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Le blog Aloys

Résurrection – Edmée De Xhavée

12 Avril 2016 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

Résurrection – Edmée De Xhavée

Bien sûr que je sais qui je suis. Quelle absurdité. Comme si en perdant mon visage et mes proches j’avais cessé d’être moi. Mais à quoi bon le leur dire ? Qu’est-ce que ça changera à qui je suis ? A ce qui me fut arraché ? A ce à quoi je vais devoir m’accrocher… Est-ce que ça me donnera un autre passé ? Ou un autre présent ? Quant à l’avenir… sera-t-il celui de l’inconnue ou … le mien ? Ça doit être le même… Je le leur ai bien dit… Je ne veux rien savoir de personne.

Je me souviens des yeux bleus de ma mère, de la couleur céruléenne des myosotis. J’ai les mêmes, et je ne reconnais qu’eux dans mon visage qui ne me parle plus, transformé par l’incertitude. Ils sont comme le reflet d’une boule de cristal qui me rendrait mon existence en secret. Elle avait, aussi, les joues qui se couvraient du rouge de l’émotion, en taches comme des coquelicots qui auraient jailli à la surface du lait.

Je me languis et me souviens de mon frère et de mes sœurs. De la chaleur de leurs mains lorsque nous dansions en cercle, de leurs voix qui se parcellaient en rires heureux. De cette robe de soie brodée que j’ai reçue pour mes quinze ans. Et du collier de perles au fermoir en diamants que j’ai pu porter par-dessus pour la première fois ce jour-là. Je n’ai pu relever mes cheveux comme mes sœurs le faisaient déjà, trop jeune pour offrir ma nuque et mon profil aux regards d’hommes. Et ces chaussures de chevreau, avec une bride en ruban tressé et une boucle de nacre, délicate comme un nuage matérialisé… J’avais, dit-on, une façon particulière de regarder… un air espiègle. J’étais, alors, tellement sûre de mon avenir…

Vous imaginez-vous que je ne mangeais, alors, qu’avec des couverts en argent ? Aux armes de mes parents, lacis de lettres en creux, si fin que seul le jeu d’ombre et de lumière le rendait visible. Autre chose que cette vaisselle aux bords éclatés, et usée par la brosse et le savon. Que j’avais des domestiques, des femmes de chambre, un précepteur, un professeur de danse, et un autre de piano ? Que j’avais appris à regarder les jeunes gens de l’aristocratie qui nous approchaient, mes sœurs et moi, en sachant qu’un jour peut-être je dormirai contre l’un d’eux et lui donnerai des enfants… aux yeux myosotis si Dieu le voulait aussi. Savez-vous qu’alors, lorsque voulant rêvasser je posais mon front sur la vitre si fraiche de la fenêtre, mon regard ne survolait que de belles choses, depuis la verrière encerclée de statues juste en-dessous de ma chambre, aux colonnades de la pergola et de la descente vers les pelouses bordées d’arbres aux feuillages luxuriants ? Jamais alors je n’imaginais que, dans quelque coin du monde, il y avait des tramways grinçant leur fatigue sous des fenêtres sans grâce à la vitre emplie de défauts, et que je chercherai le réconfort du souvenir en y appuyant mon front fiévreux, pour ne voir que la grisaille, des murs, des trottoirs et des gens fatigués de la vie dans leurs vieux manteaux sentant l’humidité.

Fräulein Unbekannt. C’est mon nouveau nom, dans une langue qui n’est même pas la mienne. Dans un âge que je ne reconnais pas comme le mien, puisque j’ai perdu ma vie dans la panique et les pleurs, les aboiements de Jemmy le petit chien de ma sœur, les cris d’angoisse de soldats qui ne comprenaient plus, le crépitement des balles et l’éventrement des murs tapissés de papier à rayures fait aux baïonnettes. Et surtout le silence de mes parents qui, leurs oreillers de voyage devant eux, couraient sans expression vers le plan de sauvetage. Je suis tombée, presqu’étouffée et aveuglée par l’odeur de la poudre et de la sueur, de la peur et de la confusion. Ma mère posa sur moi son regard si bleu et pur, posa son doigt sur les lèvres qui esquissaient ce sourire primesautier qu’elle avait toujours.

