Concours "Les petits papiers" texte n°4

Publié le par christine brunet /aloys

Quand la vie pivote…

Putain ! Je l’ai hurlé à mort ce mot de six lettres ! Putain ! J’étais libre ! Enfin libre ! Le pactole venait de me tomber dessus, comme ça. Dans une espèce de loterie. Oh, une bien drôle de loterie, un concours de circonstance, comme on dit. Peut-être même une magouille, d’après certains échos. Qu’importe, le pognon était au rendez-vous et je me rendis compte qu’enfin, je pourrais combler toutes les heures de mon existence en m’activant à ce que j’aimais vraiment. Ce que j’aimais ? Me balader, la tête dans les étoiles. Lire, lire tout ce qui me tombait sous les pognes : de Pierre Louÿs à Martin Page en passant par Benoîte Groult et Patrick Modiano. Et Marguerite Duras. Point. Non, j’oubliais des auteurs incontournables. Christine Brunet, Christian Van Moer, Laurent Dumortier, Martine Dillies-Snaet et Bob Boutique (Faut jamais renier ni rien ni personne).Vous voyez, y’avait d’la marge. Et ce que j’aimais, c’était surtout, surtout : écrire. Oui, j’écrivais déjà depuis des lustres. Des histoires gentillettes. Ou des trucs plus sérieux, avec une philo de dieu le père en filigranes, juste pour les lecteurs qui savaient lire entre les lignes. Mais à partir de ce jour lumineux de novembre dernier, quand j’ai compris qu’un paquet de tunes me tomberaient bientôt dessus… Putain !

Le premier truc qui m’est venu à l’esprit, c’est Louky. Louky, Le Condé et ses banquettes en moleskine, cette jeunesse perdue du côté de l’Odéon. Ne me demandez pas pourquoi cette Louky m’a traversé l’esprit, c’était comme ça. L’envie de décrocher l’inaccessible. Avec tout ce pognon sur la trogne, je devenais fou.

D’ailleurs, pour vous expliquer tout ça, je ne sais par quel chapitre commencer. Après l’annonce de ce mégamachinchose, sans hésiter, je lâche mon appart rue Rachel, j’en ai marre de mes voisins mortifères et je file à grands pas (je dis bien je file, je ne regarde rien, pas une seule gonzesse, pas un regard vers un bar quelconque, rien) de l’autre côté de la Seine, rue Saint-Benoît. Mythique aussi, la rue Saint-Benoît. Vous pigez le pourquoi ? Devant le N°5, mon cœur se serre, je ralentis et je fredonne Chanson, toi qui ne veut rien dire, toi qui ne parles pas… Je dépose mon sac (oui, un seul sac, je décide d’élaguer, de fuir un trop-plein de consommation) dans le hall de l’hôtel Bel ami, envie de m’enraciner dans cette rue. Parce que le Mékong, c’est trop loin. Trop luxueux cet hôtel, je me dis, y’a trop d’gens qui s’la pètent. Et ces affiches sur les murs avec en grandes lettres des mots de Duras, c’est vraiment trop con. Le type à l’accueil, nippé comme un pingouin, reconnaît ma tronche et me propose une suite grandiose et patati et patata…Je ne lui donne pas l’occase d’achever sa phrase et je reprends mon sac. J’ai envie d’un hôtel miteux, avec un petit bureau de rien du tout, une douche sans eau chaude, un wc qui pue l’urine. J’ai des tunes mais je veux des morpions qui me dégoulinent de partout. A n’y rien comprendre. Esprit de contrariété, sans doute. Je me pointe à deux pas de là, du côté de Saint-Germain. Le Flore, les Deux Magots, je zappe. C’est absurde ! Je deviens absurde ! Tout ce pognon me brouille les neurones ! Comme si d’un seul coup j’effaçais Sartre et toute sa clique. Alors qu’en fait, je voudrais une machine à remonter le temps et me frotter à la Gréco, l’arracher des pattes de ce Davis et lui trompetter mon jazz à moi, dans l’obscurité d’une cave ou l’autre. Putain, tout ce pognon, à quoi ça sert alors ? Louky me revient dans la gueule, comme un boomerang. Louky, le Condé, avec ses banquettes en moleskine. Et puis toute cette pluie glaciale qui me fouette la gueule. Et ce froid. Nous sommes en décembre, quand même. Ça commence à clignoter de partout et les touristes se précipitent sur les Champs-Elysées. Car faut pas rater ça, les fêtes. Perso, je m’en tape. Je déambule dans ces rues de Paris et, trente minutes plus tard, place Saint-Sulpice, je m’engouffre dans le café de la Mairie. Tout de suite, je respire, je revis. Je me tape tout au fond, tout près de la porte des cuisines, dans le coin, là. Je les aime bien, les coins, dans les zincs. Je sors un crayon, un carnet, une gomme. L’Odéon n’est pas loin, mais c’est ici que j’ai envie de m’incruster.

