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Le blog Aloys

La hiercheuse de Wasmes, une nouvelle signée Micheline Boland

5 Novembre 2015 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

La hiercheuse de Wasmes, une nouvelle signée Micheline Boland

LA HIERCHEUSE DE WASMES

En ce temps-là, à Wasmes dans le Borinage, Liette la hiercheuse, vous savez, les hiercheuses étaient ces femmes qui poussaient des wagonnets remplis de charbon, est follement amoureuse d'un pénitent, Myen.

Le pénitent exerce un métier on ne peut plus dangereux. À l'époque, les lampes de sûreté n'existent pas encore. Le pénitent est celui qui va seul dans les galeries de mine désertes, il explore les moindres recoins en promenant partout une perche munie d'une flamme vive. Il s'assure ainsi qu'il n'y a aucune trace de grisou et que les mineurs pourront aller sans danger exercer leur dur métier. Ainsi, le pénitent est plus proche du péril de sa vie qu'un guerrier, qu'un charmeur de serpents, qu'un explorateur dans une jungle inconnue. On comprend vite que les pénitents meurent tous à la tâche et que pour Liette l'angoisse est une compagne fidèle.

Myen est un homme doux et pensif, calme et mélancolique. Tandis qu'elle pousse les wagonnets, Liette rêve des beaux yeux bleus de son bien-aimé, de ses mains d'artiste, de sa démarche. Un homme d'apparence si fragile pour un travail tellement ardu. Elle rêve de lui et lui, il rêve d'elle. Liette vit dans l'inquiétude dès que Myen descend dans la mine. Liette ne connaît que de rares moments de bonheur tranquille. Même quand elle se promène avec Myen, elle pense qu'il devra bientôt s'en retourner dans le fond, un fond si avide de vies humaines, un fond si sombre et inhospitalier. De telles pensées gâchent les instants de félicité. Liette n'est jamais vraiment gaie et détendue, ni insouciante et sereine.

Myen vit des heures pénibles. Il redoute le grisou mais il n'en souffle mot. Il sait qu'un jour, il ne reviendra pas des profondeurs de la mine. Un jour, il y restera. C'est peut-être ces idées sombres qui rendent son regard plus profond que celui de tous les jeunes gars de Wasmes.

Tandis qu'elle pousse les wagonnets, Liette prie souvent Sainte Barbe. Elle lui demande protection pour son amoureux. "Oh, je t'en prie, Très Sainte Barbe, place Myen sous ton aile protectrice. Accompagne-le en bas. Éloigne le grisou de sa vie !"

Elle demande à la Sainte un miracle pour lui épargner un chagrin auquel elle ne pourrait survivre. Elle l'implore d'inspirer aux hommes un moyen moins cruel de dépister le grisou. Le beau temps venu, elle dépose souvent un bouquet de fleurs des champs devant la statue de Sainte Barbe à l'entrée de la mine. La statue a, aux yeux de Liette, tous les charmes des plus grands chefs d'œuvre des sculpteurs. Le plissé de la robe, la douceur du visage, les cheveux finement ouvragés comblent son besoin de merveilleux.

Liette connaît bien des légendes concernant Sainte Barbe. Il y a celle où Sainte Barbe guide des mineurs égarés dans le dédale des sombres galeries. Il y a celle où Sainte Barbe réconforte d'un baiser les mineurs qui connaissent leur dernière heure dans une galerie embrasée par le grisou. Il y a surtout celle où Sainte Barbe va fleurir les tombes des victimes de la mine.

Un matin, un embrasement de grisou. Un incendie qui allume toutes les artères de la mine. Un incendie dans lequel Myen perd la vie et Liette la raison. Le corps de Myen ne sera pas retrouvé. Liette n'a aucune tombe sur laquelle se recueillir et cela ajoute encore à sa souffrance.

Liette continue de travailler, il lui faut bien vivre, se nourrir, se chauffer, se loger. Mais Liette ne sourit plus. Liette parle de moins en moins. Liette s'abîme dans sa tristesse. Que lui importe le printemps ? Que lui importe les rayons du soleil, les chants des oiseaux, les amours de ses compagnes ? Que lui importe la saveur des fruits, les parfums des fleurs ? Pourtant, Liette prie encore Sainte Barbe. Elle la prie de sauver des mineurs, des pénitents, d'éviter aux femmes et aux enfants de mineurs la souffrance qu'elle connaît. Elle repense aux légendes qui mettent en scène Sainte Barbe. Tandis qu'elle pousse les wagonnets, Liette pleure en silence. Dans son sommeil, il y a des flammes, des multitudes de flammes qui dévorent Myen. Pour Liette, il n'y a plus d'espoir de retrouver l'amour, plus de douceur de vivre. L'enfer est sur cette terre. Le diable, c'est le grisou.

Un soir, Liette va jusqu'au petit étang de Wasmes. Elle s'assied sur la berge. Elle pense à Myen, elle pense à Sainte Barbe. L'eau sombre dans laquelle se réfléchissent des étoiles, dans laquelle se mire la lune pareille à un bijou d'or, dans laquelle elle devine de magnifiques nénuphars et des algues gracieuses, l'attire. Liette se lève, elle va cueillir ces étoiles et ces nénuphars pour les offrir aux victimes du grisou. Ce sera une dernière offrande. Liette s'avance vers ce jardin artificiel, vers cette illusion. Ses mains se tendent pour cueillir des fleurs. Liette progresse dans l'eau. Liette se noie pour trouver au fond de l'étang les fleurs qui feront le plus beau des bouquets.

Liette est devenue le double de Sainte Barbe… Liette a fait sienne une légende…

Cette nuit-là à Wasmes fut une nuit calme et parfumée. Certains disent qu'ils ont entendu s'élever le chant de Liette, tandis qu'elle s'enfonçait dans les eaux grises.

Micheline Boland (extrait de "Contes en stock")

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Micheline 05/11/2015 19:53

Merci beaucoup Jean-Louis, Marcelle et Marie-Noëlle. Vivant au Pays Noir, j'ai écrit différents textes à propos de la mine et des mineurs ainsi que des catastrophes minières.

M-Noëlle FARGIER 05/11/2015 19:15

Très beau ce mélange de conditions sociales "à la Zola" et cette ambiance de légende, de rêve. J'ai adoré ! Merci de ce moment de lecture, Micheline !

Marcelle Dumont 05/11/2015 11:55

Une nouvelle qui m'a bouleversée. Je suis d'une région où les terrils font office de montagnes et à chaque fois que j'en vois un, il me fait battre le coeur. Il y avait plusieurs mineurs dans la famille de mon mari que ni les accidents, ni la silicose n'ont épargnés. Mais je n'avais jamais entendu parler de ce pénitent. Et les légende sur Sainte Barbe sont bien émouvantes.

Jean-Louis Gillessen 05/11/2015 02:22

Comme d'habitude, quel joli conte, Micheline : tout ton talent et ta sensibilité rendent cette légende tout l'éclat de l'amour, la dureté du travail, le lot des êtres exploités à devoir se battre en un rude quotidien, dont l'issue est souvent fatale. Conte pédagogique également, on apprend l' " Histoire ". Merci et bravo encore pour ce beau texte, bise à toi et à Louis. Espère vous rencontrer le 4 ou 5 décembre à Wasseiges.