Le forain, 2e partie du recueil de nouvelles de Joël P. Volpi 'Contes épouvantables et fables fantastiques'

Publié le par christine brunet /aloys

Le forain, 2e partie du recueil de nouvelles de Joël P. Volpi 'Contes épouvantables et fables fantastiques'

LE FORAIN – deuxième partie

Ras-le-bol de ces clips, et toujours, toujours les mêmes, qui tournaient en boucle inlassablement. Maryline éteignit la télévision et commença à appeler Shawn. Une fois, deux fois, trois fois…

À l’autre bout de la ville, le forain consulta ses messages : treize au total. Treize au total en moins d’une heure ! Tous de cette fille dont il avait déjà oublié le prénom : « C’est Maryline, mon amour… », « Tu me rappelles ? », « Tu es où, bébé ? », « Tu me manques… », « C’est encore moi, Shawn… Tu es là ? On se voit, ce soir, hein ? »

Et cætera. Et cætera…

L’homme effaça les messages l’un après l’autre, sans le moindre petit scrupule, et dit à mi-voix : « Mais quelle conne ».

Prise de nausée, Maryline se précipita aux toilettes et vomit tout son petit déjeuner – elle regretta d’avoir ri de Céline… Après quoi elle se rendit dans la salle de bains, histoire de se relaxer un moment dans la baignoire, avec le dernier CD de Lady Gaga en fond sonore : Artpop.

Quelques minutes plus tard, un petit tour sur son réseau social préféré s’imposa. Il y avait, entre autres, une demande d’ajout à ses amis. Mais comme elle ne savait pas du tout qui c’était, elle la refusa – le gars n’était pas spécialement sexy. Pas comme Shawn, en tout cas. Elle fit tourner la molette de la souris – rien d’exceptionnel dans le fil d’actualité non plus.

Alors, elle écrivit quelques mots sur sa page, tous à propos du forain, et d’autres à son intention en mode « Public », juste au cas où il les verrait dans son fil d’actualité à lui.

Fallait-il encore qu’il soit inscrit sur le réseau social qu’elle fréquentait.

J’ai rencontré un garçon il est trop beau !

Je l’aime trop, il m’aime aussi !!!

♥♥♥

On va se voir, tout à l’heure, avec Shawn !

Il va m’appeler !!! J’ai trop hâte !

♥♥♥

Après avoir cliqué sur « J’aime », rituel indispensable et sacré de la nouvelle génération, son amie Marie posta un commentaire… affligeant.

Et il est bien « membré » ton Shawn ?

Tu as écarté les jambes, hein, salope…

LOL

Maryline répondit :

Tes commentaires moisis tu peux te les garder, Marie !

Toi, y a que le train qui t’est pas encore passé dessus !

-_-

Nouveau clic sur « J’aime », et réponse de la copine :

^_^

La sonnerie de son smartphone marqua la fin de cette attente, qu’elle ne supportait plus. C’était lui, Shawn ! Il l’appelait enfin. Quel bonheur d’entendre le son de sa voix, à nouveau.

– Shawn ? Comme je suis contente ! s’exclama-t-elle.

Tu m’étonnes ! pensa-t-il, juste avant d’ouvrir la bouche :

– Treize messages… Je t’ai manqué autant que tu m’as manqué, j’ai l’impression, susurra-t-il, enjôleur.

– Tu n’as pas idée…

– J’en suis très heureux, Mary. Mary…

– Oui, Shawn ? Je t’écoute…

– Viens me retrouver, s’il te plaît.

– Tout de suite ? D’accord. Le temps de me préparer et je saute dans un taxi, répondit-elle, transportée de bonheur. Et, Shawn…

– Hum ?

– Je t’aime.

– Moi aussi. Fais vite, bébé.

Maryline était folle de joie !

Et ses parents allaient probablement l’assassiner. Quelle importance, au final ? La seule chose qui comptait vraiment, c’était de faire plaisir à Shawn. N’avait-il pas répondu : « Moi aussi » ?