Ça s’agite de partout, à cette heure. Un garçon s’approche de moi et me demande sur un ton qui désire une réponse illico :

— Vous avez choisi ?

— Une chambre, une petite chambre, sans luxe, je lui dis. De l’eau froide sous la douche et un wc crado qui pue l’urine ! Ah oui et surtout pas de chauffage ! Je veux que mes doigts s’engourdissent, je veux avoir froid. Comme le Docteur Jivago lorsqu’il grattait ses poèmes. Dans le film éponyme, vous voyez ?

— Vous rigolez, Monsieur !

— Non, j’ai l’air de rire ? Je peux payer savez-vous !

— Ici, ce n’est pas un hôtel, c’est une brasserie…On peut vous servir une omelette, une salade…Vous voyez ? Mais une chambre, ah non, ça, ce n’est pas possible ici !

— Un hôtel miteux, vous pourriez me renseigner un hôtel miteux ? je demande, tout déconfit.

Le garçon se retourne vers un de ses collègues et lance en n’oubliant pas, sur un ton moqueur, d’en remettre une couche :

— Bernard ! Monsieur demande le nom d’un hôtel miteux ! Avec un wc qui pue l’urine, des araignées sur les bords des fenêtres, etc etc etc…Tu connais ça, toi?

Le Bernard se retourne, retient les verres de rouge qui se bousculent sur son plateau, fronce les sourcils et lâche tout en rigolant :

— C’est une blague ?

— Vous voyez Monsieur, c’est la misère ici ! Personne ne peut vous renseigner !

— Ok, je prendrai le plat du jour et un rouge…

Je me cale alors contre le mur, je sors un cahier et un crayon. Je me dis que la belle vie commence. Sur toutes ces pages, bientôt des mots, des labyrinthes de phrases. Enfin ! C’est dingue ce qu’on peut cracher avec seulement vingt-six lettres ! Je lève la tête et je me dis, putain ! Quelle aubaine ! Les chiottes sont juste à un mètre de mon cahier. Les gens défilent, se trompent, cherchent, font un pas vers les cuisines…Le bonheur, quoi ! Et avec un coup de bol, encore un, une certaine Louky passerait bien par ce café, et se languirait là, dans l’autre coin…

Oh, des histoires comme ça, j’en ai plein la tête. Ça ne demande qu’à se griffonner sur ces pages. Tout à coup un type insignifiant s’approche de moi, cigarette au bec, des yeux à moitié fermés et de la déprime plein la gueule. Entre deux postillons, il bégaie ces mots :

