"IL", une nouvelle en 2 partie extraite de "Contes épouvantables et fables fantastiques"-J.P. Volpi

Publié le par christine brunet /aloys

"IL", une nouvelle en 2 partie extraite de "Contes épouvantables et fables fantastiques"-J.P. Volpi

IL (1ère partie)

Il venait, toutes les nuits sans exception, et il restait là, dehors, derrière la clôture en bois peinte en blanc qui séparait notre jardin du trottoir. Il faisait en sorte, ou c’était peut-être inconscient… de rester dissimulé, toujours à demi, derrière le fier platane centenaire où, Dieu seul sait à quelle époque, quelqu’un, avec la plus grande minutie, avait gravé ces deux prénoms : Romuald + Clarisse.

Il n’y avait aucun Romuald, à ma connaissance, dans notre rue tranquille – tellement tranquille –, mais il y avait bien cette vieille dame débonnaire, rondelette, prénommée Clarisse. Elle ne sortait que peu. Marchait très lentement. Elle semblait usée par le poids de trop d’années.

Ces cicatrices immortelles, sur un tronc d’arbre, étaient-elles son œuvre ? Elles devaient représenter, assurément, la tendre promesse d’un amour sans fin entre deux enfants aux portes de l’adolescence.

Je ne sais pas pourquoi mais, quand il m’arrivait d’y penser, cela me rendait triste. Infiniment… Car, hélas, rien n’est fait pour durer. Sinon le temps, qui flétrit tout. Les fleurs, la jeunesse, les animaux, les hommes… Tout. Sans état d’âme.

Il venait, toutes les nuits sans exception, et il restait là, dehors. Oh ! Il ne faisait rien de mal, attention ! Il regardait notre maison. Rien de plus.

Il était toujours vêtu de la même façon : un long manteau en cashmere noir par-dessus, quoique je n’eusse point parié là-dessus, un costume gris anthracite comme en portait mon père le dimanche. Ses cheveux blond californien ondulaient, mais un tout petit peu. Et, chose déconcertante, je n’arrivais jamais à voir clairement son visage. Comme s’il se trouvait, en permanence, derrière du verre dépoli.

Au début, j’avais une peur bleue, je dois le reconnaître. Je n’avais que huit ans, après tout, quand, mes parents et moi, nous emménageâmes dans ce quartier. Et peut-on savoir quel malade mental peut rôder dans les ténèbres ? Pour ma mère, quand je parlais de l’homme derrière le platane, je rêvais. « Eusèbe… tu n’aurais pas, encore, regardé un film avec ce Christopher Lee en cachette, par hasard ? » Mon père, lui, pensait que le changement m’avait traumatisé. Purement et simplement. Il m’obligea donc à jouer au football.

Logique…

En tout cas, les premiers temps, je n’en dormais plus… J’éteignais la lumière et écartais le rideau juste assez pour pouvoir le surveiller. Il restait là, dehors, immobile, pareil à une statue de cire dans un musée, les yeux toujours rivés sur notre maison. La nôtre. Et jamais une autre… Pourquoi la nôtre ? Avait-elle quelque chose de spécial ?

N’avait-il pas de vie, cet homme-là ? Une femme ? Des enfants ? Un chien ? Un poisson rouge ? J’avais très peur, les premiers temps… Même l’été, quand il faisait trop chaud, impossible de ne pas me couvrir entièrement. Tant pis si je transpirais comme un bœuf. Je me disais qu’un jour il allait finir par venir casser les vitres pour me découper en petits morceaux. Mais, écrasé sous ma couverture en pure laine d’agneau, je ne risquais rien, j’étais en sécurité. D’autant plus que mes figurines La Guerre des étoiles, dans ma chambre, me protégeaient.

Logique…

Finalement, je me suis habitué à sa présence. Parce qu’on s’habitue à tout, n’est-ce pas ? La peur viscérale avait fini par disparaître.

À quelques secondes près, il arrivait toujours à la même heure : vingt-deux heures dix. Il était réglé comme une horloge. Encore mieux qu’une horloge, en réalité. Son cœur faisait peut-être tic-tac.

Et dire que l’extinction des feux, pour moi, c’était vingt minutes plus tard – ça m’énervait ! Je devais donc feinter pour l’observer.

Le même costume, le même manteau, mois après mois… Et les années qui s’enchaînaient me faisaient regretter un peu plus les années précédentes. Toujours.

Question nostalgie, j’étais un enfant précoce.

Elles s’enchaînèrent très rapidement. Beaucoup trop.

