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Le blog Aloys

Le forain, 1ere partie, d'une nouvelle extraite de "Contes épouvantables et fables fantastiques", le dernier ouvrage de Joël P. Volpi

24 Novembre 2015 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

Le forain, 1ere partie, d'une nouvelle extraite de "Contes épouvantables et fables fantastiques", le dernier ouvrage de Joël P. Volpi

LE FORAIN – première partie

Extrait de Contes épouvantables & Fables fantastiques.

Disponible chez les Éditions Chloé des Lys.

(Cette nouvelle peut contenir des propos jugés explicites.)

Ah ! Les fêtes foraines et leurs manèges ! Merveilleux souvenirs de nos tendres années ! Quand tout était facile, quand tout nous émerveillait…

L’innocence… L’insouciance.

Pff…

Qui diable n’aime pas cela, en vérité, les fêtes foraines ? Les autos-tamponneuses et les carrousels, les chaises volantes et la grande roue, les montagnes russes et le train fantôme… Le palais des glaces, aussi. Que du bonheur, n’est-il point vrai ? Une délicieuse montée d’adrénaline. Pour quelques pièces seulement.

Oh ! N’oublions pas ! Surtout pas ! Une barbe à papa ou une pomme d’amour entre deux attractions, évidemment. C’est tellement… tellement bon !

Un petit tour à pied dans la maison hantée ? O.K. ! C’est fantastique, ça, les fantômes, les goules et les morts-vivants. Se faire peur, puis en rire, c’est jouissif !

Et puis… Hum… Ouvrons une parenthèse.

Joseph Merrick, ce nom vous évoque-t-il quelque chose ? L’homme-éléphant… Un film est même sorti, en 1980 : The Elephant Man. Souvenez-vous. (Un chef-d’œuvre de David Lynch, soit dit en passant.)

Il fut un temps où le must, dans les fêtes foraines, c’était l’exhibition de « phénomènes » – ces pauvres gens qu’on appelait des « monstres » à cause d’un simple caprice de Dame Nature. D’une difformité trop visible.

Si, pour certains, accepter d’être ainsi montrés du doigt était le seul moyen de gagner sa croûte dans une société ô combien intolérante, trouvaient-ils la chose très agréable pour autant ? Mettons-nous donc à leur place une toute petite minute… Pourrions-nous tolérer d’être traités de la sorte ? Le supporterions-nous ? Il me semble que la réponse est on ne peut plus évidente. Elle se résume à trois lettres capitales, et à un point d’exclamation :

NON !

Et si certains de ces phénomènes étaient des désaxés ? Autant que certains hommes, entre guillemets normaux, le sont… Et si certains raffolaient du goût du sang ? Et si l’un d’entre eux, à l’instinct animal, n’avait qu’une seule idée en tête : la procréation ? Procréer, oui. Et se nourrir.

Et si c’était justement dans le lit de ce mec-là, très bel homme mais incroyablement vil, que se trouvait la pauvre Maryline ? Tout ce qui est plaisant à regarder est-il bon ?

Pour la peluche d’un dinosaure rigolo en cadeau, un sourire dents blanches à tomber et des gros muscles à la Captain America, Maryline, tout juste dix-sept ans, trouva normal de suivre le beau forain dans sa caravane, sans se douter de sa vraie nature de bête, et de lui offrir sa virginité. Elle prétendit avoir dix-huit ans. Lui ne dit rien, mais il devait avoir la trentaine.

– Tu n’es pas très douée pour crever des ballons, Mary… mais pour « ça », si je puis me permettre, wow ! susurra-t-il, feignant la reconnaissance.

Le drap de soie se souleva tout doucement, et la petite ingénue reparut, littéralement enchantée. Le forain, content de lui, sourit à la jeune fille, mais de façon très hypocrite, car, machiste dans l’âme, il pensait : « Mais quelles dindes vous êtes, toutes ».

