Concours "Les petits papiers de Chloé" : Texte 1

Publié le par christine brunet /aloys

Comme un p’tit coqu’licot…

« Attends la fin, tu comprendras :
Un autr' l'aimait qu'elle n'aimait pas !

Et le lend'main, quand je l’ai r’vue,
Elle dormait, à moitié nue,
Dans la lumière de l'été
Au beau milieu du champ de blé... » *

Elle s’appelait Marguerite. La belle, la superbe Marguerite qui peuplait nos fantasmes d’adolescents. Lui, Maurice, un grand gaillard aux larges épaules et à la démarche conquérante, un « para » qui rentrait d’Algérie. À l’époque de mes treize ou quatorze ans, on ne disait pas « revenir de la guerre ». On « rentrait d’Algérie » comme, peu avant, on était « rentré d’Indochine ». Enfin, pour ceux qui en étaient revenus…

Avec son béret rouge et sa fourragère, tout auréolé du prestige dont jouissaient ces militaires auprès de la population, pour nous, il était un héro. Pas moins. Un modèle de virilité auquel nous rêvions de pouvoir un jour nous identifier.

Un an plus tôt, lors de sa seule et unique permission, nous les avions aperçus, Marguerite et lui. Étroitement enlacés, je les vois encore lentement s’éloigner sur le chemin de terre qui se perdait au milieu des blés dont la blondeur s’égayait de bleuets et de coquelicots.

Un an, ça peut paraître long ou ça peut paraître court. Tout dépend de la période de sa vie où l’on se trouve. Marguerite, elle, commençait à penser à son avenir et n’avait pas attendu son beau militaire. Elle était tombée, à ce que l’on disait, éperdument amoureuse d’un avocat parisien venu passer ses vacances dans ce coin de campagne. Ils s’étaient très vite fiancés et elle s’apprêtait à aller le rejoindre à Paris lorsque Maurice avait fait sa réapparition.

Lui aussi avait changé. D’une façon indéfinissable. Un regard plus dur, si je me souviens bien. Un peu inquiétant, même. Un demi-sourire narquois figé en permanence au coin des lèvres. Comme pour bien afficher le peu que nous représentions pour lui. Comme un avertissement muet destiné à faire comprendre que rien ni personne n’était plus en mesure de s’opposer à sa volonté.

Et surtout pas Marguerite qu’il considérait comme sa propriété. Ne lui avais-je pas entendu grincer « qu’elle ne l’emporterait pas au paradis » ?

Je ne sais plus combien de temps exactement après son retour le drame se produisit. C’était vers la fin d’une chaude journée d’été. Je rentrais à la maison, à vélo, la serviette de bain pliée sur le porte-bagages, accompagné de quelques copains avec qui j’avais passé l’après-midi à me baigner dans l’étang voisin. Un attroupement inattendu nous incita à nous arrêter et à abandonner nos bicyclettes sur le bord de la route. Des badauds, des gendarmes, des pompiers. Et une civière posée près du fossé.

Je n’oublierai jamais la pâleur de son visage, ses lèvres décolorées, son cou violacé. Ni son regard éteint, aux prunelles étrangement immobiles. Ses yeux grands ouverts sur une vision qu’elle seule avait contemplée et qu’elle avait emportée dans la mort.

Nous eûmes juste le temps d’entendre quelqu’un dire que le « salaud », encore en uniforme, s’était livré à la police. On nous fit prestement déguerpir en nous précisant sévèrement qu’il ne s’agissait pas là d’un spectacle pour des enfants. Pour les enfants que nous étions encore…

Oui, ce devait être l’année de mes quatorze ans. L’année où je perdis mon innocence.

« Mais sur le corsage blanc,
Juste à la place du cœur,

Y’avait trois gouttes de sang
Qui faisaient comme une fleur :
Comme un p'tit coqu'licot, mon âme !
Un tout p'tit coqu'licot... » *

* « Comme un p’tit coqu’licot », paroles de Raymond Asso, chanté par Mouloudji.

Publié dans concours

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Nicole De Bodt 22/06/2015 18:59

Une nouvelle tragique mais adoucie par le souvenir d'une belle chansonnette. Et on appelle ça de l'amour, possession et vengeance ? Pauvre petite Marguerite !

Gillet-B Pascale 21/06/2015 15:06

Bien,surtout l'idée de la petite chansonnette en prélude et à la fin ! me réjouis de lire les suivants....

Rolande Quivron 21/06/2015 13:04

Une chanson qui a fait vibrer bien des cœurs en prélude d'un récit qui ne l'est pas moins !

Un air de jadis toujours d'actualité. Hélas !

Un enfant, témoin indirect de ce genre de drames ,en sera à jamais marqué ....

Félicitations Christine !

Micheline 21/06/2015 08:44

Magnifique texte.

Christine Brunet 21/06/2015 17:11

Oh, je vous remercie, mais je ne suis pas l'auteur de ce texte, malheureusement... Alors qui ? A découvrir le 1er julllet avec le resultat des votes !

Edmée De Xhavée 21/06/2015 08:43

Bien dosé: ni trop ni trop peu, une tragédie "ordinaire" très bien amenée... Bravo!

Philippe D 21/06/2015 07:58

Je me suis déjà laissé emporter par ce premier texte... Il me plait.
PS Qu'un héros soit seul ou avec d'autres, il prend "s" quand même...
Bon dimanche.

Christine Brunet 21/06/2015 07:53

Très visuel et qui fait froid dans le dos...

Carine-Laure Desguin 21/06/2015 07:43

En effet, ça démarre fort. Un très beau texte.

Christine Brunet 21/06/2015 06:55

Premier texte d'une série de 9, assez différents d'ailleurs. Il y en aura pour tous les goûts !
Le vote devra se faire sur le post du dernier, donc celui du 29 juin. Vous avez jusqu'au 30 juin 20h pour voter. Les résultats de ce concours seront donnés le lendemain sur le blog avec le post du premier juillet. Cette fois-ci, pour plus d'efficacité, seuls les votes via le blog aloys (soit via un post commentaire soit via l'onglet contact) seront pris en compte. Pas de double vote, bien entendu, mais vous connaissez la musique !!!!

Bonne lecture et... bonne vengeance !

Jean-Louis Gillessen 21/06/2015 01:23

Yep, y a du corps, du cœur, de la sueur, du texte chaud et dur, de la froideur à la fois. Çà déconne pas. Belle musicalité des phrases et des mots. Hardi, pardi, ça démarre fort !