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Le blog Aloys

Tempête des temps, une nouvelle signée Marie-Noëlle Fargier

6 Mars 2016 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

Tempête des temps, une nouvelle signée Marie-Noëlle Fargier

Tempête des temps

Quand je suis jeune, je tortillais sans cesse une mèche de cheveux avec mon index et le chef des coiffeurs me rasa. Quand je suis jeune, le banc de l'école devenait un navire qui flottait dans tous les airs, et le chef des cahiers m'emprisonna dans ses murs à chaque envol. Quand je suis jeune, je répondais finement à la parole absolue et le chef des saints patrons me renvoya à mes casseroles. Quand je suis jeune, je levais la tête pour sentir la pluie sur mon visage en fermant les yeux et le chef des regards me camoufla sous un parapluie. Quand je suis jeune, dans des bras je devenais Hathor et le chef de la musique coupa le son. Quand je suis jeune, je ne résistais pas à l'appel de l'onde et le chef des canards, de la berge siffla pour me remettre à ma place, sur la terre ferme. Quand je suis jeune, je riais si fort, que le chef du silence me fit taire. Quand je suis jeune, je griffonnais mes pensées sur des feuilles de papier volées et le chef des lecteurs ricana. Et puis un jour...

Quand j'étais vieille, je laisse mes cheveux rebelles et de ma main les ébouriffe sans cesse et le chef des coiffeurs démissionne. Quand j'étais vieille, je choisis mon navire d'école, et je renvoie le chef des cahiers. Quand j'étais vieille, je sens la pluie sur mon visage et le chef des regards perd un œil. Quand j'étais vieille, le rachis d'hiver gèle Hathor et je suis ma petite fille qui danse, chante fort en fermant les yeux et le chef de la musique oublie son solfège. Quand j'étais vieille, je glisse dans l'eau magique et le chef des canards joue du piano. Quand j'étais vieille, mes éclats de rire comblent mes rides et je bâillonne le chef du silence. Quand j'étais vieille, j'écris sur des pages, des pages et des pages ma liberté et le chef des lecteurs perd ses lunettes.

Fini la course aux échalotes !

PS : Action qui consiste à forcer quelqu'un à courir ou partir en le tenant par le col et par le fond du pantalon.

Conclusion : C'est pas si mal "vieillir", c'est même bien, sauf qu'il existe encore des chefs chez certains vieux et certains jeunes craignent la pluie sur leur peau mais je crois qu'il suffit de mélanger les temps et oser ce qu'il y a de meilleur :)

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M-Noëlle Fargier 08/03/2016 18:04

Merci Marcelle et Marcelle. J'avais un peu peur que ma "disconcordance" heurte et je la voulais tellement pour accentuer mon message que j'ai pris le risque. Merci à vous, c'est bon quand les mots sont lus sans barrière.

Marcelle Dumont 08/03/2016 11:23

Que dire, après cette tempête de louanges à laquelle je souscris! C'est profond et original et ce mépris calculé de la concordance des temps fait mouche, même s'il peut hérisser au premier abord. De quoi faire sauter bien des barrières.

Pâques 07/03/2016 23:23

J'adore la conclusion ! ;-)

Philippe Couillaud 07/03/2016 14:13

"Oser ce qu'il y a de meilleur", malgré les petits chefs qui sévissent du début à la fin y compris ceux qui sommeillent en nous, tapis dans l'ombre de nos propres empêchements.
Très beau texte qui allie une fort jolie figure de style à un regard mi-figue, mi-raisin, sur un passé antérieur dont il vaudrait mieux rire que pleurer. Quoique...
Excusez cette petite note pessimiste mais, quand je serai jeune, peut-être que j'étais déjà mort...

M-Noëlle Fargier 07/03/2016 14:52

Merci Philippe. J'ai bien ri avec ta "petite note pessimiste". Quoique... Merci encore

Christian Eychloma 07/03/2016 09:56

Pas mal, le paradoxe de l'anti "concordance des temps" ! On se sent toujours jeune en évoquant (très vivaces...) les souvenirs de l'enfance où on nous forçait à entrer "au chausse-pied" dans le moule de la société (et "c'est Mozart qu'on assassine"...)

Et il arrive un temps où l'on n'en a n'a "plus rien à foutre" et où l'on se donne le droit de se vautrer dans l'anti conformisme ! Notre revanche sur le passé "contraint" !

M-Noëlle Fargier 07/03/2016 13:45

Tout à fait Christian, bonne analyse. Mais faut dire que tu es un expert du temps. J'aime aussi jouer avec lui. Il a fait, fait et fera toujours couler beaucoup d'encre. Il est le plus grand des dictateurs et il me plaît de le "diriger" et d'en faire autre chose. Car qui est-il au début ou à la fin d'une vie ? L'essentiel est l'être, son évolution, sa liberté.

Philippe D 06/03/2016 21:44

Pourrait-on qualifier ce texte de surréaliste? Un peu déroutant sûrement ...

M-Noëlle Fargier 07/03/2016 13:36

Merci Philippe de ton commentaire. Pour te répondre, mais peut-être suis-je mal placée, je dirais tout de même "surréaliste": peut-être s'il faut donner une étiquette. Mais je préfèrerais "imagé". Je comprends qu'il puisse être déroutant.

M-Noëlle Fargier 06/03/2016 19:15

Merci mes jeunes amis :)

Edmée De Xhavée 06/03/2016 08:21

Magnifique et magnifique... la fougue qu'on peut nous pousser à dompter n'est que tapie, attendant son moment. Quand on était vieux, on n'a plus de devoirs, on nous dit même que nous retombons en enfance - où on nous a empêchés de bien patauger en riant. Eh bien le moment vient, c'est quand on était vieux, et quel régal...

Merci Marie-Noëlle!

Jean Louis Gillessen 06/03/2016 01:29

SU-PER-BE ! Marie-No, c'est l'un des textes de toi que je préfère ! Tu m'as scié, cloué, percuté ! Tellement que j'aurais envie de l'insérer dans mon seul en scène alentour du monde de l'éducation (tu connais) pour le dire sur les planches, le livrer, le transmettre ! Là, je rentre tout juste d'une soirée repas où j'étais convié depuis lurette, après une journée de répétition dans une salle quasi pas chauffée, ... et la lecture de ton petit bijou Tempête des Temps m'a enivré et transporté de bonheur : comment ne pas trouver mille échos à ces mots qui disent tellement, mille et une identifications pour toute une chacune, tout un chacun : tu touches, là, tu nous touches, merci pour cela, merci et bravo !
En tout cas, tu me revigores, ton texte porte haut, clame la traversée d'une vie, la résultante d'une construction, d'une évidence qui ne peut que me transporter, et certes bien d'autres, vers la sérénité, une sorte de plénitude, où les mots sagesse, liberté, maturité, prennent tout leur sens. Reconnaissance à toi pour ce beau et fort partage d'optimisme, ce cri maîtrisé, cette , bis repetitam, maturité, cette substance moelle criante de vérité et d’authenticité . J'applaudis, vraiment. J'aime ! Fort !