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Le blog Aloys

Concours "les petits papiers" Texte n°6​

20 Octobre 2016 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #concours

JE TE FAIS CONFIANCE, MA FILLE

Le jour de ses quatre-vingts ans, Maman m'a dit : "Ce petit AVC m'a laissé des séquelles, peu visibles pour les gens, mais bien réelles pour moi. Je ne me sens plus aussi fringante qu'avant. Parfois, j'ai des problèmes pour m'exprimer. Tu l'as sans doute remarqué ? Il m'arrive d'employer un mot pour un autre… Je passe la main, Christelle. Tu t'occuperas de toutes mes affaires. La gestion de mon patrimoine, ça exige trop d'attention. Je risque de commettre une bêtise. Je vais te faire une procuration, c'est plus sage." J'avais du pain sur la planche

C'est ainsi qu'à quarante et un ans, j'ai tenu les comptes de Maman. Enfant unique comme mes parents, j'hériterai d'une petite fortune au décès de ma mère.

Au début, j'ai géré ses affaires comme j'aurais géré les miennes. Il ne me serait pas venu à l'idée de spolier ma mère. Mais le temps a passé, Maman a eu quatre-vingt-dix ans alors que j'en avais cinquante et un. Maman restait plutôt alerte. Elle conduisait encore sa petite voiture dans le quartier, elle fréquentait toujours son club de bridge et faisait régulièrement sa gymnastique matinale.

C'est en voyant une publicité dans un magazine que j'ai eu envie de ce cabriolet dernier cri. J'ai pensé : "L'argent qui me reviendra au décès de Maman, j'en ai besoin maintenant. Plus tard, il sera trop tard." Presque aussitôt j'ai entendu la voix de Papa : "Je ne veux rien devoir à personne, je ne suis pas un mendiant. J'assume ce qui m'arrive". C'est ce qu'il avait dit après avoir refusé que ses parents lui offrent l'argent destiné à réparer le toit de notre maison. Papa était si fier ! Il avait été furieux quand, rentrant de Paris, ma grand-mère m'avait rapporté un joli ensemble en soie sauvage. "Mamy pourrait t'acheter dix robes de plus, elles ne seront jamais aussi belles que celle que tu achèteras avec ton premier salaire. Tu verras…"

L'idée est donc passée. Elle semblait m'avoir abandonnée. Puis Maman l'a ravivée : "Pauvre Christelle ! Tu devras attendre que je disparaisse pour avoir ton héritage". J'ai eu le sentiment que si elle pensait cela, elle aurait pu dans l'immédiat me faire une donation, mais c'était un acte juridique dont elle ignorait probablement l'existence. J'ai pourtant répondu : "Maman, je ne manque de rien, crois-moi". Il y avait tout à la fois la crainte de la blesser, le sens des convenances et la fidélité à Papa.

Un reportage télévisé sur un centenaire m'a amenée à revoir mon point de vue. Mon anniversaire approchait. Après quelques hésitations, j'ai osé : "Tu ne m'offrirais pas une petite croisière en Norvège, Maman ?" Elle a accepté et quelques semaines plus tard, je partais à la découverte des fjords. Huit jours c'était peu, mais même si Maman avait une voisine prévenante et attentive, elle avait horreur que je m'éloigne trop longtemps. Pour Noël, puis pour Pâques, je lui ai demandé si elle ne m'offrirait pas un petit sac d'un grand maroquinier ou un collier aperçu à la vitrine d'une joaillerie. Ce fut oui !

Encouragée par son assentiment, j'ai soustrait quelques milliers d'euros sur son compte pour acheter la voiture de mes rêves. Puis, je me suis offert un séjour dans un palace vénitien, j'ai fréquenté des restaurants étoilés avec Bernard, mon éternel amoureux ou avec Maman, évidemment. Un foulard par-ci, un bracelet par-là. Ni vu ni connu. Après tout, je ne faisais qu'anticiper ce que je ferais quand Maman aurait rejoint les étoiles.

