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Le blog Aloys

Quand le diable s'emmêle... Un conte de Didier Fond

9 Février 2015 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

Quand le diable s'emmêle... Un conte de Didier Fond

« QUAND LE DIABLE S’EMMÊLE… » 1

CONTE QUI SENT LE SOUFRE

Premier épisode

C’était au temps où les saints fleurissaient sur la terre à l’instar des pâquerettes au printemps dans les champs. Maintenant, essayez toujours d’en trouver un, vous m’en direz des nouvelles.

Notre saint à nous s’appelait Martin. Oui, Saint Martin, celui qui partagea son manteau avec le pauvre à défaut de le lui donner en entier. Il venait de s’installer dans un coin de pays, un peu comme moi, d’ailleurs, sauf que lui ne se fit pas ermite mais décida de garder des moutons. Et le voilà devenu berger.

Mais les moutons étaient nombreux et complètement stupides ; dès que l’un commettait une sottise, les autres le suivaient allègrement et Saint Martin était obligé de leur courir après, de s’épuiser à les menacer, et il n’était plus tout jeune, il avait des rhumatismes permanents, un lumbago chronique et des cors aux pieds, petites altérations physiques qui l’empêchaient de se mouvoir avec toute la célérité qu’exigeait son métier. Aussi souhaita-t-il vivement qu’un jeune homme eût la bonne idée de venir l’aider.

Sa prière fut entendue. Un matin, un jeune étranger, fort bien fait de sa personne, traversa la prairie où paissaient les moutons et se dirigea vers la cabane où le berger soignait ses maux divers.

« Que veux-tu ? » demanda Saint-Martin, moins aimable qu’à son ordinaire parce qu’il était en train de racler un de ses cors et que ce n’était pas du tout agréable.

« J’aime les bêtes, les prairies, la campagne… commença le jeune homme mais un sec « oui, après ? » interrompit son exorde. « J’aimerais travailler avec vous », termina l’étranger, passant directement à la conclusion de son discours.

« Béni sois-tu ! » s’écria Saint Martin, et le jeune homme sursauta vivement en entendant cette formule somme toute banale dans une telle bouche, mais le berger était trop occupé à examiner ses pieds pour s’apercevoir de ce mouvement incongru. « J’attendais avec impatience que quelqu’un vienne m’aider dans ma tâche. Mes moutons sont gentils mais crétins et je n’ai plus l’âge de leur courir après. Tu seras mon pâtre et moi, je pourrai me consacrer à la fabrication des fromages de brebis, ce sera moins fatiguant. » Puis il s’agenouilla et remercia Dieu par une fervente prière, tandis que l’étranger, prétextant un besoin urgent à faire, quittait la cabane en courant.

Vous imagineriez-vous, par hasard, qu’il était parti ? Mais non. Il attendait tout simplement devant l’entrée que le Saint eût fini ses litanies. Et pour prouver sa bonne volonté, notre jeune homme prit le bâton du berger et s’en alla garder les moutons.

Saint Martin passa une très agréable journée à ne rien faire. Lorsque la nuit tomba et que les moutons furent rentrés au bercail, il servit un bon repas à son pâtre et lui désigna la couche où il dormirait pendant la nuit. Sans doute épuisé par son dur labeur, le jeune homme ne se fit pas prier, se coucha et s’endormit.

Au milieu de la nuit, Saint Martin se réveilla, la narine désagréablement chatouillée par une odeur assez particulière. D’abord, il crut qu’il y avait le feu dans la bergerie et se leva en hâte. Mais non. Nulle flamme à l’horizon, les moutons dormaient comme des bienheureux, pas de bêlement de terreur, rien que le silence. Saint Martin huma l’air une fois de plus : pas de doute, ça sentait le souffre, et l’odeur venait de la couche où reposait le jeune homme. « Bien, se dit Saint Martin, rassuré. Ce n’est pas un incendie, ce n’est que Satan qui est venu me tenir compagnie. Qu’est-ce qu’il veut encore, celui-là ? » Et pour en avoir le cœur net, après avoir allumé une bougie, il se pencha sur le faux étranger et le secoua sans ménagement. Réveillé en sursaut, le diable fit d’abord les gros yeux puis s’amadoua tout de suite lorsque la mémoire lui revint.

