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Le blog Aloys

J-P VOLPI nous propose une nouvelle en 3 partie "MEGASELACHUS"

11 Juillet 2015 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

MEGASELACHUS, première partie

(Nouvelle extraite de Contes épouvantables & Fables fantastiques)

Fletcher Cove, Solana Beach, Californie.

La surface de l’eau était comme un miroir – une véritable mer d’huile couleur bleu marine… Les ondulations étaient infimes. Si infimes qu’il eût été, paisiblement assis sur le sable en pleine journée, impossible de les deviner. Pour l’heure, il faisait nuit. Le silence était absolu. Il faisait nuit mais il ne faisait pas du tout froid. C’était l’été.

Gwen était assise sur le sable. Elle fixait l’horizon par-delà l’océan Pacifique. Elle semblait sourire. À demi… Elle se leva, ôta ses sandales, et marcha jusqu’au bord de l’eau. Elle fit quelques pas et s’arrêta quand ses genoux furent immergés. Un sourire. Un soupir. Gwen continua d’avancer, et sa robe légère disparut à moitié. Elle resta là, un moment. Pas une seule fois elle ne se retourna vers la plage déserte. Elle avança. L’eau, maintenant, arrivait au niveau de ses épaules. Ses longs cheveux noirs pénétraient l’immensité bleue. Elle attendit un moment encore, puis se mit à nager. Elle avait décidé de nager jusqu’à l’épuisement, et alors elle coulerait… et la mort l’emporterait… et tout deviendrait noir. Elle nagea. Longtemps. Elle ne savait pas depuis combien de temps, très exactement, elle nageait. Elle regarda vers la plage de Fletcher Cove. Quelques points jaunes minuscules la confortèrent dans son idée qu’elle était déjà loin. Très loin. Elle se mit sur le dos. Soit la fatigue l’emporterait, soit une crampe. Ou le sommeil…

Le résultat serait le même, de toute manière. C’était son souhait. Son choix. Disparaître. En finir.

Gwen sentit une ondulation. Le vent, peut-être, se levait. Quelques minutes plus tard, elle sentit une ondulation un peu plus importante… Elle regarda tout autour d’elle. La lumière de la Lune, avec un peu de chance, l’aiderait à distinguer quelque chose. Rien.

Une vague la souleva et la poussa sur plusieurs mètres. Durant plusieurs minutes, rien d’autre ne se passa… Elle n’osait pas plonger mais qu’eût-elle pu distinguer, dans les ténèbres ? Des larmes affluèrent dans ses magnifiques yeux vairons – un vert et un bleu. Les mêmes yeux que ceux de sa mère.

Une nouvelle vague la souleva, bien plus violente. Gwen se mit à hurler. De terreur. Elle réalisa qu’elle n’avait pas envie de mourir. Et, surtout, pas entre les mâchoires d’un grand requin blanc… Elle se mit à nager vers les petites lumières et demanda au Tout-Puissant de chasser l’animal. Elle était en pleurs. Elle voulait vivre. À n’importe quel prix. Le cancer du sein diagnostiqué quelques jours plus tôt l’avait totalement anéantie. Pourtant, maintenant, elle voulait vivre. Elle voulait se battre. Elle voulait combattre la maladie. Elle voulait survivre. « Ne me punissez pas parce que j’ai baissé les bras et songé au suicide, mon Dieu… » pensa-t-elle. « Éloignez ce monstre, je vous en conjure ».

Quelque chose frôla son pied. Elle poussa un cri et avala de l’eau salée. Le seigneur des océans s’amusait-il avec sa proie ? Assurément. À quelques mètres devant elle, quelques secondes plus tard, il lui sembla voir un immense aileron fendre la surface du Pacifique. Un aileron d’une taille phénoménale. Puis plus rien. Une crampe la foudroya. Elle paniqua. Elle tendit le bout de ses orteils pour faire disparaître la douleur. Le squale, par bonheur, ne l’attaqua pas alors qu’elle était en détresse.

Priant le Créateur, Gwen se remit à nager, presque aussi brillamment que Jenny Thompson, cette nageuse américaine la plus médaillée aux jeux Olympiques avec huit médailles d’or, trois d’argent et une de bronze. Sa vie tout entière défilait devant ses yeux.

Finalement, elle perdit connaissance…

– Mademoiselle Slater ? Mademoiselle Slater !?! Est-ce que vous m’entendez, Mademoiselle Slater ? Il faudrait vous réveiller, maintenant… La pauvre petite…

Gwen réussit à ouvrir les yeux mais, encore choquée par sa récente mésaventure, elle se mit à gesticuler furieusement. Un brin dans les vapes, elle ordonna au requin de s’en aller.

– Calmez-vous… dit l’infirmière. Vous êtes à l’hôpital. Vous êtes en sécurité, ici. Il n’y a aucun requin. À l’exception du Dr Connington, peut-être. Mais chut ! C’est un secret entre nous, d’accord ? badina-t-elle, maternelle.