J'aurais pu continuer si je n'avais eu quelques scrupules… Sous une forme ou une autre, il me fallait une autorisation maternelle. Un bel après-midi, j'ai lancé : "Tu sais, Maman avec une partie des intérêts que tu as touchés dernièrement, je viens de m'acheter un pull en cachemire. Ça ne te dirais pas que je t'en achète un ?" J'ai épié ses réactions du coin de l'œil. Un instant elle a froncé les sourcils et s'est détendue : "Tu as bien fait, Christelle. Tu es encore jeune, tu vois du monde, tu travailles, tu sors avec tes amis par tous les temps. En ce qui me concerne, ma garde-robe est remplie. En tout cas, j'apprécie ta franchise même si tu as agi sans me demander la permission." Son ton n'avait rien eu de réprobateur ! J'ai bredouillé un timide merci. Elle a repris : "Tant que tu ne touches pas au capital, fais ce qui te plaît…"

J'ai profité de l'opportunité pour lancer : "Et si avec les bénéfices de tes actions, nous allions passer quelques jours dans un palace au bord du Léman ? Souviens-toi, quand Papa a pris sa retraite, vous y étiez allés et ça t'avait plu." Elle n'a pas réagi immédiatement, elle a toussoté comme si elle se donnait le temps de la réflexion. Il y a eu une lueur dans son regard quand elle a répondu : "Pourquoi pas, si ça ne t'ennuie pas de te balader avec une vieille femme !"

Nous sommes parties en Suisse. Ce fut une belle connivence : partage de plats raffinés, magnifiques paysages, rires de gamine, yeux brillants devant le spectacle majestueux du site. Le plus souvent, elle se contentait de petites promenades solitaires dans le parc tandis que je faisais du shopping ou des balades. Elle ne m'a fait aucun reproche à propos de nos dépenses : "Ces vacances m'ont fait un bien fou. Nous recommencerons, mais plus près de chez nous. Le voyage m'a paru un peu long…"

Nous avons choisi les bords de Meuse et plus tard, nous sommes allées sur la Côte d'Opale. C'est ainsi qu'un jour pluvieux, je suis entrée au casino du Touquet et que j'ai été fascinée par l'imprévisible roulette. J'ai joué quelques euros et très vite, je suis devenue accro à ce jeu. Ma quête n'est pas de gagner, mais de vivre intensément, de sentir mon cœur battre, de trembler face aux caprices du destin. J'ai découvert ce qu'était le vrai suspense, l'ombre et la lumière.

En rentrant, j'ai continué : le casino de la ville était à deux pas. J'ai joué, peu, mais souvent. J'ai joué, j'ai perdu. Les comptes de Maman se sont dangereusement dégarnis…

Heureusement, il y a l'immobilier et les placements auxquels il m'est impossible de toucher, sans quoi je crois que Maman aurait pu être ruinée sans avoir pris conscience de la situation.

À présent, j'ai près de soixante ans. Maman vit toujours dans sa maison, elle est bien entourée par une infirmière et une aide-ménagère. Elle sort encore parfois avec moi. Pour ses cent ans, elle souhaite que j'organise une belle fête.

Elle m'a recommandé de ne pas regarder à la dépense…

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Philippe D 20/10/2016 19:43

Ah comme il est facile de dépenser l'argent des autres !

Pâques 20/10/2016 17:25

Elle n'avait pas gagné le pactole ...
C'est intéressant car on découvre un autre comportement et cela fait réfléchir !

Christina Previ 20/10/2016 16:46

La confiance n'a pas toujours été honorée et le texte me semble un peu long... mais, dans ce texte, on revient au pactole sans passer par la case LOTTO ( ou loterie), ce qui est une idée nouvelle.

Séverine Baaziz 20/10/2016 14:44

Il n'y a ni meurtre ni délit, pourtant ça fait froid dans le dos. Bien mené !
"Maman vit toujours" n'est pas d'une folle gaieté et une fois de plus, c'est une histoire qui dessine combien l'argent ne fait pas le bonheur...