Un peu de rouge, du rimmel, une tenue sexy, mais pas trop non plus… et direction la fête foraine ! Où l’attendait l’homme de sa vie, et peut-être le père de leurs futurs enfants.

Qui sait ?

Tout le trajet, Maryline pensa aux lèvres de Shawn sur les siennes. Et à son corps, sculpté et viril, ondulant sur le sien. Comme la marée…

– Euh… Gardez la monnaie ! dit-elle au chauffeur quand ils arrivèrent, lui laissant un gros billet sur le siège, jouant, ainsi, à l’adulte.

Elle se précipita à fond de train jusqu’à la caravane de son prince charmant. Il commençait à tomber des cordes.

– Shawn ? Je suis là ! cria-t-elle. Ouvre-moi, s’il te plaît !

– La porte n’est pas fermée, Maryline, répondit l’homme d’une voix insensible.

Maryline poussa ladite porte et monta dans le véhicule. Shawn n’avait pas éclairé. Elle n’eût même pas pu deviner sa silhouette dans le noir… Elle avança en tâtonnant.

– Pourquoi c’est tout éteint ? Shawn !?! Je vois… Tu es tout nu…

Le dernier mot qui parvint à son oreille, juste avant de tomber, inerte, sur le sol, fut, en réalité, une onomatopée : « Bouh ! »

Au bout de quelques minutes, ou, plus exactement, au bout de quelques dizaines de minutes, Maryline rouvrit les yeux. Sa vision n’était pas encore bien claire… Elle n’était pas dans la caravane de Shawn. Ni dans son lit, d’ailleurs. Ça ressemblait étrangement à une cave. Toute suintante et toute puante.

– Elle se réveille enfin, murmura le forain. Je croyais que j’avais cogné… peut-être un peu trop fort !

– Quoi ? fit la jeune fille.

Elle jeta ensuite un regard circulaire, à gauche puis à droite, essayant également de regarder derrière, par-dessus ses épaules endolories.

– Où est-ce que nous sommes, Shawn ? À quoi tu joues ? s’enquit-elle, encore un tout petit peu dans les vapes.

– Mais je ne joue pas, Mary. Je ne joue plus… Ceci est ma… garçonnière. Mon antre, mon repaire. Une cave, si tu préfères.

Maryline réalisa alors qu’elle était solidement attachée à une espèce de mât de cocagne, et assise sur le sol gelé. Un jeune garçon, à peu près du même âge qu’elle, était suspendu au-dessus du sol, un peu plus loin, les mains attachées, lui aussi, avec un bâillon sur la bouche. Il ne portait que son pantalon, souillé à l’entrejambe. Ses yeux étaient emplis d’effroi.

– Mais… je ne comprends pas, geignit Maryline, sentant une peur asphyxiante grandir tout au fond de son cœur.

– Les filles, aujourd’hui ! Il suffit qu’un mec se pointe et vous montre ses muscles, et ce qu’il a dans le pantalon… pour que vous deveniez hystériques ! C’est pitoyable.

– Mais… je t’aime, moi, bébé.

– Mais lui aussi, là, il m’aimait ! Cette petite pute ! dit-il, moqueur, en montrant du doigt le jeune garçon suspendu. Il m’aimait… à la folie ! Après m’avoir taillé une pipe. Bien mieux que toi, soit dit en passant.

– T’es dégueulasse de dire ça, sanglota-t-elle. T’es rien qu’un enfoiré, finalement, Shawn… Comment ai-je pu croire que tu m’aimais ? Que tu étais quelqu’un de bien ? Comment ai-je pu croire, une seule seconde, que nous pourrions, toi et moi…

Avant même de pouvoir achever sa phrase, elle fut prise de violentes douleurs. Elle pensa à une crise d’appendicite, tout d’abord, ou à des coliques néphrétiques… Malgré sa colère, elle supplia le forain d’appeler les secours. Mais il refusa narquoisement, secouant la tête tout en se délectant du spectacle.