– À l’hôpital ? fit Gwen.

– Un séduisant jeune homme, un sauveteur, je crois, vous a trouvé inconsciente sur la plage, ce matin, et vous avez été emmenée jusqu’ici par ce même séduisant jeune homme, enchaîna-t-elle de sa voix très douce. Oh ! Nous avons pris la liberté de contacter votre frère, au fait. Il devrait arriver très prochainement.

– Jake ? Mais mon frère est dans l’Oregon. Il vit à Salem depuis bientôt deux ans et demi, maintenant. Il travaille dans l’immobilier. Je me demande bien pourquoi car il déteste la vente…

L’infirmière sourit.

– Votre beau sauveur a rapporté votre paire de sandales et votre sac. Votre répertoire, à l’intérieur, nous a permis de trouver un certain Jake Slater, et comme il était écrit Gwen Slater sur votre permis de conduire, nous avons immédiatement téléphoné à ce monsieur. Il était très inquiet à votre sujet.

– Merci beaucoup, infirmière.

– C’est surtout au charmant jeune homme, grand, brun et bronzé, qu’il faudra dire merci. Car mon petit doigt me dit qu’il reviendra prendre de vos nouvelles dans peu de temps !

– Je n’y manquerai pas. Merci encore.

L’infirmière sourit de nouveau à la jeune femme, tourna les talons et quitta la chambre.

Gwen, machinalement, vérifia qu’elle était entière. Elle poussa un soupir de soulagement quand elle constata que ses deux jambes et ses deux pieds étaient toujours accrochés au reste de son corps. Elle se mit à pleurer, puis à rire. Le requin n’avait pas été le plus fort, et son cancer ne le serait pas davantage. Elle affronterait la maladie et elle supporterait la chimio. Si d’aventure elle perdait sa belle chevelure, elle s’offrirait une perruque. Une magnifique perruque blonde. Ce serait l’occasion de changer de tête, elle qui n’avait jamais changé ni de coupe de cheveux ni de couleur depuis ses seize ans. Elle en avait trente. Elle supporterait une ablation, si nécessaire, même si c’était à cause de cela, au départ, qu’elle avait voulu mettre fin à ses jours. Elle avait toujours été coquette – comment supporter d’être ainsi mutilée ? Elle le supporterait. Elle le savait, désormais. C’était une survivante.

– Je suis en vie, murmura-t-elle. Je suis en vie…

Elle se demanda à quoi ressemblait le jeune homme qui l’avait conduite à l’hôpital. Selon les dires de l’infirmière, il était d’une grande beauté. À ses yeux, là n’était pas le plus important… mais ce serait toujours agréable. Avec de la chance, il serait célibataire, équilibré, non-fumeur – condition sine qua non et non négociable –, et disposé à accepter de se laisser offrir un café ou un cappuccino par une femme.

Finalement, Gwen s’assoupit. Elle était fatiguée, et très affaiblie. Elle dormit une bonne heure, tranquille, sans le moindre grand requin blanc pour transformer son rêve en affreux cauchemar sanguinolent.

On frappa deux coups à la porte. Mais elle n’entendit pas le bruit. Un homme, âgé d’environ trente-cinq ans, pénétra dans la pièce et s’approcha du lit. Il portait un bouquet de fleurs. Il le déposa dans un vase qui traînait sur le chevet à côté du lit. Il embrassa Gwen sur le front, délicatement, puis s’assit à côté d’elle.

– J’ai eu tellement peur, dit-il, sans toutefois chercher à réveiller la jeune femme. J’ai pris le premier avion quand l’hôpital m’a appelé. La personne au bout du téléphone croyait que j’étais ton mari, tu imagines ? se gaussa-t-il.

– Je suis contente que tu sois là, Jake, susurra Gwen en ouvrant les yeux.

Elle se redressa et ils se donnèrent l’accolade.

– Raconte-moi, Gwen… Raconte-moi ce qui s’est passé, s’il te plaît.

– Je n’en ai pas très envie, Jake… soupira-t-elle tout en détournant le regard.

– Je t’en prie, petite sœur, j’ai besoin de savoir. Tu n’as pas… N’est-ce pas ?

– Quoi ? Essayé de me suicider ? Mais non, mentit-elle. Ne t’inquiète pas, mon frère. Je voulais simplement apprécier l’immensité de l’océan, rien d’autre. Et puis…

– Et… puis ? Et puis « quoi », Gwen ? la pressa-t-il.

Elle repensa à l’aileron immense qu’elle avait vu.

– Gwen, tu me fais peur. Que s’est-il passé ?

Elle lui raconta tout. Et, quand elle eut fini, elle trouva refuge dans ses bras.

