Quand le diable s'emmêle, 3° partie ! Un conte signé Didier Fond

Publié le par christine brunet /aloys

Quand le diable s'emmêle, 3° partie ! Un conte signé Didier Fond

« QUAND LE DIABLE S’EMMÊLE… » 3

CONTE QUI SENT LE SOUFRE

Troisième épisode

Ce genre de tractation n’était quand même pas très courant ; et le maire avait beau en remontrer aux poissons rouges question QI, en entendant cette exigence, il comprit à qui il avait affaire. Cela ne le troubla guère. Après tout, une âme en guise de salaire, cela ne portait guère à conséquence et ce n’était pas ruineux. On pouvait même trouver dans ce pacte un certain avantage, comme celui de pouvoir enfin se débarrasser de ses ennemis. Il ouvrait la bouche pour accepter lorsque sa fille, que nous nommerons Missia, ouvrit la porte et s’imposa dans la conversation. Elle avait tout entendu et possédait nettement plus de bon sens que son père. Aussi insista-t-elle pour qu’il prît la peine de réfléchir trois heures avant de donner sa réponse. Le Diable, qui ne doutait pas que ladite réponse serait positive, accepta courtoisement cette requête et s’en fut, promettant de revenir à l’expiration du délai.

« Il faut demander conseil à Saint Martin, qui habite de l’autre côté de la montagne », dit Missia.

« A quoi bon aller déranger le vieux ? protesta le Maire. Ce diable me parait tout à fait convenable et je suis sûr qu’il tiendra sa promesse. »

« N’en doutez pas. Maintenant, se contentera-t-il d’une seule âme ? Père, un pacte avec Satan se paye très cher et il y a toujours une clause cachée qu’il brandit au dernier moment. »

Le maire réfléchit un instant et trouva que, finalement, sa fille n’avait peut-être pas entièrement tort.

« Que faut-il faire ? Si nous refusons maintenant, il risque de se mettre en colère et de… »

« Enfermez-vous dans votre bureau, coupa Missia, et ne vous occupez de rien. »

Missia connaissait tous les raccourcis à travers la montagne. Alerte, vive, rapide, elle parvint sans difficulté au pâturage dans lequel Saint Martin continuait de courser ses moutons. Le Saint ne se fit pas prier pour écouter son récit. Et le délai de trois heures n’était pas terminé lorsqu’elle revint au village, porteuse d’un message qui laissa son père quelque peu surpris.

Cependant, le Diable batifolait au bord du torrent, s’amusait à jeter des pierres dans l’eau et faisait toutes sortes de gamineries devant un parterre de curieux afin de bien montrer son innocence et son côté primesautier. Lorsqu’il revint à la mairie, on l’accueillit les bras ouverts.

« C’est entendu, dit le maire. Mes conseillers sont d’accord : le pont devra être totalement fini avant la fin de la nuit, c'est-à-dire avant que le coq ne chante. Et tu pourras alors choisir l’âme qui te convient parmi les habitants du village. »

Le diable s’inclina, pensa « je ne prendrai certainement pas la tienne, tu es trop bête », et se mit au travail dès que la nuit fut tombée.

Les habitants du village n’étaient pas rassurés du tout et personne ne dormit pendant cette nuit-là. Non qu’ils eussent reconnu le malin dans cet aimable ingénieur étranger, mais le vacarme qui s’élevait des berges du torrent était proprement insoutenable. Bruit de marteaux, de sifflets, chants, rires, ricanements emplissaient l’air. Un vent violent s’était levé et balayait le village, faisant trembler les toitures et les volets soigneusement fermés.

Vous pensez bien que Satan n’allait pas risquer de se casser un ongle dans la construction d’un pont. Il avait fait appel à ses serviteurs, et les milliers de diablotins qu’il avait chargés de cette tâche mettaient tout leur cœur à l’ouvrage. Le pont était presque achevé et il faisait toujours nuit, l’aube étant encore lointaine.

