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Le blog Aloys

LA PETITE CULOTTE DERRIÈRE LE DIVAN… une nouvelle signée Micheline Boland

4 Octobre 2015 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Textes

LA PETITE CULOTTE DERRIÈRE LE DIVAN… une nouvelle signée Micheline Boland

LA PETITE CULOTTE DERRIÈRE LE DIVAN…

La petite Lulu a disparu ! Qui ne connaît la petite Lulu ? Une gamine de 5 ans, rousse, bouclée, avec des taches de son, qu'on voit souvent courir devant sa mère ou son père lorsque ceux-ci distribuent les journaux publicitaires, qui caresse tous les chiens qu'elle rencontre, qui joue plus volontiers dans la rue que chez elle. Qui ne connaît ses parents ? Des gens qui, pour quelques sous, tondent des pelouses, taillent des arbustes ou repeignent des châssis.

La petite Lulu a disparu ! Les journaux télévisés, les journaux parlés, les gazettes ne parlent que de ça. Sa mère est venue hurler devant le commissariat. Son père a pleuré devant les caméras de la télé locale. La fillette a disparu jeudi vers 17 heures. Comme tous les jeudis, ses parents s'étaient rendus au Café de la Poste. Installés au comptoir, ils buvaient des bières pour fêter la fin de leur dure tournée tandis que Lulu allait et venait d'une table à l'autre. Lulu avait mangé des crêpes avec la fille du patron, des cacahuètes avec des clients. Lulu avait couru dans l'établissement et sur le trottoir. Quand sa mère l’avait appelée, Lulu avait disparu. On avait cherché dans les toilettes, les caves, le jardin, les rues avoisinantes. En vain. On avait fait des battues dans le parc de la clinique, dans le square, dans les parkings, le long des voies du chemin de fer. Aucune trace de la petite Lulu. Le soir, la radio et les chaînes de télévision du pays lançaient un appel à témoin. La rumeur de la disparition a parcouru toute la ville comme une traînée de poudre. Notre voisine, avec qui on est en froid pour une histoire de poubelle, a même téléphoné à la maison pour le raconter à maman.

Moi, j'ai quarante-cinq ans, je fais des ménages. Je nettoie chez le pharmacien, chez le directeur d'école et chez Monsieur Raoul.

Monsieur Raoul, c'est un professeur à la retraite. Chez lui, je fais tout, le repassage, un peu de cuisine, une partie des courses et les travaux habituels d'une femme d'ouvrage. Monsieur Raoul, il est comme moi, il a toujours vécu avec sa mère. Depuis la mort de sa mère, il vit seul. C'est un homme calme, gentil qui ne pense qu'à son art. Il donnait des cours de dessin au collège et à l'école professionnelle. Il en connaît du monde ! Il en a vu défiler des élèves ! Sa seule famille c'est sa sœur, son beau-frère, son neveu, sa femme et leurs deux petites-filles, Alice et Lucie. Quand ces six-là lui rendent visite, je peux faire des heures supplémentaires !

La petite Lulu a disparu ! Comme tous les samedis, je nettoie chez Monsieur Raoul. Je déplace le divan pour passer l'aspirateur et je trouve une petite culotte imprimée de papillons, toute propre mais chiffonnée et portant encore son étiquette. C'est le genre de petites culottes qu'on vend à la solderie du coin dans toutes les tailles, à 3 euros les 6 pièces. Je pense à la petite Lulu. C'est sûrement le genre d'article que sa mère achète pour elle ! Et si la petite Lulu était passée par ici ? Je fourre la culotte dans ma poche. Je continue mon ouvrage mais je n'en pense pas moins…

À midi, nous mangeons le lapin que j'ai fait mijoter une bonne partie de la matinée. Assis en face de moi, Monsieur Raoul a un air bizarre. Ses yeux bruns paraissent brillants de fièvre, son couteau tremble un peu dans sa main.

"Ça va bien Monsieur Raoul ? C'est bon ?"

"Mais oui, Ginette. Je n'ai pas très faim parce que j'ai mangé deux croissants pour mon petit déjeuner. Je n'ai pas l'habitude. C'est lourd à digérer…"

Après le repas, je nettoie la cuisine. Je sens la petite culotte au fond de la poche de mon tablier. Dire ou ne pas dire ? À qui ? Attendre encore un jour ou deux ? En parler au pharmacien, lundi, quand je serai chez lui ou au directeur de l'école, mercredi ? Me rendre au bureau de police ?

L'après-midi, je fais un tour dans le grenier et dans la cave. J'inspecte toute la maison, sauf l'atelier de peinture où Monsieur Raoul est occupé à faire de l'aquarelle. Pas d'autre trace suspecte que cette petite culotte !

Le dimanche, je vais à la messe. Ce n'est plus dans mes habitudes mais j'ai décidé d'en parler au curé. Hélas, c'est un prêtre étranger qui officie. Je rentre donc chez moi sans avoir pu m'épancher. Durant toute la célébration, j'ai prié pour Lulu, pour ses parents et surtout pour Monsieur Raoul.

