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Le blog Aloys

Alexandra Coenraets nous propose la 2e partie de "GAZA"

22 Mars 2015 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

Alexandra Coenraets nous propose la 2e partie de "GAZA"

Bruxelles, le samedi 24 mai 2014.

Veille des élections fédérales, régionales, et européennes.

Un autre homme pénètre dans l’enceinte du Musée Juif de Belgique, abat quatre personnes de sang-froid. Branle-bas de combat, nouvelle mobilisation, condamnation, hommages, arrestation à Marseille de Mehdi Nemmouche, tueur présumé, franco-algérien lui aussi.

Nethaly travaille avenue des Arts.

Cette grande artère bruxelloise longe la petite ceinture, sorte d’autoroute interurbaine à deux bandes, alternance de tunnels censés assurer la liaison rapide du nord au sud de la capitale. Concentré d’embouteillages aux heures de pointe, deux fois par jour au moins, en dehors des vacances scolaires.

Sur cet énorme boulevard uniforme et gris, repaire de banques et institutions, à peu près en face de l’ambassade des Etats-Unis, trône la librairie Filigranes : fière et conquérante, enseigne rouge immanquable déroulée comme une banderole, devanture imposante, conçue pour être parfaitement visible depuis l’intérieur de sa voiture, à l’entrée ou au sortir desdits tunnels.

La plus grande librairie de Bruxelles, de Belgique, même, l’une des plus connues, l’une de celles qui a pignon sur rue. Enfin sur avenue.

C’est là que travaille Nethaly.

Sous pression, les employés du magasin turbinent, les clients se succèdent, se suivent et se ressemblent. Ou pas.

Atmosphère littérairo-branchée, feutrée, urbaine, intellectuelle. Ou bien cosy, détendue à ses heures, faussement détachée. Elle est musicale par moments, lorsqu’un pianiste y diffuse ses notes en direct, égayant avec habileté cet espace gorgé de livres, orné d’un bar à champagne en son centre, lequel propose aussi, cerise sur le gâteau, une série de douceurs à déguster autour d'un thé ou d'un café.

Des mains de toutes sortes s’y croisent. Au choix : fines, maniérées, les doigts épais, burinés, ongles vernis ou non, l’annulaire avec ou sans alliance, rehaussées de bagues précieuses ou fantaisie, une montre au poignet gauche, chic et classe, solide et plate, bien implantée, à sa place sur la peau. Bracelet en cuir fermement attaché.

D’autres poignets sont animés de bijoux plus légers, argentés ou dorés, d’une exubérante mobilité, qui tintent au moindre geste…D’autres bras encore affichent le poignet nu, résistant à l’oppression de l’habillage - ou à sa tentation - et s'offrent au naturel, sans accessoires.

Des mains de toutes sortes, donc, saisissent un ouvrage ou plusieurs, en tâtent la consistance, en hument l’odeur, ouvrent une page au hasard, au début, à la fin, au milieu, qu’importe ; les yeux brillent, curieux, scrutent la couverture, dénudent la quatrième, plongent à l’intérieur et lisent un bref instant ; les mines se font enjouées, perplexes, émues, graves, souriantes, sérieuses, déçues, ou consternées d’ennui. Le personnel donne de précieux conseils, chacun dans sa spécialité. Recherche un livre dans l’ordinateur, passe commande. Ou pas.

L’ambiance entre collègues varie selon les jours et les gens.

Les samedis et dimanches sont full, l’air devient irrespirable quand l’espace est bondé de bruxellois branchés, bobos, ou pas, venus bruncher, goûter, en famille, entre amis, en amoureux - question posée sur l’oreiller « qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ? », lever, petit-déjeuner, « tiens, si on allait faire un tour chez Filigranes, the place-to-be, prendre un café, plus quelque chose de sucré ou salé, il y a toujours un pianiste jazz, le week-end, qu’en dis-tu ? ». On se bouscule entre les étals de livres, journaux, et autres gadgets, les enfants s’agitent, ça pleure, ça crie, Nethaly et les autres triment, la tension monte.

Que se passe-t-il dans la tête de certains collègues, certains jours, elle aimerait le savoir, est-ce le dépit, job de merde, on aurait voulu faire autre chose, mais non, on s’active, là, derrière le comptoir à faire payer des livres qu’on aurait rêvé d’écrire. Il y a de quoi se plaindre, on a l’air de sous-fifres, or il faut sourire, et se cacher pour souffrir, se dire qu’on aurait voulu être ailleurs, une autre vie, autre chose.

