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Le blog Aloys

Concours "les petits papiers" texte n°5

18 Octobre 2016 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #concours

Cela fait plus de vingt ans que je joue au Lotto, vingt ans que je regarde les boules tomber, une à une, espérant toujours voir les numéros que j’ai tirés au sort au moment où j’ai décidé de tenter ma chance aux jeux de hasard. Mais on dirait qu’elles le font exprès, ces maudites boules de malchance ! Les miennes, celles que j’espère voir tomber, restent coincées dans la machine ! Maudite machine !

Le pactole ! Je voulais de l’oseille, beaucoup d’oseille afin de pouvoir fuir la mégère que j’ai épousée il y a vingt-cinq ans. Tiens, j’y repense, ça fait tout juste vingt-cinq ans qu’on s’est dit « oui » pour le meilleur et pour le pire. Le pire, je l’ai connu, là, y a pas de problèmes, mais le meilleur, c’est comme les boules de Lotto, ça reste coincé quelque part dans la machine, la machine de la vie, du temps qui passe. Allez Germaine, bon anniversaire !

Pourtant, Germaine – enfin son vrai nom c’est Caroline, mais je trouve que Germaine lui va mieux à la vieille – elle a pas toujours été comme ça sinon je l’aurais pas épousée. J’suis pas con quand même ! Elle était plutôt jolie, Caroline, quand je l’ai rencontrée, blonde, grande, avec des yeux en amande et des seins, j’vous dis pas des seins, hum, j’en bave encore ! Dix de plus que moi qu’elle avait quand on s’est vus pour la première fois, vieille déjà, trop vieille pour enfanter sans doute, car des bambins, elle ne m’en a pas fait un seul ! Et c’est pas faute d’avoir essayé ! Les fausses couches, l’attente désespérée, le sang qui revient chaque mois, ce fut ça notre vie, les premières années. Et ça l’a aigrie, Germaine. Elle a changé du tout au tout. Plus un sourire, plus un mot gentil, plus un dessert préparé avec amour, rien, nada, bouffe ta main et laisse l’autre pour demain !

Au bout de cinq ans, j’en pouvais plus de la Germaine ! Je me suis mis à avoir des maitresses, une blonde, une brune, une rousse, … Si c’était maintenant, j’pourrais même vous dire une rouge, une bleue,… tant la mode a changé ! Que voulez-vous ? Tout change ! Même Caroline qui est devenue Germaine ! La tromper m’a fait du bien, j’dois dire ! Un an, deux ans, puis elles ont commencé à me fatiguer, les gonzesses ! Il leur faut tout, les gonzes : le beurre, l’argent du beurre, et pourquoi pas, le sourire de la crémière ! Moi, j’en pouvais plus, je les ai toutes plaquées, les unes après les autres, et je suis resté seul … avec ma Germaine !

C’est alors que je me suis mis à jouer au Lotto. J’ai misé un peu d’argent, pas beaucoup, du moins au début. Ensuite comme le hasard ne m’était pas bénéfique, j’ai misé un peu plus. De l’oseille, elle en a, Germaine, enfin c’est plutôt sa mère qui a la bourse, mais elle est pas prête à en délier les cordons, celle-là ! J’ai jamais pu la piffer, la belle-doche ! Pingre comme pas deux, elle donnerait même pas l’eau qu’elle lave ses pieds !

« T’auras le trésor quand j’aurai passé l’arme à gauche ! » Voilà ce qu’elle a toujours répété à sa fille ! Faut croire que son arme est bien accrochée à droite parce qu’elle est toujours là, la belle-maman, avec son pognon bien à l’abri à la banque. Elle a même pas voulu payer lorsque sa fille a voulu avoir un bébé autrement que de manière naturelle ! Elle a rien voulu entendre, la vieille !

« Faites un bébé comme tout le monde ! qu’elle a répondu à sa fille lorsqu’elle lui a demandé un peu de tune pour l’opération. Qu’est-ce que j’en peux si tu as épousé un homme stérile ? Je t’avais dit de bien choisir ton futur époux ! Résultat : t’as choisi un bon à rien ! Il ne sait rien faire de ses dix doigts, et apparemment, il n’y a pas que ses doigts qui ne servent à rien ! » Et toc ! dans les mâchoires ! J’ai reçu ça en pleine poire ! J’en suis resté, comment on dit ? abasourdi ! J’ai rien pu répondre ! Et pourtant, on peut dire que j’ai de la répartie ! Mais là, rien, elle m’a coupé la chique, la vieille rosse ! Et d’abord qu’est-ce qu’elle connaissait de notre vie privée, hein, la belle-doche ? Et d’abord c’est pas moi qui n’a pas pu ! Le médecin me l’a bien dit : « Vous n’y êtes pour rien, monsieur, c’est votre femme qui… ».