– Demain, une grosse journée m’attend, dit-il. Tu devrais y aller… J’ai besoin de mes quelques heures de sommeil.

Il l’embrassa, amoureusement, pour ne pas passer pour un parfait goujat à ses yeux – encore qu’il s’en moquait comme de sa première chemise –, puis il lui tendit sa belle robe neuve, ainsi que sa veste. Elle se rhabilla. Au moment de lui dire au revoir, elle fit volte-face pour lui voler un ultime baiser.

– On se voit demain soir, n’est-ce pas, Shawn ? lui lança-t-elle, à présent plantée devant la caravane avec son stupide brontosaure serré dans les bras.

Il lui fit un signe de la tête et la laissa s’en aller. Toute seule. Au beau milieu de la nuit.

Un vrai chevalier servant.

Rentrée à la maison saine et sauve, et sans faire de bruit, surtout, Maryline eut bien du mal à s’endormir… Comment trouver le sommeil avec, dans la tête, cette image de Shawn en boxer Calvin Klein ? Déjà, elle enjolivait son souvenir : l’homme, se tenant fièrement dans l’embrasure de la porte de son véhicule, posait sa main droite sur son cœur, portait le bout de ses doigts à ses lèvres, et, enfin, lui envoyait un baiser, avec des yeux de chien battu. Qu’il était craquant, mon Dieu ! Elle eût pu faire n’importe quoi pour lui faire plaisir. D’ailleurs, elle avait fait tout et n’importe quoi pour lui faire plaisir… Simplement parce qu’il était beau !

Quand elle ouvrit les yeux, le lendemain matin, tout avait changé. Mais elle ne le savait pas encore.

Elle se leva en chantonnant gaiement, ouvrit les fenêtres pour aérer sa chambre, puis alla faire un tour aux toilettes. Elle se lava les mains et se dirigea dans la cuisine afin de préparer son petit déjeuner. Ses parents étaient déjà partis travailler, apparemment. Si jamais ils s’étaient rendu compte qu’elle était rentrée tard, elle serait au moins tranquille jusqu’à leur retour dans la soirée. Quelle excuse bidon allait-elle trouver, cette fois ? Car, pour pouvoir sortir – notamment avec ses amies –, Maryline était coutumière du mensonge, et ce depuis qu’elle avait découvert cet art aux prémices de l’adolescence. Par exemple, aller faire les boutiques pendant les heures de cours devenait : « On va étudier tout l’après-midi à la bibliothèque ! » Quant à mater les garçons plus âgés jouer au beach-volley sur la plage à l’approche de l’été, ça donnait plutôt : « Oh ! là, là ! J’espère qu’elle ne sera pas trop chiante, cette sortie éducative dans la nature… »

Comme la plupart des jeunes de son âge, Maryline se croyait très rusée. Comme la plupart des jeunes de son âge, Maryline se trompait. Lourdement.

« Qu’est-ce que je fais ? » se demanda-t-elle. « Je vais en cours… ou non ? » Elle n’hésita qu’une petite seconde : « Trop fatiguée ! » Et elle se vautra sur le canapé, s’armant aussitôt de la télécommande. Elle alluma la télévision et se brancha sur les derniers clips musicaux à la mode. « Encore lui ? C’est bon, là, Stromae ! » Elle se leva et alla chercher son smartphone, resté dans la poche de sa veste. Elle caressa le simili cuir, qu’avait caressé Shawn, et retourna s’asseoir, rêveuse. Bien calée dans le canapé, elle consulta ses messages. Mais aucun du forain. « Il doit toujours dormir, le pauvre » pensa-t-elle.

Les vidéo-clips, à la télé, s’enchaînaient, mais elle ne s’y intéressait pas vraiment… se gavant de pâte à tartiner au chocolat et aux noisettes étalée sur des tranches de pain de mie épaisses et moelleuses. La télévision, elle s’en foutait éperdument, en réalité. Elle pensait à Shawn. Et uniquement à Shawn.