Nous en avions parlé le soir précédent, du plan. Et tant de jours avant aussi. Mes sœurs, dont on avait coupé puis brûlé les cheveux la veille en même temps que les miens, couraient vers leur futur, dans les robes que nous avions achetées aux filles de cuisine. Mais moi j’ai trébuché sur un homme tombé à terre qui a retenu ma cheville pour me diriger ou me retenir, je ne saurai jamais. Et quelque chose m’a cloué le pied au plancher. J’en ai encore le sceau, une étoile boursouflée là où un jour la bride de soie de mon escarpin de chevreau avait posé sa caresse. Et c’est lui qui m’a sauvée. Qui m’a assuré cette survie dans une mort interminable. Une mort qui recommence à chaque réveil. Il m’a sauvée en me roulant, abrutie d’horreur et de désespoir – ma famille tant aimée… où allais-tu sans moi ? -, dans une couverture sale qui sentait la terre et le cheval, puis me hissant sur une charrette alors que dehors, le chaos explosait en cris d’agonie, effluves de sang, coups de feu, hurlements de douleur et de rage. Chants d’ivrognes.

Le soldat tchécoslovaque, au nom si prolétaire, aux mains sales, à l’haleine d’oignon, au regard cependant habité par quelque chose que je ne connaissais pas. Peur, intimidation ? Possession ? Adoration ? Rancœur ? Comment savoir ? J’étais si jeune quand il a forcé son chemin dans mon corps pour faire de moi sa femme, une femme qu’il prit dans un cri qui ressemblait à un pleur pendant qu’il faisait un massacre de la jupe de laine rustique, du jupon si fin que j’avais voulu garder, de la culotte d’enfant riche que j’avais crue hors d’atteinte. Il pleurait et m’embrassait comme devenu fou, pour finir par me gifler en hoquetant des mots que je ne comprenais pas – et ne voulais comprendre. Je venais de disparaître d’une vie. Je n’étais pas prête à celle qui commençait.

Oui… Je suis la mère de son enfant, qu’à sa mort j’ai déposé dans un orphelinat. Comment aurais-je pu m’occuper d’un enfant, moi qui n’avais pas eu le temps de cesser d’en être un? Moi qui vivais les vêtements de tissu rêche, la nourriture sans finesse, les odeurs corporelles d’où montaient les remugles des derniers repas, comme un voyage en enfer ? On avait tué Anastasia. Elle est là pourtant, secrètement enclose dans mes yeux, qui sont ceux de ma mère la jolie Alix. Mais aux yeux du monde, c’est Fräulein Unbekannt qui a émergé du canal où s’est noyée la plus jeune des filles de Nicolas, puis a pris l’occupation d’un corps qui a perdu l’habitude des câlineries de cette autre vie, celle où il appartenait à Anastasja Nikolaievna Romanov. Justement dite, hélas, la ressuscitée.

Je suis en exil de ma vie.

Edmée de Xhavée

edmee.de.xhavee.over-blog.com

https://edmeedexhavee.wordpress.com

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Carine-Laure Desguin 17/04/2016 18:59

On retient son souffle durant toute la lecture de ce texte, on n'en ressort pas indifférent.

Philippe D 13/04/2016 21:36

Je reconnais la plume d'Edmée telle qu'on peut la lire sur son blog...

Pâques 13/04/2016 20:29

Au moins elle aura connu pendant une partie de sa vie, la beauté, le faste, les serviteurs, le bonheur ...
Tant de petites filles dans son pays ne connaissaient que la misère, le malheur, c'est sans doute ce qui a donné naissance à ces débordements et cette folie !
N'empêche que c'est très bien écrit, j'adore le style d'Edmée ( comme toujours) ;-)

Christina Previ(otto) 13/04/2016 16:24

Très très beau vraiment ! Quel basculement d'une vie de rêve vers un statut désastreux et incertain et c'est très bien écrit!

Micheline 13/04/2016 15:55

Emouvant et si bien écrit.

M-Noëlle Fargier 13/04/2016 13:54

Tellement poignant que j'ai du mal à trouver des mots. Une vie de rêve qui se mue en cauchemar, si réelle puisqu'elle a eu lieu et tristement encore se reproduit aujourd'hui. Je pense à ces gens qui doivent quitter leur pays, leur maison pour échapper, quand ils y parviennent, au pire.

Christian Eychloma 13/04/2016 09:49

Absolument bouleversant... Anastasia est bien morte à Ekaterinbourg mais combien d'enfants, pris dans la tourmente de l'Histoire, ont ainsi vu un jour leur vie basculer ?

Jean-François Foulon 13/04/2016 09:31

Quel texte fort et puissant, qu'on reçoit comme une gifle !