Il était là, en 1984 – l’année de mes dix ans –, quand on joua Greystoke, la Légende de Tarzan et Gremlins dans les cinémas, quand Tina Turner interpréta son Private Dancer et Wham !, Last Christmas. Il était là, en 1992 – l’année de mes dix-huit ans –, quand les États membres de la Communauté économique européenne signèrent le traité de Maastricht, quand Whitney Houston fut numéro 1 des ventes avec I will always love you. Il était là, en 1994 – l’année de mes vingt ans. On parlait, entre autres… du génocide au Rwanda et de l’ouverture du tunnel sous la Manche.

Il était là, toutes les nuits sans exception… Il restait là, dehors, derrière la clôture en bois repeinte en blanc cassé, puis couleur chocolat.

En 1997, j’avais vingt-trois ans, un bon job, et une vie plutôt agréable qui commençait. Mais mon père et ma mère allaient trouver la mort début décembre. Tous les deux. Un terrible accident. Deux trains encastrés. Je pus garder notre maison mais j’étais paumé. Complètement. Le silence, et le vide… Les habitudes brisées, détruites. On le croit, mais rien n’est jamais acquis.

Jamais…

1998. Il était toujours là. Immanquablement. Toujours quand le radioréveil affichait vingt-deux heures dix.

Un jour, je le réalisai : mon ami nocturne dissimulé à demi derrière le platane centenaire faisait partie intégrante de ma vie. Son absence, une seule nuit, m’eût paru anormale. Non pas dramatique, mais anormale.

Jusqu’ici, je n’avais jamais songé à lui faire un signe de la main – je le fis, un soir d’automne de l’année 1999, après quasiment deux ans de dépression.

Cela dit, j’avais recueilli un perroquet Gris du Gabon pour tromper la solitude. Je l’avais baptisé Simon, et sa spécialité était de répéter les conneries, et exclusivement les conneries… qu’il pouvait entendre à la télévision. Autant dire qu’il s’en donnait à cœur joie !

Ce soir-là, j’écartai le rideau complètement. Alors, sa tête pivota, son regard se posa sur moi, et je compris qu’il ne m’avait encore jamais deviné, caché derrière le velours. Il leva la main et la remua délicatement. Le reste de son corps demeura immobile. On eût presque dit un automate. C’était fascinant.

Après ça, nous nous livrâmes au même « rituel » tous les soirs. Mais rien de plus. Était-ce bizarre ? Sans doute. Mais ça nous appartenait. C’était mon ami de loin. J’étais le sien. Savoir qu’il était là, simplement là, me rassurait. Il ne me voulait aucun mal. À chaque nuit tombée, je me remémorais ce petit garçon terrorisé par l’homme derrière le platane. Désormais, cela me faisait sourire.

Quelques semaines plus tard – il devait être autour de minuit, cette nuit-là –, après avoir puisé suffisamment de courage dans un verre de cognac, je me décidai à sortir de la maison pour aller le voir et lui adresser la parole. Il était grand temps.

Mon pas, d’abord décidé, ralentit au fur et à mesure que je m’approchais de lui – j’étais vêtu d’un pyjama à rayures, pour l’anecdote. Il ne bougeait pas d’un cil. Quand il n’y eut plus que la clôture du jardin entre nous, je restai stupéfait : nous avions approximativement le même âge, à savoir vingt-cinq ans. Et, enfin, je pus voir les traits de son visage. Un très bel homme, avec des yeux mélancoliques dont la profondeur donnait l’impression d’avoir vu beaucoup trop de choses. Je lui dis bonsoir, et lui demandai comment ça allait. Je fus triste de ne point obtenir de réponse, mais il me considéra avec un plaisant demi-sourire sur la bouche.

Plusieurs fois, par la suite, je voulus connaître son nom, et savoir pour quelle raison il restait devant chez moi, toutes les nuits depuis des années. Mais jamais, au grand jamais, il ne voulut desserrer les mâchoires. Il ne dit jamais un mot. C’eût été un miracle d’entendre le son de sa voix ! Peut-être, même, personne ne l’avait jamais entendu. Peut-être était-il muet ? Tout simplement. Mais, quelque part, cela me rendait fou. Il devait me parler. Il me le devait !

Cinq ans plus tard, j’avais une femme superbe, drôle et intelligente, rencontrée dans une cinémathèque lors d’une rétrospective consacrée à Christopher Lee, et une petite fille qui grandissait dans le ventre de sa maman.

Et mon homme derrière le platane, toujours à demi dissimulé derrière l’arbre centenaire, était toujours là. Diana, elle – c’était le prénom de ma ravissante épouse –, ne le vit jamais. Il faut dire… elle m’abandonna quand elle apprit que l’enfant qu’elle portait était celui d’un collègue de travail même pas séduisant, ni particulièrement intelligent. Jason, qu’il s’appelait. Très con. Un gros con, pour appeler un chat un chat.