Il est possible qu’on ait des problèmes et pas envie d’en parler, mais pas non plus de se forcer à faire semblant, et d’affecter une mine heureuse quand l’intérieur régulièrement fond en larmes.

Nethaly n’en sait rien, mais Nethaly ne veut pas se prendre en pleine figure ce qui ne lui appartient pas. De toute façon, elle reste à l’écart, garde ses distances, c’est une solitaire, heureuse parmi les bouquins.

Parfois l’ambiance est bonne, plus calme, comme un après-midi de semaine, et les collègues plaisantent. On entend « Evidemment », de France Gall. Atmosphère douce-amère qui sied à l’endroit.

Elle est arrivée là par hasard.

Secondaires à l’Athénée Ganenou, dans la riche commune d’Uccle, les Romanes à l’ULB, puis sans trop se poser de questions, s’est vue propulser de plus belle au milieu des livres, en toute logique.

Evidemment.

Il y eut opportunité à saisir, elle ne s’en priva pas.

Elle est compétente dans son domaine, Nethaly, et s’y plaît. Les livres l’enivrent et l’apaisent.

Responsable du rayon littérature.

De temps à autre, elle jette un œil aux piles alignées à l’entrée, dont chacune reflète les préoccupations d’actualité mises côte-à-côte. De temps à autre, elle zieute les rayons Politique, Sociologie, Histoire…Jusqu'aux étals en vogue, ceux du « développement personnel », quand elle sent poindre une envie de zenitude, voire de plénitude. Un stress à calmer. Pioche un bouquin relaxant au hasard et s’accompagne d’une tasse de thé.

Si les Juifs de Belgique se caractérisent par une variété, une multiplicité de convictions et de pratiques, la majorité d’entre eux se reconnaît dans l’appartenance à une communauté unique, symbole d’une même identité collective. On les estime au nombre de 30 à 40 000, sans qu’il soit aisé de définir exactement qui se considère membre de la Communauté ou pas, Juif ou non. Pour de nombreuses personnes, l’héritage culturel a pris le pas sur l’affiliation religieuse, et certains se tiennent à l’écart de la vie communautaire organisée.

Nethaly est de ceux-là. Bien sûr, elle assiste aux fêtes traditionnelles, mais ne possède pas le sentiment de judéité très ancré.

Elle compte peu de Juifs parmi son cercle d’amis proches.

En fin d’adolescence, dans un désir d’ailleurs, fuir ce contexte dont les contours enfermants rendaient l’atmosphère invivable et l’air étouffant s’avéra pour elle l’unique planche de salut. Nethaly s’en évada sans concessions, pupilles brillantes, lèvres tremblantes, avide de nouveaux horizons. Et frisson d’absolu.

Elle avait voyagé un peu, de ci de là, s’était hâtée au retour de trouver un appartement dans sa ville, au centre de la capitale, loin de la banlieue cossue où vivaient les siens. Noyée dans la foule, anonyme parmi les anonymes, ça lui allait bien.

La librairie. Un vendredi.

Les clients errent, discutent, sirotent un café, les employés s’affairent, informent, servent ou encaissent. L’énergie circule, fluidité toute littéraire.

Parmi les livres miroirs de l’actualité qui bordent l’allée d’entrée, il y en a toujours au moins un qui traite du conflit en Israël.

Toujours au moins un pour rappeler à quiconque accepte d’y jeter un coup d'œil, même rapide, que la situation là-bas reste infiniment précaire, vacillante, chancelante, en déséquilibre permanent.

Toujours un pour confronter l’autre, le voisin, celui d’à-côté, qui le confronte à son tour, de points de vue en points de vue, de pages en pages.

En général, Nethaly fait mine de ne pas les voir.

Mais l’accélération brutale des hostilités ne lui autorise plus guère le luxe de l’indifférence. Fin de la politique de l’autruche. Ou du déni, fût-il de protection.

Elle ne s’est jamais rendue au pays.

Et tout d’un coup, se voit animée d’une impulsion soudaine, d’une envie profonde de parcourir le territoire que son peuple considère sacré. La Terre sainte, comme ils disent. Une partie de sa famille y habite toujours.

L’étincelle. Le lien s’est renforcé, l’émotion est née, s’infiltre, grandit en elle. Elle se sent concernée, intimement. Avec passion, elle suit l’actualité.