L’équipe infernale était tellement occupée à travailler que personne ne fit attention à l’homme qui, après avoir traversé la montagne, s’approchait du chantier. Le tumulte était tel qu’il était impossible de distinguer le bruit de ses pas, pour une fois légers et assurés. L’homme paraissait très calme et très serein. Il fit halte à quelques mètres de l’ouvrage et contempla un instant les ouvriers au travail. « Je dois reconnaître qu’ils sont très efficaces, murmura-t-il pour lui-même. Mais quels chants odieux ! Et quelles voix atroces ! »

« Allons, allons, compagnons, cria soudain Messire Satan, triomphant. Il ne reste qu’une pierre à poser, la clef de voûte. Regardez : je vais l’encastrer moi-même et nous aurons respecté les termes du pacte. » Alors qu’il allait combler le vide en y insérant la pierre manquante, l’homme ouvrit son manteau, et déposa sur le sol un coq ; un mouvement de main suffit et le coq, battant des ailes, se mit à chanter de toutes ses forces.

Si vous aviez vu la fureur des diablotins ! Ils hurlaient de rage ! Et en un instant, ils regagnèrent en criant et en se battant les demeures infernales. Et Satan, debout sur le pont, vit tout à coup sur la rive son vieil ennemi qui lui adressait son plus charmant sourire. Le diable poussa à son tour un véritable rugissement et lança en l’air le marteau qu’il tenait à la main. L’outil démoniaque alla frapper la montagne et la traversa de part en part. Il parait que le trou est encore visible. Mais pour le contempler, encore faudrait-il savoir dans quelle contrée nous sommes et le conte ne le dit pas. Puis, comprenant qu’il avait perdu la partie, Lucifer donna un grand coup de pied rageur dans le sol et disparut.

Le conte est-il achevé ? On pourrait répondre oui. Mais Satan est quelqu’un de particulièrement entêté et vindicatif. Aussi rumina-t-il de longues années –voire siècles- sa vengeance. Et un jour, il décida de la mettre à exécution. Saint Martin était mort depuis longtemps et les hommes avaient pour la plupart décidé de ne plus croire en la sauvegarde des saints. L’époque était parfaitement choisie pour une réapparition infernale… Mais ceci est une autre histoire, que je vous raconterai un jour… Peut-être…

Didier FOND

fonddetiroir.hautetfort.com

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Rolande Quivron 11/02/2015 13:17

Le bien a fini par triompher mais la porte est laissée néanmoins entrouverte vers une vengeance aussi lointaine soit-elle !
Car jamais diable ne se lasse et sa patience est proverbiale ...même s'il faut attendre des siècles.
La suite est attendue avec impatience et cette contrée nous sera, nous l'espérons, enfin révélée. Car, en bon conteur vous avez réussi la gageure de réveiller notre curiosité.

Missia, joli prénom ..... Mission ??? Possible ou impossible ?
Mille merci pour ces instants de grâce !!

Christine Brunet 11/02/2015 12:49

belle fin... J'aimerais bien connaître la suite que tu as imaginée !!!! mais bon... Bravo, Didier !

Jean-Louis Gillessen 11/02/2015 12:43

Cette réécriture est à la fois palpitante et drôle, Didier. On y retrouve ta patte de conteur, de narrateur averti, mais bien plus, les petites touches particulières à ton style qui pimentent et rendent le récit comique, agréable à lire.

Didier 11/02/2015 09:48

Merci à tous. Il s'agit bien d'un conte populaire de je ne sais plus quelle contrée française que j'ai réécrit en essayant de me souvenir de la trame. Quant à la suite, elle est écrite, mais trop longue pour être diffusée sur le blog...

Edmée De Xhavée 11/02/2015 08:44

J'ai adoré chaque lecture de ce tryptique qui ressemble à une de ces nombreuses légendes mais dont le style regorge de clins d'yeux et de malice... Vraiment savoureux! Merci Didier

Micheline 11/02/2015 08:37

Un joli conte traditionnel, fort bien écrit ! Bravo Didier !

M-Noëlle FARGIER 11/02/2015 06:00

Eh oui, le bien est plus "malin" !
Intrigue, humour et bel univers mais pourquoi ce prénom "Missia" ?
Merci pour ce joli conte en attendant le retour... :)