L’après-midi, autour de dix-sept heures, Céline et Marie, ses amies de toujours, durent quitter la fête foraine dans l’urgence – car Céline avait vomi sur les chaussures de Marie en descendant des montagnes russes. Maryline, elle, choisit de s’éterniser et d’aller faire un tour du côté des stands de jeux. Là, son cœur se mit à battre la chamade dans sa poitrine à la vue de ce garçon, certes trop âgé pour elle mais d’une beauté ! Avec de ces yeux ! Et de ces bras !

Le forain remarqua rapidement que la jeune fille le matait – il fit semblant d’être gêné, tout d’abord, puis il lui demanda si, par hasard, elle ne voulait pas tenter sa chance aux fléchettes.

– C’est que… hum… je suis trop nulle à ce jeu-là, moi, bredouilla-t-elle.

– Moi aussi, je suis nul dans beaucoup de choses, tu sais, plaisanta-t-il, un sourire ravageur gravé sur le visage.

– Je ne sais pas trop…

– Écoute, ma jolie, voici le marché : que tu crèves ou non un ballon, je t’offrirai quand même une belle peluche. J’ai envie de faire plaisir, aujourd’hui. Ça te convient ?

– Sérieusement !?! se récria Maryline.

– Yep, fit le forain.

Un enfant, qui avait entendu toute la conversation, lâcha la main de sa maman et s’approcha plus près du stand pour demander au propriétaire s’il pouvait, lui aussi, jouer. « Toi, petit connard, tu dégages de mon stand et vite fait… » lui ordonna le forain, parlant entre ses dents pour ne pas être compris – ni de la jeune fille ni de la mère du gosse.

Elle ne creva pas un seul ballon, mais l’apollon tint sa promesse, et Maryline choisit un beau dinosaure avec une bouille super rigolote.

– Au fait, est-ce que tu voudrais faire le tour des lieux ? s’enquit-il. Y a plein de choses à voir, ici.

– Avec… vous ?

– Vous ? s’exclama-t-il, faisant mine de s’être formalisé. Hé là ! Je ne suis pas si vieux que tu sembles le croire, ma toute belle !

Rouge de honte, Maryline se mit à glousser, et elle s’excusa. Comme elle eût aimé l’embrasser, arracher son tee-shirt collé à sa peau et respirer son odeur… Les quelques poils qui dépassaient de l’échancrure du vêtement de l’homme l’excitaient considérablement.

– Comment tu t’appelles ? Moi, c’est Shawn.

– Shawn ? C’est beau… Tu es Américain ?

– Canadien. Mais j’ai un peu perdu l’accent depuis que je suis arrivé ici. Alors ? redemanda-t-il, abusant de son demi-sourire irrésistible. Ton prénom, tu me le dis ?

– Maryline. Ou Mary, si tu préfères.

– Maryline ? Non, tu déconnes ? Mais c’est mon prénom préféré, ça, Maryline ! Il est si bien porté, en plus. Tu es trop mignonne. Vraiment.

Dans sa tête, la jeune fille, peinant à contenir son émoi, se répétait inlassablement : « Je l’aime. Que je l’aime… »

– On le fait, ce tour ? osa-t-elle. Je n’ai fait que trois ou quatre manèges avec mes copines, avant qu’elles partent.

– Tu n’as pas vu le meilleur, alors, affirma-t-il. Tu ne vas pas être déçue…

Comment ce type de garçon pouvait s’intéresser à elle ? Oh ! Elle était loin d’être moche, c’est certain, mais ce n’était pas un canon non plus.

Pendant qu’ils marchaient au milieu des badauds et des cris joyeux, elle se faisait tout un tas de scénarios… Et cela incluait un beau mariage. Un mariage royal, avec une tiare.

Shawn s’arrêta. Maryline sortit de ses rêveries à la guimauve.