J’avais toujours Simon… et mon ami taciturne. L’un ne débitait que des conneries et les pires grossièretés, l’autre était une tombe. Nous nous saluions toujours… De temps à autre, je persistais à sortir lui parler – juste quelques mots d’une très grande banalité –, même si lui n’ouvrait jamais la bouche. Cela restait notre rituel. Ça nous appartenait.

Un peu tardivement, je me rendis compte d’une chose on ne peut plus troublante : je vieillissais, mais pas lui. Il arriva un moment où son éternelle et incroyable apparence juvénile finit par me perturber.

Davantage.

Réellement.

Qui diable était-il ? Dorian Gray !?!

Trente et un, trente-cinq, trente-huit ans… Il conservait le visage d’un jeune homme de vingt-cinq ans… Plus que m’agacer, cela commençait à me faire peur. Je relus le roman d’Oscar Wilde pour y trouver des réponses, mais le roman d’Oscar Wilde était une œuvre de fiction, certes grandiose. J’étais dans la réalité. Je n’étais pas un personnage. Lui non plus.

Une nuit, après avoir bu cul sec deux verres de whisky de 12 ans d’âge, cette fois, pour me donner une surdose de courage – peut-être trois, en y réfléchissant bien, ou même quatre –, je sortis et lui demandai de ne plus jamais revenir, lui expliquant que j’avais une femme, une fille, et que j’étais beaucoup trop vieux, de toute manière, pour avoir un « ami imaginaire ». Même si cet ami-là n’était pas imaginaire du tout.

Alors, il condescendit à desserrer les lèvres… et il me traita de menteur. La surprise me paralysa, non pas parce qu’il venait de m’insulter – j’avais honteusement menti au sujet de ma femme et de ma fille –, mais parce que j’étais tout bonnement ébahi, après tant d’années, de découvrir le son de sa voix, profonde et suave. Il m’expliqua qu’il ne pouvait pas s’en aller, car cette maison avait été la sienne, autrefois, et que venir ici, toutes les nuits, était tout ce qu’il restait de bon, et de vrai, dans sa vie. Il termina en chuchotant que j’étais seul, tout comme lui.

Mon pauvre Simon s’en était allé, entre parenthèses. Soudainement et en poussant un tout dernier cri avant de s’écrouler : « Gros cul !!! »

Crétin de perroquet…

Ses mots me bouleversèrent et m’emplirent de colère à la fois. Il était assez cruel de me rappeler ma solitude. Puis je me sentis prodigieusement triste. Et pour lui, et pour moi.

Je voulus connaître sa vie, sa vie tout entière, le moindre détail, pensant qu’en parler lui ferait du bien. Il m’offrit quelques anecdotes, prenant soin, toutefois, de ne jamais rien approfondir. Ses histoires avaient très rarement une chute. Elles n’en avaient jamais, en fait. Comme si le mot fin lui inspirait une peur disproportionnée, il préférait et abusait des points de suspension. Je le ressentais ainsi, en tout cas. Tout ce que je savais de lui, à ce stade, c’est qu’il était né dans la commune de Mende, dans le département de la Lozère, d’une belle Mendoise et d’un Américain, et que son prénom était Maxence.

Maxence, quel beau prénom…

Et si je redoutais grandement la réponse, je devais, à n’importe quel prix, lui poser la question, car elle me brûlait les lèvres : pourquoi ne vieillissait-il donc pas ? Par quel miracle ? Son regard se fit obscur et il refusa franchement d’en parler. Pourtant, à force d’insistance et de suppliques, il accepta, un soir, après un long soupir, de m’en apprendre un tout petit peu plus.

Pour une fois, le silence eût été préférable. Et de loin.

Joël VOLPI

Publié dans Nouvelle

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Commenter cet article

De Bodt Nicole 17/12/2014 23:40

Je suis absorbée et conquise par cette nouvelle ... j'ai un peu peur mais vite la suite !

Edmée De Xhavée 13/12/2014 21:30

Oooooh enfin Dorian... mais je doute que ce soit vraiment semblable. Quelle belle écriture et quelle manière parfaite d'introduire le mystère, de nous faire attendre la suite, que je vais découvrir maintenant!

Clémentine.Séverin 12/12/2014 20:41

Tu aimes faire peur ?
bonne soirée
C.S

J. P. VOLPI 12/12/2014 17:24

Les réponses demain... Clin d’œil.

M-Noëlle FARGIER 12/12/2014 06:57

C'est pénible de devoir attendre le lendemain pour avoir la suite !

Carine-Laure Desguin 12/12/2014 06:19

A présent on veut savoir. Pourquoi le temps ne ravage-t-il pas cet individu?