— Je peux te donner une carte. Pas le territoire. Condoléances ! Je t’ai reconnu tout de suite, pauv’gars ! T’as accepté cette merde aussi, toi ! Tu te souviens de Julien ? Julien Gracq ? Vers les années 51 ou 52, je sais plus trop, 51 je crois. Il l’avait refusé, lui, ce Goncourt ! Quel cran ! Son rivage des Syrtes, il l’a barbelé, lui ! Avec du recul, je me dis que j’aurais du cracher dans toutes ces assiettes, au Drouant ! On a le pognon, d’accord. Et après ? Après, on se creuse, rien n’est plus comme avant. L’inspiration se gangrène, y’a des chancres sur chaque mot. Une vraie merde, je te dis, ce Goncourt. Ah oui, je crèche dans un hôtel qui pue l’urine et ça bave tellement de foutre sur les tapis que ça te colle aux godasses, tout ça. Je pieute dans un lit à deux places. Si ça t’dit…

Publié dans concours

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Christian Eychloma 19/10/2016 09:21

Pas bête du tout, l'histoire de l'écrivain complètement paumé par la notoriété du Goncourt qui lui est tombé dessus sans crier gare, l'argent qui va avec et le poids de cette contrainte toute nouvelle de savoir désormais rester "à la hauteur" !

Philippe D 18/10/2016 19:54

La référence à Duras m'a fait penser à une personne en particulier, mais j'aurais alors préféré que l'histoire se passe au bord de la Sambre...

Edmée De Xhavée 19/10/2016 09:11

;)

marie noelle fargier 18/10/2016 19:03

Elle est marrante cette muse, à se balader ainsi dans des lieux si insolites, si sinistres. Souvent à se trouver au dessus de l'épaule d'un "misérable".... Peut-être n'aime t-elle pas les habits repassés et l'odeur de frais billets ? :)

Christian Eychloma 19/10/2016 08:49

!!! :D

Séverine Baaziz 18/10/2016 14:40

Très joli clin d’œil au café de la jeunesse perdu de Mr Modiano ! Entre autre ;-)
Comme un mélange d'argot et de lyrisme... du talent, en un mot.
Monsieur/madame : bravo. Et en plus une chute pleine d'ironie... Je suis soufflée.

Christian Eychloma 19/10/2016 08:50

Oui, remarquable...

Christine 18/10/2016 14:31

Les textes se suivent et ne se ressemblent pas ! Bravo aux auteurs ! Et ceux à venir ne sont pas mal non plus, vous allez voir ! Le choix va être cornélien !

Christina Previ 18/10/2016 14:21

En effet, le choix sera difficile. Ce texte démontre la complexité du cerveau humain ; atteindre la richesse et la sécurité qu'elle représente pour aussitôt désirer vivre des conditions de pauvreté. Belle démonstration !

Carine-Laure Desguin 18/10/2016 14:18

Un auteur qui connaît Paris comme sa poche. Et aussi quelques références littéraires. Comme dit Micheline, le choix sera compliqué.

Pâques 18/10/2016 13:39

Original !
Je suis de l'avis de Micheline, le choix va être compliqué ...

Micheline 18/10/2016 12:21

De nouveau, un texte qui a tout pour plaire. Le choix sera difficile...

Marcelle Dumont 18/10/2016 11:46

J'ai lu avec beaucoup de plaisir tous ces textes. C'est un feu d'artifices de personnalités diverses et une foule de solutions pour maîtriser ce monstre d'argent qui vous tombe tout à coup dessus. Eh non, l'argent ne fait pas le bonheur, mais je continue à croire comme Coluche qu'l vaut mieux être riche et bien portant que pauvre et malade!

Christian Eychloma 19/10/2016 08:47

!! :D

Edmée De Xhavée 18/10/2016 09:56

Ah là! Excellent texte, un long dédale pour arriver au bien banal "l'argent ne fait pas le bonheur"... Bravo!

Christian Eychloma 19/10/2016 08:47

:D

Bob Boutique 18/10/2016 07:35

Ouai, bonne idée la main...

Carine-Laure Desguin 18/10/2016 06:57

Super le nouveau look d'Aloys.