– Tu vas me promettre que plus jamais tu ne mettras les pieds dans l’océan, O.K. ? C’est mille fois trop dangereux…

– Je te le jure, Jake. C’est promis. J’ai eu la peur de ma vie. Une fois. Pas deux.

Une demi-heure plus tard, un autre homme, un peu plus jeune – dans les vingt-huit ans, lui –, frappa à la porte et entra. Il était grand, brun et bronzé, séduisant et musclé. Et d’origine portoricaine, certainement.

– Vous, je parie que vous êtes le gars qui a sauvé ma sœur ! s’exclama Jake. Vous semblez tout droit sorti d’Alerte à Malibu ! Merci, mon pote. Merci infiniment…

– N’exagérons rien… hésita le jeune homme. Je l’ai juste trouvée sur la plage à côté de ce… de ce… Puis je l’ai emmenée jusqu’ici.

– Je ne sais comment vous remercier, dit Gwen.

– Vous êtes saine et sauve, Mademoiselle. Et c’est bien le principal.

– Gwen, murmura-t-elle.

– Gwen… répéta-t-il en rougissant. Je vais peut-être vous laisser tranquille, puisque vous n’êtes pas seule. Je suis content – vous semblez aller bien…

– Attendez ! Vous n’avez pas fini votre phrase. À côté de quoi m’avez-vous trouvée ? S’il vous plaît…

Le sauveteur semblait réticent à répondre à cette question toute simple. Mais Gwen, même si elle était anxieuse, insista lourdement.

– Eh bien… Il y avait… Mais vous êtes bien sûre d’avoir envie de savoir ?

– Absolument.

Il prit une profonde inspiration avant de continuer.

– Il y avait la tête d’un requin échouée à quelques mètres de vous. Un grand blanc. Il devait être énorme. Au moins comme celui dans le film de Steven Spielberg.

Gwen et son frère frissonnèrent. Jake davantage.

– Vous avez eu une chance pas croyable, affirma le jeune sauveteur. Vraiment.

– Encore merci, vieux, dit Jake. Ma sœur et moi-même, nous vous serons éternellement reconnaissants. Gwen est tout pour moi.

– Mais je n’ai rien fait de particulier, je vous le répète, rougit le jeune homme.

Au moment de partir, il fit volte-face et, quoique peu sûr de lui, sortit un papier et un stylo de sa sacoche en vinyle rouge, qu’il portait en bandoulière.

– Hum… Si jamais vous aviez besoin… de quoi que ce soit, je vais vous laisser mon numéro personnel. N’hésitez pas, d’accord ? C’est Ricardo, mon prénom. Rick.

Jake sourit, s’amusant, sans méchanceté aucune, de la gaucherie du sauveteur qui tentait une approche mais fuyait, cependant, le regard de sa sœur.

Embarrassé, le sauveteur s’empressa de sortir, et, dans le couloir, il murmura pour lui-même, donnant à sa voix une intonation aiguë : « De quoi que ce soit… C’est Ricardo, mon prénom… Mais quel crétin ! »

J-P VOLPI

J-P VOLPI nous propose une nouvelle en 3 partie "MEGASELACHUS"

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Commenter cet article

J. P. Volpi 12/07/2015 14:23

Merci infiniment à toi, Christine, pour ton soutien...
Je diffuserai les liens sur mes pages quand tu seras de retour pour corriger mon nom d'auteur.
Il est aussi faux sur le site de Chloé des Lys ; il faudra que je le signale à Laurent...

Edmée De Xhavée 12/07/2015 07:48

Pas le temps ce matin mais quand j'ai vu que c'était de toi, la nouvelle, je l'ai pris :). Et ne le regrette pas. Atmosphère super bien rendue en tout cas, d'autant que j'ai horriblement peur de l'eau et des requins... donc je suis servie!

Bravo, toujours un régal de te lire, même si ça secoue...

J. P. Volpi 12/07/2015 10:22

Je te remercie, Edmée, ça me touche beaucoup... L'eau n'est pas mon élément non plus, je dois dire... Je te souhaite un bon dimanche.

Jean-Louis Gillessen 12/07/2015 00:39

Ah, Joël ! Haletant, et tout y est : l'atmosphère et le décor bien plantés, les personnages également, les dialogues bien pensés et rythmés. L'histoire se laisse lire avec attention et goût de la découverte du chant de tes mots et phrases, l'envie de passer aux lignes suivantes pour " savoir ", connaître la suite. Vivement demain ! Merci et bravo pour cette nouvelle plaisante, je me voyais et croyais déjà dans le Pacifique ... tellement tu as bien inscrit le décor et l'atmosphère dans le récit, ... évidemment, je nageais à côtéde Gwen, ... et je la sauvais !

J. P. Volpi 12/07/2015 01:38

Merci infiniment pour ce retour fort sympathique, Jean-Louis. Mais... attends la suite, car je ne suis pas sûr que tu auras toujours envie de mettre les pieds dans l'eau ! Bien amicalement, J. P.