Je ne rate plus un journal télévisé. La petite Lulu est devenue mon seul sujet de conversation avec Maman. Ce que je ne lui dis pas, c'est ce que j'ai trouvé chez Monsieur Raoul.

"Tu sais Ginette, si elle est tombée dans une citerne ou si elle a fait une mauvaise rencontre, on n'est pas prêt de la retrouver !"

Le lundi, chez le pharmacien, on me demande de faire le grand nettoyage du logement que l’on a aménagé pour le frère de Madame qui va bientôt rentrer du Brésil.

Madame et Monsieur filent comme des anguilles quand je lance mes appâts avec mes "c'est triste pour la petite Lulu "ou "quelle affaire avec Lulu… "Ils ne m'écoutent même pas. Ils restent indifférents à l'événement. Ils ne semblent plus avoir en tête que leur travail et l'aménagement du studio "Shampouinez bien la moquette, Ginette et désinfectez l'intérieur des armoires. "C'est tout ce que j'arrive à obtenir d’elle. Quant à Monsieur, il soupire : "Ça ne désemplit pas aujourd'hui… à croire que toute la ville est malade !"

Partout, on voit des affiches avec la photo de Lulu. On sent le soupçon qui plane sur la ville. Je ne voudrais pas être vieux garçon comme le fossoyeur ou femme en mal d'enfant comme la coiffeuse. Je ne voudrais surtout pas être à la place de Monsieur Raoul. S'il savait que je sais, comment réagirait-il ? Je tremble et j'ai des maux de ventre rien que d’y penser !

Le soir, je n'arrive pas à m'endormir. Mon silence m'apparaît pour ce qu'il est, une faute grave. C'est décidé, demain, j'irai à la police. Je dirai ce que j'ai vu ni plus ni moins. Cela soulagera ma conscience.

Mardi, la petite Lulu est retrouvée. Elle était chez sa Tante Eulalie qui vit au bout du bout de la ville, dans une masure située au milieu d'un jardin. Une femme âgée, un peu demeurée, un peu folle, pour qui la télévision et la radio ne comptent pas. Pour elle, seuls importent son jardin et ses poules. Quelqu'un, qui passait près de chez elle, a entendu la vieille crier : "Lulu, Lulu sois gentille avec grosse Poupoule !"

La mère a hurlé sur sa tante. Le père a pleuré. La vieille tante a sangloté en répétant : "Je ne savais pas… Lulu m’a suivie comme un petit chien abandonné… "

Lulu est rentrée chez elle, heureuse. Pendant une petite semaine, elle avait mangé des crêpes, des fraises et des macaronis au beurre et au fromage. Elle avait même joué avec les poules comme avec ses poupées !

Le samedi suivant, Monsieur Raoul m'a dit : "Que de bruit pour rien, n'est-ce pas Ginette ? Heureusement, personne n'a vu le joli portrait de la petite Lulu que j’avais commencé ! "

Ses yeux bruns brillaient. Il avait un drôle de sourire, un sourire jaune comme on dit…

C'est alors que je lui ai raconté que j'avais trouvé une petite culotte derrière le divan.

"Oh une petite culotte et pas une écharpe aussi par hasard ? Ma sœur recherche une petite culotte et une écharpe rouge qu'Alice et Lucie auraient égarées ici. Elles avaient passé une bonne partie du mercredi après-midi à habiller et déshabiller leurs nounours et leurs poupées. "

La boucle est bouclée. Monsieur Raoul regagne son atelier et je passe l'aspirateur sans oser déplacer le divan, on ne sait jamais…

Micheline Boland (extrait de "Humeurs grises Nouvelles Noires")

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Micheline 11/10/2015 22:16

Merci à tous pour vos commentaires que je découvre à mon retour de vacances !

Pâques 06/10/2015 23:10

Bravo Micheline !!!
J'ai adoré cette nouvelle

M-Noëlle FARGIER 06/10/2015 11:36

Belle leçon Micheline, bravo de ce petit rappel sur les apparences !

Marcelle Dumont 05/10/2015 16:05

Une nouvelle bien troussée. On se demande avec la brave femme de ménage si on ne va pas découvrir un drame sordide. On pousse un ouf de soulagement au dénouement. Dénouement qui laisse entrevoir que les parents trop insouciants sont coupables. Les enfants ont besoin de présence, de vigilance et d'amour. Ce n'est pas au bistrot qu'on les trouve! Et tant pis si je moralise, mais j'ai connu trop de cas comme celui-ci qui n'ont pas connu cette fin heureuse.

Jean-François Foulon 05/10/2015 15:37

Une histoire bien menée, en effet. :))

Jean-Louis Gillessen 05/10/2015 01:14

Excellent, Micheline ! Plein de finesse et de subtilité. Belle leçon sur les soupçons, les vies de villages, les ressentis, les coïncidences, et ce vers quoi, ici en l'occurrence la femme de ménage, une personne peut être amenée à penser suite à tel ou tel élément qui semble déterminant d'une culpabilité. Bien pensé d'imaginer l'intrigue avant une dénonciation. Joli, bravo et merci pour cette belle nouvelle, également pédagogique.