieux vaut toujours un sacré silence qu’un gros mensonge ! Donc tu sais que je… je…

 

Contre toute attente, éclatant en sanglots, Maria vient brusquement de se recroqueviller sur elle-même, plaçant une nouvelle fois ses mains devant son visage. Ainsi donc la belle connaît aussi la désillusion, le désespoir, la détresse. Touché, même bouleversé, je pose délicatement une main sur son épaule, sans mot dire et de manière à lui faire sentir qu’elle n’est pas seule au monde, qu’un homme se tient auprès d’elle prêt à l’écouter, à compatir, à la réconforter si nécessaire. Nous nous connaissons à peine, si peu ; pourtant, là, nous ne faisions qu’un. Une communion des âmes. Nous nous étions découverts semblables dans nos parcours respectifs. Soudain, elle m’attrape les mains, hoquetante :

 

-         Je suis désolée mais je ne pouvais plus me contenir. Tout contenir. J’ai ma dose, Arthur, tu peux le savoir. Une overdose même, tu peux me croire…

 

Et c’est elle qui me prend énergiquement dans ses bras alors que ce devrait être en toute logique l’inverse :

 

-         Pour mon plus grand malheur j’aime les femmes et il m’est difficile de le dissimuler. Il paraît que cela se sent. Il n’y a donc pas de perspective qu’il y ait entre nous un jour ne fût-ce que l’espoir d’une…

-         Allons, allons, Maria, s’il te plaît, ne t’inquiète pas !

-         Je t’en prie, ne me laisse pas…

-         Tomber ? Sûrement pas ! J’aimerais pouvoir t’aider !

-         Mais tu le fais déjà si bien ! Merci, Arthur ! Cadeau ! lance-t-elle tout à coup, avant de m’embrasser furtivement sur les lèvres. Comme si j’étais pour elle un ange.

 

Surpris, je ne réponds pas à son baiser mais ne me retire pas non plus. On est donc deux à pédaler dans la choucroute ? Clairement ! Que faire ? Mon esprit fonctionne à la vitesse de la lumière, cherchant une solution, la solution, non une parade ou une échappatoire, mais c’est mon cœur qui se jette soudain à l’eau :

 

-         Maria ?

-         Oui ?

-         On peut tenter d’affronter ensemble les problèmes si l’idée te plaît, la première étape serait d’apprendre à mieux nous connaître. Nous nous soutiendrions mutuellement. On peut conclure une sorte de pacte.

 

Puis tombe le silence ; j’en profite alors pour la prendre dans mes bras à mon tour, la berçant contre moi, nos cheveux mêlés, tous les deux ivres de chaleur humaine, de tendresse.

 

Bientôt je la sens revenir, retrouver son assurance et quand nous nous détachons, nous ne pouvons que nous contempler, les yeux dans les yeux ; dans cet échange une promesse, vraie, inaltérable car je me sens prêt à relever ce défi : la rendre plus heureuse. Une énergie nouvelle a envahi mon être, tout mon être, telle une renaissance, elle le sent, je le sais, sourit, elle aussi prête à s’ouvrir, cœur, âme et esprit. Je me sens ragaillardi, motivé et quoi qu’il faille accomplir, je…

 

-         Arthur, je ne t’ai pas encore révélé le pire. Cela ne se voit pas en ce moment, cela ne saurait tarder mais… j’ai une tumeur à vaincre au plus vite.

 

Pourquoi ne suis-je pas surpris, même sous le choc ? Bizarre ! Une vive émotion devrait m’envahir, me paralyser mais… rien comme si je savais déjà qu’un mal la rongeait.

 

-         Tu ne dis rien ? Etrange que tu restes aussi calme ! Aussi stoïque !

-         C’est parce que je suis ici, auprès de toi, autant pour le meilleur que pour le pire. Dès maintenant, ta tumeur te paraîtra plus légère : je la partage avec toi !

 

Qu’ajouter ? Une ivresse vient de céder le pas à une autre, nous le savions tous les deux, celle de pouvoir lutter côte à côte. Même si cela ne résout rien à brève échéance, le soutien et le réconfort seraient désormais nos armes à toute heure du jour comme de la nuit, nos pensées partagées, accrochés l’un à l’autre. Nos rires vaincraient nos larmes ; le partage, nos solitudes ; la clarté, nos ténèbres ; le positif, le négatif. Et si Maria ne devait pas s’en tirer ? Elle m’aurait malgré tout à ses côtés jusqu’au bout du chemin, le message, passé, était on ne peut plus clair. Ferme. Personne ne se mettrait en travers de notre ivresse. Etrange ? Nous seuls, Maria et moi-même, détenions les cartes. La réponse. La vie à tout prix ? Coûte que coûte et nous avions déjà pris la route !

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article

Micheline 05/12/2016 18:31

Une émouvante histoire et un style agréable. Bravo !