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Le blog Aloys

La glacière, une nouvelle d'Edmée de Xhavée

16 Janvier 2016 , Rédigé par christine brunet /aloys Publié dans #Nouvelle

La glacière, une nouvelle d'Edmée de Xhavée

La glacière – Edmée De Xhavée

  • Monsieur le comte viendra-t-il aussi, madame de Saint-Rupestre ?

Elle toise l’animatrice du home de son regard d’étang gelé puis, habituée à ce qu’on appelait chez les siens de la considération pour les gens de maison, sourit hâtivement avec un « non » de la tête, reportant son attention à la scène vide encore, bordée de paniers remplis de narcisses et tulipes. La fête du printemps. Le home haut de gamme Comme un séjour dans le Kent organise ses fêtes avec faste. Noël s’est honoré avec de la dinde bio de la ferme voisine, et un arrivage de chez un viticulteur de l’Yonne a assuré la bonne humeur. Le nouvel an s’est chanté avec une chorale professionnelle et bu avec du champagne en la présence des pensionnaires et leurs familles. Et ici, c’est le printemps qui est mis à l’honneur avec une troupe qui a donné plusieurs représentations de Riverdance dans le monde, puis un goûter avec de la Colomba italienne arrivée de chez un artisan piémontais, et de l’Asti spumante.

Non, Gérald ne viendra pas, comme d’habitude. Elle serre la bouche et relâche prise, sachant que ça lui donne le profil d’un casse-noix, avec son nez qui désormais plonge en se courbant vers le bas. Gérald est toujours ailleurs qu’où je suis... Elle se crispe à nouveau et dissimule son profil en toussotant derrière sa main baguée de pierres qui tournoient autour de ses phalanges maigres. Les autres arrivent, prennent place en chuchotant dans les fauteuils de velours turquoise. On lui sourit par politesse mais en prenant soin, toujours, d’ériger la barrière de son nom, et souvent de son titre : Bonjour Madame de Saint-Rupestre. Il y a si longtemps qu’elle n’a été saluée d’un Bonjour Hélène

Mais au fond… perdre son temps à énumérer les gens connus et rappeler de quoi et quand ils sont morts… c’est si trivial. Elle n’a jamais eu besoin de ce genre de relations, ou de ce type de néant conversationnel. Le bavardage ne l’a jamais attirée. Donner son avis aux autres … à quoi bon, puisque le leur ne l’intéresse pas ?

Indifférente si ce n’est au fait qu’on la voit, qu’on la salue, que les heures passent, elle assiste – en apparence – au spectacle printanier. Toutes ces filles galopant sur place dans un bruit de monstrueux grêlons, cette musique trop rapide… oh que c’est donc long. Et incompréhensible pour ses goûts. Mais rester dans le salon ou sur le balcon, sans attente, sans qu’aucune heure soit plus importante que l’autre, sans qu’un jour de la semaine soit à espérer, consciente que si Gérald est là en chair et en os, il l’a quittée sans en parler il y a longtemps déjà… c’est un abîme.

Le spectacle terminé, elle participe au vin d’honneur avec les pensionnaires, la troupe et la direction. La Colomba est moelleuse et plaisante, l’Asti spumante raffiné – pas un de ces faux champagnes à petit prix qui vous saoulent sans aucune élégance et vous sucrent le palais comme de mauvais bonbons de Saint Nicolas. Debout dans sa robe grise à parements blancs – elle a toujours opté pour les valeurs sûres -, le sac Delvaux serré par son avant-bras ridé, elle tient sa coupe et contemple les bulles explosant de joie, lui rappelant que la fête se termine, qu’il faudra attendre Pâques pour avoir encore quatre heures qui fileront sans qu’elle doive trouver où les faire passer. Animés, les petits groupes alentour commentent le spectacle, se laissent séduire par Colomba et Asti. Les yeux brillent, des rires cascadent, et quand on rencontre son regard on a un sourire si heureux qu’on se détourne aussitôt, comme pour ne pas être grillé par son humeur hermétique.

Fin première partie...

Edmée de Xhavée

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Philippe D 16/01/2016 18:18

C'est toujours un plaisir de lire les histoires d'Edmée. Sa plume est telle qu'on a l'impression de connaitre ses héros tellement bien décrits. Je reviens donc pour la suite...

Edmée De Xhavée 16/01/2016 17:26

Monsieur le Comte arrive, mais porteur de mauvaises nouvelles :) Merci à tous de la trouver odieuse à point... (Moi aussi je la trouve odieuse)

Pâques 16/01/2016 16:55

J'adore !!!
Hâte de lire la suite des aventures de la comtesse ...

Christina Previ 16/01/2016 14:57

Waouh! Quel portrait ! Que de densité condensée et retenue dans une attente juste interrompue de rares récréations, elles-même décortiquées et analysées avec hauteur. Le fil conducteur n'est jamais relâché dans la tête de celle qui attend.... Attendre dans son cas, c'est vivre peu mais espérer tellement plus, qui ou quoi ? Le suspense est bien créé...

Carine-Laure Desguin 16/01/2016 14:16

Ah, viendra-t-il? Autant d'histoires que de vies humaines dans ces maisons dites de repos. Appelées d'ailleurs aujourd'hui "Maisons de vie". C'est dire.
Edmée de Xhavée, j'attends avec impatience la suite des évènements! Peut-être rencontrera-t-elle dans la chambre juste en face de la sienne...un ancien amant? Oui?

Jean-François Foulon 16/01/2016 13:41

Nous attendons tous la suite je crois :)
Belle description de cette dame hautaine, méprisante même, mais qui se retrouve seule dans ce home ou personne ne vient la voir, pas même son vieux compagnon. Solitude des gens riches, qui se sont coupés du monde à force de vouloir paraître.

J'ai hâte de découvrir Monsieur le comte, en espérant qu'il finisse par venir :))

JJ Manicourt 16/01/2016 13:25

J'ai beaucoup apprécié la description d'une " Dame" dont la qualité ou le titre masque la part de sujet - elle y est sans y être. On ne s'ennuie pas à lire l'ennui auquel Madame de Saint Rupestre a à faire.

Marcelle Dumont 16/01/2016 13:23

C'est enlevé, Edmée! Tu es juste, sans cesser d'être drôle. Les homes, les raffinés comme les miteux, sont des remises à vieux - et je suis polie - et la solitude comme l'ennui y sont garantis. J'attends la suite avec curiosité.

Edmée De Xhavée 16/01/2016 08:52

Merci Christine pour cette histoire rafraichissante :)