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Le blog Aloys

Alexandra Coenraets nous propose "Gaza" 4e et dernière partie

24 Mars 2015 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

Alexandra Coenraets nous propose "Gaza" 4e et dernière partie

Mercredi 16 juillet 2014.

Deux jours après la tentative de médiation du président Egyptien, Israël s’engage au cessez-le-feu, immédiatement rejeté par le Hamas, s’agissant pour lui d’une reddition. Une trêve de courte durée. Les bombardements reprennent et devant le refus du mouvement palestinien, Israël se dit contraint de les intensifier.

« Folie des hommes », murmure Nethaly.

Jeudi 17 juillet, quatre enfants meurent sous les yeux des journalistes, qui, saisis d’effroi, saisissent également le scoop. Bouillonnants de colère, le sang glacé eux aussi, les internautes du web s’enflamment à nouveau, les commentaires s’écrivent les uns à la suite des autres, inondent les murs virtuels sous des publications relayant l’info.

Le symbole du « mur » est puissant et le constat s'impose toujours plus clairement: les appels envers l'Etat hébreu se heurtent à un mur symbolique, sûr de son bon droit, solidement édifié. On pense au Mur des Lamentations, à Jérusalem, on pense à la Barrière de Séparation, en Cisjordanie, construite pour empêcher que ses habitants ne pénètrent dans les colonies israéliennes.

Aveuglément.

Des voix américaines commencent à se faire entendre pour dénoncer le soutien inconditionnel qu'apportent les Etats-Unis à l'égard d'Israël. Les voix dissidentes se disent sur le ton de l’humour ou de la colère, dans des vidéos qui font le tour du net en moins de deux.

En attendant, une trêve qualifiée d’ « humanitaire » se met en place, pour la forme sans doute, car elle ne trompe personne.

"L'armée israélienne et le mouvement palestinien du Hamas avaient déjà pris la décision d'appliquer une trêve « humanitaire » dans la matinée de jeudi. Cette « fenêtre », prévue pour durer au moins cinq heures, devait avoir pour objectif de permettre aux habitants de se ravitailler, selon l'armée israélienne. Mais trois obus de mortier, tirés de la bande de Gaza, ont frappé le sud d'Israël, faisant voler en éclats le cessez-le-feu. Tsahal a imputé ces attaques au Hamas. Des accusations réfutées par le mouvement palestinien, qui a affirmé que tous les groupes concernés observaient la trêve." (Le Monde.Fr)

Nethaly songe à son cousin, là-bas, à Tel Aviv. Il a dix-neuf ans et refuse de s’engager dans l’armée. Il risque la prison, comme ceux et celles qui n'ont pas l'intention de se plier à l’ordre établi, ne courberont pas l’échine devant les uniformes et fusils. Les parents de Noah désapprouvent son choix. Il y a eu maintes et maintes discussions entre eux, des disputes, des clashes. Mais le jeune homme a campé sur ses positions. Nethaly le soutient. Ils sont en contact fréquent via le net, skype, les mails et Facebook. Noah s’est ouvert à Nethaly lors de ces affrontements familiaux d’une dureté qui lui était inconnue. Les deux cousins ont toujours été proches, Nethaly avait dix ans lorsqu’il est né, elle l’a materné comme un petit frère, elle, l’enfant unique. De ce maternage, jaillit une complicité toujours vivace, et Noah trouve auprès d'elle une oreille bienveillante ouverte à ses confidences, mêlées d'émotions parfois violentes, qu’elle apaise de ses mots, sa présence, son écoute.

Les combats se poursuivent à mesure que l'été avance, Tsahal tuant toujours plus de civils, sous les yeux du monde, bouleversés, indifférents ou complices, c’est selon, et le sommet de l'horreur semble donc atteint à l'instant où des journalistes filment la mort de ces quatre enfants, touchés par les bombes israéliennes sur une plage gazaouite. L’indignation de croître, la toile de prendre feu à nouveau, les opinions de se radicaliser, les manifestations de s'organiser. On relate quelques débordements çà et là, vite sujets à commentaires quant à leur origine, leur finalité, leur dangerosité, quelle qu’elle soit. Lorsque le gouvernement français décide d'interdire la tenue de l’un de ces rassemblements, à la suite d’incidents survenus devant une synagogue parisienne, les protestations se font jour. Les articles, chroniques, et autres points de vue exprimant la colère se multiplient comme des petits pains.

Peu à peu, d’aucuns se plaisent à nommer les responsabilités des deux camps dans l'histoire, s’alarment qu’on puisse prendre parti à l'aveuglette sans se donner la peine d'approfondir la problématique complexe propre à cette région du monde.

On parle de l'importation du conflit en Occident, on la réprouve, on la réfute, on argumente.

Or il y a bien domination incontestable de la part d’un Etat colon : Israël.

Elle lit.

Nethaly s’est ruée vers les livres sur l’Holocauste déjà lus, celui de Primo Levi, et d’autres. Elie Wiesel, Romain Gary. Elle a eu besoin de se replonger dans le passé pour comprendre le présent, du moins l'espère-t-elle; l’absurde actuel l'a submergée d’émotions chaudes et froides, elle s’est glacée d’effroi jusqu’à la limite du supportable, or de cet absurde actuel son atmosphère est imprégnée, malgré son désir soudain d'en ignorer l’odeur et d’en flouter la vision. Il lui faut concevoir les événements et tenter de saisir leur substance dans l’absurde d’autrefois, trouver un lien avec cette communauté qu’elle a du mal à cerner parfois, dont elle se sent éloignée, dont elle désapprouve le radicalisme, souvent. En l’occurrence, ici, c’est l’unique option à sa portée pour appréhender les massacres commis par l’armée d’Israël. Elle a honte. Honte de ce gouvernement, honte et peur d’être assimilée à ces exactions, peur que les antisémites mettent tout le monde dans le même sac, et mettent d'autres rues à sac, étouffent les justes protestations dans l'œuf, dégainent leurs stéréotypes nauséabonds et surannés, déchaînent les passions destructrices.