– Pourquoi fais-tu cela !?! s’égosilla Maryline.

– Mais c’est au-delà de mon contrôle, Mary chérie. C’est dans ma nature…

– Tu es quoi ? Un tueur en série, c’est ça ? articula-t-elle avec difficulté.

– Un serial killer ? Non… Tu as tout faux. Même EUX, ils ne savent pas que je suis comme eux ! Je n’ai jamais rien dit à personne. Ils ne savent même pas où nous travaillons, les cons. Au-dessus d’anciennes catacombes. Et c’est là que tu te trouves. J’ai découvert ces cavités il y a longtemps. C’est chez moi, maintenant. Mon véritable chez moi.

– Que veux-tu dire par « eux » ? Je ne comprends pas.

La jeune fille se mit à hurler encore plus fort, et à se tordre de douleur avec plus de vigueur encore. Elle transpirait à grosses gouttes. Elle eût tout donné pour être dans son lit, en train de faire un mauvais rêve. Un simple mauvais rêve…

– Je vais te montrer, dit Shawn. Regarde bien… Tu vas trouver cela très intéressant.

Le forain tourna la tête en direction du jeune garçon qui balançait lamentablement au-dessus du sol humide. Une longue langue protractile jaillit de sa bouche et alla se coller à l’un des pieds du captif, dont le cri de terreur s’étouffa dans l’étoffe plaquée sur ses lèvres.

L’organe était puissant… Shawn souleva le malheureux presque à l’horizontale, puis, d’un coup sec et violent, il lui arracha le pied, qui disparut dans son estomac, mâchouillé mais à peine. Le malheureux perdit connaissance. Son sang dégoulinait de sa cheville en charpie. On pouvait distinguer l’extrémité inférieure de son tibia qui saillait.

Maryline ne réussit pas à crier plus fort, mais elle poussait les sanglots les plus bruyants.

– Alors, as-tu pigé, maintenant ? demanda Shawn. Non ? Toujours pas ? Je suis un monstre, moi aussi ! Tu les as vus, ces dégénérés de phénomènes, hier ? Je suis pareil !!! À cela près que mon physique à moi est celui d’un dieu, je te l’accorde. Mais, à l’intérieur, j’ai tout d’un gros caméléon ! Et j’ai besoin de viande, comme tous les carnivores. Et j’ai besoin de sexe, comme tous les animaux.

Il s’arrêta une seconde.

– Comme tous les hommes, devrais-je dire.

– Tu es malade, marmotta Maryline, écœurée.

– Ah ! Je vois… Donc, tu ne m’aimes plus ? Pourquoi me briser le cœur, Mary chérie ? se gaussa-t-il. Car j’ai un cœur, moi aussi, tu sais. Heureusement, j’ai pensé à crever mon condom avant de te couvrir, hier soir. Tes douleurs… Grossesse instantanée. Et tu vas y rester, j’en ai bien peur.

– Grossesse instantanée ? répéta-t-elle, terrorisée.

– Les filles ne sont pour moi que des mères porteuses… Parfois, elles survivent. En fait, non, je te mens. (Il se mit à rire.) Désolé. Elles crèvent toutes en accouchant. Et pour ce qui est des petites pédales, comme cet adorable garçon… On les bouffe. Tout cru !

Tout à coup, une douleur abominable, indescriptible, inhumaine, déchira les entrailles de la jeune fille, dont le visage n’était plus qu’un masque grimaçant.

– Voilà à quoi doivent ressembler les Japonais quand ils se font hara-kiri… persifla Shawn. Je ne m’en lasserai jamais.

Maryline regarda son ventre, déformé et grotesque.

Il ne fallut que quelques secondes au bébé pour sortir. Mais cette chose, là, n’était pas réellement un bébé… Elle avait bien deux bras, deux jambes, une tête. Mais c’était un reptile – qui prendrait son apparence humaine en grandissant.