« Ouf ! je me suis dit, je suis bien l’étalon que je croyais ! » Et pour le prouver, j’ai fait un enfant à Annick. Bon, Annick, elle l’a pas gardé, le gosse, elle avait seize ans, faut la comprendre. J’pouvais pas quitter Germaine pour épouser une gamine de seize ans, quand même ! Et qui c’est qui aurait fait bouillir la marmite ? A la maison, c’est Germaine qui ramène l’oseille, moi j’ai pas d’travail. C’est pas que je sois fainéant, mais j’suis vite fatigué, j’ai pas d’santé, comme disait ma mère !

Et c’est donc avec l’argent de ma grosse que je joue au Lotto. Depuis plus de vingt ans, je vous l’ai dit, et rien, quelques euros seulement. Avec les années, je me suis mis à jouer des plus grosses sommes. Après les boules de la malchance, j’ai essayé les chevaux, puis les billets à gratter, mais quand on est né sous une mauvaise étoile, y a rien à faire, la veine, c’est pas pour soi !

Et puis, un jour, vous m’croirez pas : j’ai décroché la timbale ! A moi, les millions ! Riche comme Crésus ! L’argent était là, devant moi, dans un sac, et vous m’croirez encore moins, j’savais pas quoi en faire, de tout ce pognon !

Partir, c’est ce que j’avais toujours voulu ! Me la couler douce au soleil, le chapeau sur la tête, les doigts de pied en éventail, à siroter un cocktail coloré sur une plage de sable blanc ! J’en rêvais depuis des années. Eh bien là, alors que je pouvais enfin réaliser mon rêve, je suis resté comme bloqué. Partir sans Germaine, j’pouvais pas ! Depuis plus de vingt ans, elle dirigeait ma vie, me disait ce que je devais faire, ou dire, ou penser ! J’avais perdu ma personnalité ! Je me rendais compte que je ne pouvais rien faire sans elle ! Même prendre un billet d’avion, j’pouvais pas, c’était trop dur pour moi !

Et pourtant, j’aurais dû ! J’aurais dû embarquer mes maigres affaires et disparaitre. Je ne serais pas dans cette situation maintenant ! Je ne serais pas seul, à lire le journal, sans Germaine à mes côtés pour commenter l’actualité.

Le journal que je tiens en main date de quelques jours. Il parle du cambriolage qui a eu lieu chez la concierge de mon immeuble. La vieille – qui l’aurait cru ? – cachait son magot dans son matelas. Une fortune évaluée à plusieurs millions d’euros ! Je ne l’ai pas crue quand elle m’a dit qu’elle était aussi riche que la reine d’Angleterre ! Comment aurait-elle pu gagner autant de fric en nettoyant les escaliers et le hall de l’immeuble ? Elle déconnait, la vieille ! Et puis, pourquoi elle m’en parlait, à moi qui essayais de faire fortune dans les jeux de hasard ? D’après le journal, elle était atteinte de démence sénile. Ça doit être sa maladie qui l’a poussée à parler. Toujours d’après le journal, elle n’était pas encore morte, quand le facteur l’a trouvée le matin. C’est à l’hôpital, qu’elle a clampsé ! Elle a eu le temps de parler au médecin avant de fermer les yeux…

Allez, je referme le journal, j’entends du bruit dans le couloir, ça doit être l’heure de la promenade. J’vais encore devoir tourner en rond dans cette cour carrée surmontée de fils barbelés, sans Germaine !

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Christina Previ 20/10/2016 16:37

Tel est pris qui croyait prendre, c'est à la fois féroce, génial et la chute renoue avec la morale.

Philippe D 19/10/2016 22:00

Et voilà, bien mal acquis ne profite jamais ! Bien fait pour lui !

marie noelle fargier 19/10/2016 18:39

Hihihi ! L'image de la femme en prend un coup dans ce concours ! A croire que ces messieurs auteurs trouvent un lien entre elle et le pactole ! RIRES

Pâques 19/10/2016 18:15

J'adore la chute !
Il est en prison et Germaine va pouvoir partir au soleil ;-)

marie noelle fargier 19/10/2016 19:04

:)

Micheline 19/10/2016 17:33

Une histoire où le loto tient aussi un rôle non négligeable...

Séverine Baaziz 19/10/2016 11:01

J'ai beaucoup aimé.
Drôle et terrible à la fois. Au début, j'ai plaint le pauvre homme et puis, au fur et à mesure, beaucoup moins. Je me suis laissée mener avec distraction jusqu'au point final.
Vivant et efficace...

Edmée De Xhavée 19/10/2016 08:57

Oui c'est "drôle" en surface et puis... ces histoires-là sont moins rares qu'on ne pense, la patiente attente de la mort de cet autre qu'on n'aime plus mais ne sait quitter. L'enjeu quotidien devient : combien d'années me restera-t-il après? Années rien que pour moi?

Christian Eychloma 19/10/2016 08:44

Très très drôle, et bien plus profond qu'en apparence !

Carine-Laure Desguin 19/10/2016 07:13

Ah, bien! De l'humour et de l'argot qui emballent une histoire bien imaginée ou peut-être vécue, tiens oui j'y pense, ma copine Caroline me dit souvent que son mec peut crever là, il n'aurait pas une seule orange, allez savoir,les hasards de la vie...

Christian Eychloma 19/10/2016 08:45

:D