Certains s’y attelaient déjà depuis belle lurette.

Le temps passe, Nethaly s'oublie dans les livres, ou plutôt, non, elle se découvre au fil des œuvres de ces auteurs dont elle dévore les mots, en quête de sens. Elle ne lève plus guère le nez vers son écran d'ordinateur, excepté dans le cadre de son travail. Ne se perd plus à consulter le flot d'actualité, dont les images défilent à vive allure, trop vive pour elle, s'agglutinent en magma brut de décoffrage, au point de lui serrer la gorge, oppressée d'un dégoût inédit, plus grand qu'elle ne l'aurait cru, trop indigeste. Une nouvelle l'atteint malgé tout, au moment adéquat, par l'entremise de son cousin. Un selfie de Noah envoyé sur son portable, daté du 16 août, 21 heures locales, 22 heures en Belgique. Noah pose en gros plan, la main tendue vers son téléphone, l'oeil vif, déterminé, le sourire sincère et ravageur de sa jeunesse. Derrière lui, on distingue la foule des manifestants se détacher dans le ciel noir de la nuit tombée.

Salut, grande manif à Tel Aviv, pour la reprise des négociations, je t'embrasse !

Dans son appartement, un loft cosy, sixième étage, quartier calme, Nethaly s’informe. Ils sont environ dix mille à défiler pour que les négociations reprennent, et que la trêve ne soit plus trêve, qu'elle se prolonge définitivement, trêve de trêve dont on se borne à augmenter la durée; ils sont environ dix mille israéliens à demander la démission de Benjamin Netanyahou. A signaler l'échec de ses tentatives de résolution du conflit.

Enfin !

Une lueur nouvelle éclaire les yeux de la jeune femme.

Du côté de Bruxelles, le lendemain, on défile aussi, « en soutien au peuple palestinien ». C’est la troisième ou quatrième manifestation du genre. Le cortège de pancartes et drapeaux traverse en surplomb les tunnels de la petite ceinture à peu près à hauteur de la Librairie Filigranes. La rue de la Loi, qui abrite au n°16 le bureau du premier ministre, est une perpendiculaire à l’avenue des Arts. Le périmètre est souvent bouclé, sujet aux - ou sur le trajet des - revendications de la rue. La manifestation se déroule dans le calme, il n’y a pas de débordements. Le fils aîné de Zohra y participe.

Le mois d’août s’achève.

Les journaux annoncent la fin des hostilités, il semble qu’un accord ait été trouvé. L'information est confirmée. Sur le net, des images mortifères, comme celle d’une salle de classe vide, le tableau criblé de balles, intitulée « la rentrée des classes à Gaza », sont suivies d’images plus joyeuses, reflets de la vie qui reprend, tels ces clichés pris au coucher du soleil: des dizaines d’enfants explosent de joie dans les vagues. Comme une délivrance.

L’automne doucement s’annonce, l’enfer a duré près de deux mois. Plus de deux mille morts au compteur.

Le carrousel du monde ne s'est pas arrêté, il tourne à grande vitesse, les médias se délectent de ces tours de manège, et tantôt suivent, tantôt précèdent, déforment et filtrent l’actualité bondissante. Gaza reprend sa place, en toile de fond, éternelle ombre en filigrane, éternelle bombe à retardement dont on craint qu'à tout moment elle n'explose encore. Sur les plages du minuscule territoire occupé, l'alternance des vagues tente de balayer le souvenir des combats. En vain. Subsistent les ruines et le coût des reconstructions.

Et des coûts humains inquantifiables, indélébiles, ancrés dans la chair de ces familles décimées, ancrés dans la terre de cette région dévastée. Il y reste des survivants condamnés à survivre ; peut-être un jour auront-ils la chance de tenter la vie, la vraie, à laquelle ils ont droit, là comme ailleurs. Partout des gens se battent pour une reconnaissance de l’Etat Palestinien.

Septembre 2014. Zohra conduit ses enfants à l'école et reprend les cours de français. Dans la librairie de l’avenue des Arts, c'est le rush, Nethaly s'active autour de la rentrée littéraire.

Alexandra Coenraets

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Alexandra Coenraets 26/03/2015 09:38

Merci beaucoup pour vos commentaires, à chacun,chacune, après chaque partie. Je suis très touchée. :-)

Jean-Louis Gillessen 26/03/2015 00:28

Puissant, vibrant, fulgurant témoignage d'une triste réalité qui a marqué, marque, et malheureusement marquera encore l'Histoire. Déchirements des peuples, oppositions ancrées qui trouvent leur origine dans l'Histoire justement. Ici tout près comme là-bas tout loin, sur la planète, des personnes meurent et agonisent dans toutes les langues, lors que nous sommes toutes et tous frères et sœurs " humains ". .

Pâques 25/03/2015 21:01

Nous sommes tous solidaires, équipage d'un même navire emportés par la même planète - St-Exupéry
Mais la haine se propage plus vite que l'amour ...

Christian Eychloma 25/03/2015 09:56

"Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis"... :(