– Les monstres de foire… murmura-t-il tout en désignant un chapiteau aux couleurs sombres qui se dressait, sinistre, juste devant eux.

– Quoi ? Ça existe encore, ça ? s’étonna-t-elle. Je pensais que c’était interdit.

– Oh ! Ça l’est, admit-il. Mais ne faut-il pas savoir braver les interdits, de temps en temps ? Tu dois en savoir quelque chose, non, Mary ? Allez ! Suis-moi ! Tu vas adorer. J’en parierais ma tête avec le diable…

– Est-ce que ça va me faire peur ? s’inquiéta-t-elle.

– Mais non, voyons… Et puis, que risques-tu, avec moi ?

– Tu as raison, je suis idiote…

Ils entrèrent alors sous la grande tente. Maryline était effrayée et fascinée à la fois. Elle sortit son smartphone mais le forain la pria de le remettre dans sa poche. Dommage. Elle eût pu mettre des photos extra sur sa page. Sur le réseau social où elle était inscrite.

– Devant tes yeux, tu as Martine ! s’exclama Shawn. La femme à barbe ! Cent pour cent naturelle… Comment va notre délicieuse Martine, aujourd’hui ?

– Et non… répondit cette dernière, affichant un air des plus renfrognés.

– Comme tu peux le voir, elle est très limitée question conversation. C’est à peu près tout ce qu’elle dit à longueur de journée : « Et non ». Parfois, de but en blanc, on l’entend s’écrier : « Elle est con, ma mère ! » Mais on ne cherche plus à comprendre. Elle vit dans son monde…

– Mon Dieu, murmura Maryline. Et lui, qui c’est ?

– Lui ? C’est Le Chauve. C’est ainsi qu’on le surnomme. Tout le monde se demande comment il fait pour tenir debout avec ce cerveau… démesuré ! On ne les a jamais surpris ensemble mais… (Il se mit à chuchoter.) lui et la femme à barbe auraient des rapports. Sexuels.

– Mon Dieu, répéta Maryline. On dirait un extraterrestre, en plus.

– Tu n’as pas peur ? Tout va bien ? Si ça peut te rassurer, tu peux te coller à moi, tenta le forain, réussissant son coup.

Ils continuèrent leur périple sous le chapiteau où le public, pour quelques pièces de monnaie, pouvait, parmi tant d’autres, admirer Jane et June, les sœurs siamoises qui ne pouvaient plus se sentir, ou Nicole, rebaptisée la femme sirène parce qu’elle était capable de retenir sa respiration sous l’eau pendant de très longues minutes – d’ailleurs, avec sa bouche, elle faisait la même chose que les poissons.

La journée de Maryline s’acheva dans la caravane du Canadien.

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Edmée De Xhavée 24/11/2015 19:40

C'est tardivement que je lis la nouvelle - le début d'une aventure qui ne sera pas bien bonne pour Marilyne je le crains :) mais je suis accrochée et suis impatiente de découvrir la seconde partie! Bravo!

J. P. VOLPI 24/11/2015 17:43

Vous dire merci pour le temps passé à me lire et pour votre gentillesse...
Je partagerai les liens quand toutes les parties auront été publiées.
Merci encore beaucoup...

Pâques 24/11/2015 15:30

Et donc, elle lui a offert sa virginité dans la caravane ...

Philippe D 24/11/2015 14:42

Mais que s'est-il donc passé dans cette caravane?
A demain pour le savoir !

christine brunet 24/11/2015 14:02

hum hum... Moi, j'ai plus de chance que toi, Marie-Noëlle, je connais la fin !!!

M-Noëlle FARGIER 24/11/2015 13:32

à demain pour la suite... Pour avoir déjà lu JP Volpi, je me demande ce qu'il aura pu imaginer ! et je suis presque sûre que je serai surprise ! Bravo J.P !

J. P. VOLPI 24/11/2015 12:15

Bonjour Christine,
Merci beaucoup pour la promo...