"Histoire d'Antoine, le SDF", une nouvelle de Claude Colson parue dans le recueil collectif, Rendez-vous

Publié le par christine brunet /aloys

"Histoire d'Antoine, le SDF", une nouvelle de Claude Colson parue dans le recueil collectif, Rendez-vous

Histoire d'Antoine, le SDF

Ecoutez-moi tous, écoutez bien ! Je suis le conteur, le raconteur, le lien vivant entre hier et aujourd’hui et je veux, là, maintenant, vous raconter...une histoire !

C’était il y a fort longtemps... dans les années 2000. En ces temps-là les hommes vivaient un peu repliés sur eux-mêmes, chacun pour soi, pour ainsi dire. J’allais même dire, chacun chez soi.

Mais il y en a qui n’avaient, hélas, pas de « chez-soi ». On les appelait les S.D.F., les Sans... Domicile... Fixe ! …Ça voulait dire qu’ils dormaient où ils pouvaient. Pour certains, chez quelqu’un qui voulait bien les héberger.

La plupart, moins chanceux, dormaient dans la rue.

Vous imaginez ! Pas d’hygiène possible, devoir mendier pour manger, et l'hiver supporter la morsure du gel sous les débris de cartons utilisés comme couvertures sur leur lit de bitume, à même le sol.

Craché, juré ; je vous entends déjà : « Pas de la rigolade, tout ça ! »

Eh bien, c’est vrai ! Antoine était malheureusement dans la deuxième catégorie.

Cette année-là l’abbé Pierre venait de mourir. Après Coluche, il ne restait plus grand monde pour s’occuper de ces miséreux. Alors, un peu avant la Noël ils décidèrent de faire parler d’eux. Quelques bénévoles les aidèrent et ils se firent... voir ! Vous vous rendez compte ! En plein Paris,dans des tentes rouges, le long du canal St Martin !

Comme en plus on allait bientôt voter, des élections je ne sais plus pourquoi, ça rameuta les journalistes. Ça faisait un peu désordre. Les bonnes gens, qui quand même, plus ou moins, s’apprêtaient à s’empiffrer, s’indignèrent : « Mais que fait donc le gouvernement ! »

C’était assez pratique comme excuse. C’est toujours aux autres de faire, quoi ! On connaît.

Antoine, lui, se trouvait là ce mercredi. Il avait picolé pas mal la veille avec ses copains au bord du canal car ils n’avaient pas grand-chose à se mettre sous la dent et il gelait sévère.

— Y’a pas à dire, le kilo de rouge en carton, c’est pas trop cher à la supérette et puis, ça réchauffe. Bon d’accord, il faut oser y entrer à la supérette et se fader les tronches écoeurées des Maadames et des Moonsieurs qui trouvent qu’on sent pas bon. J’voudrais les y voir, moi. On va quand même pas s’flinguer pour leur faire plaisir, non !

Bref, ce matin-là, vers midi, il était tout près de l’eau et ne voilà-t-il pas qu’il entend crier au secours. C’était un gamin de 7-8 ans qui était tombé à la flotte. " Qu’est-ce qu’il fout là, ce gamin ?", pensa Antoine.

Il n’eut pas l’occasion de s’le dire bien longtemps car il retrouva aussi sec ses réflexes de jeune homme. Avant sa dégringolade il avait été- ado - champion de natation. Et même que 10 ans après il détenait encore le record d’Île de France du 400 4 nages.

En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, il était au jus. Vingt dieux ! Ça l’a dégrisé d’un coup. Elle devait être à 9 ou 10 degrés, au plus. Il avait juste enlevé, arraché plutôt, ce qui lui servait de godasses.

Ça été dur de faire les 10 mètres pour agripper l’marmot qui remontait déjà pour la deuxième fois, en se débattant. Enfin, il l’a fait, à temps, et il a ramené le petit Pierrot à moitié inconscient mais bien vivant sur la berge.

Les journalistes présents, et qui depuis huit jours commençaient à s’emmerder sec, avaient filmé la scène et l’Antoine, il passa en direct au 13 heures. Il savait pas trop quoi dire, il avait froid et tremblait de tout son corps. On ne lui avait même pas refilé une couverture, ... ça faisait mieux pour le scoop.

Bon, enfin, ça a servi quand même à quelque chose tout ce cirque car un"organisme non gouvernemental", comme on disait alors, a été ému par ce sauvetage et s'est occupé activement de reloger tous les sans abris du canal, sans exception. Antoine est devenu une vedette. Bon, allez... d’accord... pendant 10 jours...

Il s’en fichait d’ailleurs, mais ce qui lui a fait le plus plaisir, à lui qui vivait tout seul depuis que sa femme l’avait plaqué, emmenant le reste de la famille, dès que ça avait commencé à aller mal pour lui, ben c’est la lettre que lui a apportée le facteur 3 jours avant le Nouvel An.

C’était marqué, comme adresse :

À Monsieur Antoine, le héros

Tente rouge foncé

Canal St Martin – Paris

Et dedans, le gamin avait écrit : « Toinou, les pompiers m’ont dit ce que tu avais fait pour moi et j’ai envie de te connaître. Alors comme étrennes j’ai demandé au bon Dieu qu’il fasse que tu veuilles bien passer le réveillon avec moi, mon papa et ma maman. Tu voudras, dis ?

Il n'a pas pu lire jusqu’au bout, l’Antoine ; de grosses larmes qui lui coulaient du visage avaient rendu les derniers mots illisibles, mais... oui, ça... il en était sûr, et même si ça coûtait au pouilleux qu’il était devenu,il irait...

pour le gamin !!!

Claude COLSON

claude-colson.monsite-orange.fr

Publié dans Nouvelle

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Commenter cet article

Edmée De Xhavée 20/03/2015 20:15

Oui, ils sont des hommes aussi! Lâches ou courageux!

Christian Eychloma 20/03/2015 17:56

Impec ! Ta nouvelle m'a rappelé certains faits divers, comme ces jeunes des cités intervenant courageusement dans un appartement en flammes pour secourir les locataires...

Elisa 20/03/2015 13:54

Une très belle histoire, très émouvante :)

Jean-Louis Gillessen 20/03/2015 13:06

Extra, Claude ! Beaucoup de tendresse dépeinte avec des mots justes, uoi, beaucoup d'humanité dans ce texte.

Claude Colson 20/03/2015 12:02

Cette histoire est parue dans le recueil collectif : "Rendez-vous".

Carine-Laure Desguin 20/03/2015 07:27

Quand tout bascule, un recueil qui avait réuni les textes de quelques auteurs CDL. Un texte plein d'humanité, Claude.