Shawn sourit, ému. (Même si la chose pourrait sembler inimaginable à n’importe qui.) Le fait est qu’il était papa, encore une fois. Alors, à sa façon, il était ému. Absolument.

Il ramassa le bébé écailleux et, tout en lui fredonnant une comptine, le conduisit dans une autre et vaste pièce, un peu plus loin dans son repaire souterrain. Plusieurs de ses enfants se trouvaient là. Ils jouaient comme des petits d’hommes. Mais au milieu d’immondices et de vieux os. Sur de la terre maculée de fluides corporels.

Des dizaines de corps de jeunes hommes pendaient du plafond. Dévorés pour la plupart à moitié, ils étaient suspendus à des chaînes qui s’achevaient par un gros crochet, et ce crochet était planté sous la mâchoire des âmes infortunées qui avaient eu le malheur de succomber au physique avantageux du forain et à leurs pulsions sexuelles…

Shawn revint et regarda, stoïque, le cadavre de Maryline. Il l’enterrerait un peu plus tard, là où pourrissaient déjà toutes les autres filles… Les mères de ses enfants.

À l’heure qu’il était, il devait remonter à la surface et rejoindre son stand, et accueillir de nouveaux visiteurs noctambules venus goûter aux délices sans fin de la fête foraine. Mais, tout d’abord, une bonne douche chaude et des vêtements propres. Il détestait ça, l’odeur du sang sur sa peau.

Personne, ici, ne soupçonnait sa vraie nature, non. Et si cela devait arriver un jour, sa progéniture aurait toujours de quoi manger…

Le forain remarqua rapidement un jeune homme en train de le mater copieusement – il fit semblant d’être gêné, tout d’abord, puis il lui demanda si, par hasard, il ne voulait pas tenter sa chance aux fléchettes. Il fit exprès de glisser une main sous son tee-shirt, qui se souleva suffisamment pour exposer brièvement ses muscles. Sa proie, en déglutissant franchement, ne put dissimuler son émoi.

Shawn, alors, quitta son stand. Il posa une main amicale sur l’épaule du garçon, lequel sourit à demi, et lui souffla à l’oreille :

– Tu sais à quoi je pense, là, mon gars ?

Merci infiniment à Christine Brunet pour le partage sur son blog littéraire.

Merci à vous qui avez pris de votre temps pour lire cette nouvelle, espérant qu’elle vous aura… fait frissonner !

Ne manquez pas mon prochain roman chez les Éditions Chloé des Lys : Les Métamorphoses de Julian Kolovos.

Publié dans Nouvelle

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Commenter cet article

Micheline 26/11/2015 08:46

Une histoire qui glace le sang ! Je viens de lire les deux parties l'une après l'autre. Un début de journée surprenant !

J. P. VOLPI 25/11/2015 22:59

Je vous remercie infiniment, ainsi que Christine pour le soutien...

Philippe D 25/11/2015 21:35

Je m'attendais à une surprise et je dois avouer que là, elle est de taille !
Quelle imagination!

M-Noëlle FARGIER 25/11/2015 17:11

Je n'ai pas assez lu la "mise en garde" ! Christine, tu aurais pu prévenir ! Sûre que je ne pouvais pas imaginer la suite et la fin ! Pour les amateurs de sueurs froides, même glaciales : c'est gagné :)

J. P. VOLPI 25/11/2015 12:33

Désolé, Edmée ! ^^
Je crois que Le Forain est la "pire", dans le sens atroce, nouvelle que j'ai écrite...
D'où la mise en garde en prélude, hier...

Edmée De Xhavée 25/11/2015 08:17

Cette fois j'ai commencé ma journée par la suite de ta nouvelle commencée hier soir. Ciel! Je ne m'attendais pas à ça (pendant mon petit déjeuner, en prime :) )... On espère quand même une sorte de...happy ending même si nous avons une nursery de monstres, un gamin pendu comme un jambon et une Marilyne qui n'aura plus l'occasion de se faire gronder par ses parents...