Jean-François Foulon nous propose une nouvelle, "Le village"

Publié le par christine brunet /aloys

Jean-François Foulon nous propose une nouvelle, "Le village"

L’horizon, c’est la forêt. Elle est partout et encercle le village en vagues successives bleues ou noires.

Sous le pont, près de l’église, coule la rivière, grosse des pluies de l’hiver. Elle gronde et s’agite, cascade et tressaute, éternel bruit de fond qui est l’âme de ce lieu.

Les hommes, on ne les voit pas. Ils sont calfeutrés chez eux et laissent passer la mauvaise saison. Assis devant l’âtre de leurs ancêtres, ils doivent regarder les flammes se tordre et lécher les pierres de schiste. Parfois, une buche s’effondre dans le foyer et mille étincelles jaillissent qui se reflètent dans leurs yeux songeurs.

La petite église est fermée, une chaîne rouillée en barre l’accès. Les dieux sont partis ou bien ils sont morts.

Au milieu du cimetière, une vielle en manteau se recueille. Elle songe aux temps anciens, quand des gamins couraient sur la place et que les gros chevaux de labour frappaient le pavé de leurs sabots sonores. Elle songe à l’Alphonse, qui les menait avec douceur et les commandait à la voix. L’Alphonse qui git là, sous la pierre noire, depuis maintenant vingt ans.

Dans les ruelles, derrière les maisons, aucune jeune fille amoureuse n’attend, les lèvres entrouvertes, que vienne la rejoindre un prince aux yeux rieurs et à la moustache piquante. Il n’y a plus que le vent, qui gémit entre les pierres froides et qui s’infiltre sous les portes.

La place est déserte. Point de monument. Seule, dans un coin, une charrue rouillée émerge à peine des herbes sauvages..

La pluie se met à tomber et la vieille revient du cimetière, trottinant comme elle peut. Elle a hâte d’être chez elle, de refermer la porte et d’attendre que passent les jours et les nuits jusqu’à l’été prochain. Alors, encore une fois, elle pourra s’asseoir dehors et tricoter, tout en écoutant la rivière. Les hirondelles, ivres de vitesse, viendront la frôler et leurs cris mettront un peu de vie dans le village mort.

Pour l’instant c’est l’hiver, il pleut et l’Alphonse n’est plus là.

Dans la forêt proche, on entend comme un murmure. C’est sans doute un animal sauvage, à moins que ce ne soit le vent, qui tord les branches des sapins noirs.

Jean-François Foulon

http://feuilly.hautetfort.com/archive/2016/01/13/le-village-5744207.html

Publié dans Nouvelle

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Jean Louis Gillessen 29/02/2016 18:49

On s'y trouve, s'y croit : le lieu, l'ambiance, les pensées, le décor de celles-ci. Bravo. Beau.

Philippe D 13/02/2016 21:10

Joli texte bien décrit qui m'a permis de me balader dans ce village perdu.

Jean-François Foulon 13/02/2016 23:31

Les histoires nous permettent des voyages imaginaires, ce qui nous fait gagner pas mal de temps :))

Marcelle Dumont 13/02/2016 15:46

Toute la délicatesse mélancolique de Jean-François Foulon est là. Un texte court qui donne beaucoup à penser.

Jean-François Foulon 13/02/2016 16:52

Il me semble que lorsqu'on écrit, la mélancolie n'est jamais très loin.

Micheline 13/02/2016 13:05

J'aime et l'ambiance et le style. Beau texte.

Jean-François Foulon 13/02/2016 13:24

Merci, merci :))

Christian Eychloma 13/02/2016 07:41

"L'écho des voix qui se sont tues"... Poignant !...

Jean-François Foulon 13/02/2016 11:26

Ce village existe, au milieu de la forêt et j'y suis allé des milliers de fois lorsque j'étais enfant et adolescent. C'était la fin d'une époque millénaire où les chevaux de trait étaient petit à petit remplacés par les tracteurs. Puis les vieux s'en sont allés les uns après les autres et tous ceux que j'ai connus sont aujourd'hui au cimetière. Ecrire, c'est aussi cela, partir de son expérience personnelle pour dire une vérité plus générale...