Vendredi 11 juillet 2014, Le Soir en ligne indique :

« Barack Obama a dit jeudi au Premier ministre Benjamin Netanyahu sa crainte d’une escalade de l’affrontement entre Israël et le Hamas, et proposé sa médiation pour l’instauration d’un cessez-le-feu. Peu de temps après cet échange téléphonique, l’aviation israélienne poursuivait son offensive au 4e jour de son épreuve de force avec le Hamas palestinien sans parvenir à stopper les roquettes de Gaza, tandis que la communauté internationale, inquiète, appelle à un cessez-le-feu rapide. ».[1]

Appelle à un cessez-le-feu rapide.

Appel en vain et dans le vide, appel pour la forme, dirait-on, pense-t-elle spontanément, soudain étonnée de n’être même pas en colère, constatant la chose, sans émotion particulière.

En dessous de l’entrefilet, d’autres liens à cliquer, et sur les homologues du Soir en ligne, belges ou étrangers, la forme change à peine, le concept reste identique: plusieurs papiers virtuels autour du même thème, nouvelles du front, articles de fond, chroniques ou tribunes, points de vue divers, témoignages en veux-tu en voilà, tous émouvants, tous nécessaires. Il y a tant et tant à dire, à lire sur le conflit, que Nethaly s’y perd.

Elle clique, reclique, lit, s’émeut, se prend d’empathie, vit le lien, liens humains contenus dans liens cliqués, qui transpirent au travers d’eux.

Reliée.

« Dans l’une des attaques les plus meurtrières, huit personnes sont mortes dans un café de la ville de Khan Younès qui diffusait la demi-finale de la Coupe du Monde entre l’Argentine et les Pays-Bas, et au moins 15 personnes ont été blessées, a indiqué le porte-parole des services d’urgences, Ashraf al-Qodra. » Le Soir du 11 juillet.

Eux aussi regardaient le match, se passionnaient, vivants, plongés pour un temps dans une bulle faussement guimauve mais salvatrice sûrement, exutoire temporaire à la terreur quotidienne.

Et puis...plus rien.

Trou noir, le néant, le vide.

Ceux qui restent.

Ceux-là, celles-là survivent jusqu'à la prochaine fois, la peur au ventre, des sanglots étouffés ou des larmes jetées à la face du monde comme autant de cris désespérés, gronde la colère, qu'elle les empêche de se noyer dans un fleuve d'impuissance.

La mort plane au-dessus de leurs têtes en permanence, a-t-on un désir de vivre plus grand dans un pays en guerre ?, se demande Nethaly.

Trou noir, le néant, le vide : exacte description de ce qu’elle ressent après lecture. Depuis le bas du ventre jusqu’à l’extrémité de ses lèvres, tout s’est figé.

Nethaly.

Grande et filiforme. Jolie jeune femme dans la vingtaine, au profil décidé.

Une épaisse chevelure blonde, compacte, lisse, lui couvre le haut du dos, ondule légèrement, et lui caresse la peau d’un mouvement sensuel quand elle marche; ses cheveux d'or se balancent d’un côté ou de l’autre en rythme, au rythme de ses pas qu’ils suivent en cadence. Elle les effleure d’une main parfois, une mèche vite remise en place. Par automatisme, pour se donner une contenance, peut-être pour sentir qu’elle est , dans son corps, vivante.

Naturel prolongement de son corps fin, elle a le visage fin, nez aquilin, lèvres ténues, yeux de chat bleu d’outremer. Les traits se font anguleux par endroits et s’arrondissent à d’autres.

Alexandra Coenraets

[1] http://www.lesoir.be/596593/article/actualite/monde/2014-07-11/obama-craint-l-escalade-gaza

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Pâques 23/03/2015 13:30

Nethaly, un personnage qui interpelle, j'aime bien l'écriture d'Alexandra !

Jean-Louis Gillessen 22/03/2015 03:15

Ce phrasé, ce chant des mots, les cisailles des césures régulières qui arrivent en ritournelles et rituels car le lecteur s'y prend au jeu et les attend, comme complices de tout ce qui l'aime : ce rythme régulier, cette reconnaissance du balancement des lignes. Les gammes se suivent, sont orchestrées magistralement. Et, comme hier, cette atmosphère, ce décor sont prégnants, omniprésents, et Nethaly dit ses impressions, ses états, ... par la plume d'Alexandra. Bravo et merci pour ce texte grave, pas sombre, ce texte très vrai.