« Je sais qui tu es », dit Saint Martin.

« Tu as bien de la chance, rétorqua Satan. Avec tous les noms qu’on me donne, je ne sais absolument plus où j’en suis. »

« Que veux-tu dire ? » interrogea le Saint, hautain.

« Vous m’avez appelé tantôt berger, pâtre, inconnu, jeune homme, étranger. Ca fait beaucoup pour une seule personne. Comprenez mon problème. »

« Moi, je ne connais qu’un nom qui te désigne : Satan. Vrai ou faux ? »

Le Malin comprit qu’il était découvert et décida de ne pas ruser.

« Bon, admettons, dit-il. Mais si tu crois que je suis venu pour faire un méchoui de tes moutons, tu te trompes. En fait, je m’ennuie en Enfer, j’ai décidé de travailler sur la terre, voilà. »

« Voilà, répéta Saint Martin. L’intention est louable mais tu me feras quand même le plaisir de déguerpir à l’aube, parce qu’un pâtre de ton acabit, je n’en veux point. »

Le diable ricana moqueusement.

« Et qui va courir après tes horribles bestioles, idiotes au-delà de l’imaginable ? »

« Moi, fit Saint Martin pompeusement. Je le faisais avant ton arrivée, je le ferai après ton départ. »

Le diable gloussa et se dit que le spectacle serait sans doute fort amusant. Perspective agréable qui l’empêcha de narguer son ex-futur patron.

« Très bien, répliqua Satan. Puisque ça t’amuse de faire craquer tes os, je serais bien bête de continuer à t’aider. Je m’en irai demain matin. Puis-je maintenant me rendormir ? »

« Ne t’avise pas de me jouer un de tes tours, prévint Saint Martin. J’ai de quoi me garder de tes sournoiseries. Ni mes bêtes, ni ma cabane, ni mon âme ne sont pour toi. »

« Je me fiche de tes bêtes et encore davantage de ta cabane branlante et de ton âme racornie, dit Satan en baillant. J’ai sommeil, je veux dormir. »

Au matin, Satan prit son balluchon et partit. Mais cet échec l’avait mis de très mauvaise humeur. Aussi resta-t-il dans les environs d’abord pour essayer de trouver un moyen d’embêter Saint Martin et ensuite pour se réjouir des efforts de ce dernier à essayer de garder ses moutons récalcitrants. Ce fut au tour du diable de passer une fort bonne journée à se tordre de rire devant les courses-poursuites qui se déroulèrent devant ses yeux. Puis il se dit qu’il fallait penser aux choses sérieuses car il n’y avait pas que l’amusement dans la vie.

(A suivre)

Didier Fond

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Rolande Quivron 09/02/2015 16:28

Tout à fait d'accord avec les divers commentaires. Dieu du Ciel .... que les histoires de diables sont haletantes, amusantes et tentantes et le talent de Didier nous fait entrevoir des lendemains
qui ne chantent pas pour ce pauvre Saint Martin ... Les moutons, eux, pourront s'en donner à cœur joie en le faisant galoper de hue à dia.
Et le diable de se pourfendre en attendant sans doute une vengeance bien dans ses cordes .... de pendu. Vivement la suite dont les prémices nous font venir des tentations .... Aïe aïe ...

Jean-Louis Gillessen 09/02/2015 15:53

Extra les contes de Didier, toujours envie de les lire plus en avant. Outre le suspense, il y a l'usage de cette langue à lui bien particulière, une bonne notion de dialogues cadencés, une bonne histoire à raconter, et ici en plus une touche d'humour. Plaisir pour nous, merci Didier.

Carine-Laure Desguin 09/02/2015 15:30

C'est toujours un plaisir de lire les textes de Didier Fond.

Edmée De Xhavée 09/02/2015 08:26

Moi aussi... je doute qu'il ne fasse pas quelque mauvais coup d'ici demain. Mais on est déjà en train d'attendre la suite avec une telle entrée en matière :)

Christine Brunet 09/02/2015 07:01

Ah, ah, ah !!!!!! J'ai hâte de savoir ce que nous mijoter le diable !!!!! Pauvre saint !... ou pauvres moutons... ou... A demain ! Bravo Didier ! Ce conte démarre sur les chapeaux de roue !